Baz'art  : Des films, des livres...
5 août 2014

Non, Winter Sleep n'est pas du tout une Palme (qui) dort!!

 winter-sleep-cannes-2014-3Lors de la conférence de presse du prochain Festival Lumière à laquelle j'ai assisté en juin dernier, lorsqu,'à un moment  donné, Thierry Frémeaux a senti un flottement dans la salle après une annonce du programme pas forcément très excitante, il s'est aussitôt empressé de faire le parrallèle avec la conférence de presse de l'annonce de la sélection du dernier Festival de Cannes, lorsqu'il a présenté Winter Sleep Le film du Turc Nuri Bilge Ceylan, devant les journalistes qu'il avait senti tout autant perplexes que nous ce jour là.

 Il faut dire que promouvoir un film turc se déroulant dans les montagnes d'un petit village d'Anatolie et racontant les états d'âme de trois personnages pendant 3 h16 , et qui plus est réalisé par d'un metteur en scène dont on connait le cinéma très contemplatif et pas forcément très bavard (Uzak en 2003 et Il était une fois en Anatolie en 2011, certes beaux, mais tellement lents et épurés) pouvait faire susciter quelques craintes, notamment quant à de possibles ronflements dans la salle.  Et d'ailleurs, même la présidente du jury, Jane Campion herself a reconnu, juste après lui avoir attribué la palme, avoir eu quelques  appréhensions, particulièrement quant à la durée du film.

On imagine d'ailleurs que le grand public aura les mêmes appréhensions et refusera d'aller tenter l'expérience dès demain sur grand écran, même si, d'un autre côté, comme l'a confirmé Thierry Frémaux après l'annonce du palmarès: "il y aura évidemment un effet Palme d'Or et le film séduira beaucoup de gens qui n'y seraient pas allés sans cette reconnaissance".

Je suis d'ailleurs assez d'accord avec cette reflexion : personnellement, il est certain que sans cette palme d'or, je n'aurais certainement pas tenté l'expérience, tant j'étais persuadé que le film était sucession de longs plans-séquences, et de scènes totalement mutiques et contemplatives.

Or, finalement, ce "Winter Sleep" que j'ai vu en avant première, est quand même bien différent de l'idée que je m'en faisais, et, avec le recul, si je n'ai pas été ébloui à 100% par le film en sortant de la projection, je l'ai vécu comme une expérience vraiment à part.

Voilà en effet un film qui pourrait, comme on l'a dit ici et là, avoir quelques points communs avec d'autres grandes oeuvres, cinématographiques et littéraires, de celles d'Ingmar Bergman (et notamment « Scènes de la vie conjugale » un des seuls Bergman que j'ai vu), ou bien à certaines pièces de Tcheckov (dont il a adapté trois courtes pièces pour assembler ce film), mais, au bout du compte ce "Winter Sleep"  touche par sa singularité, sa beauté, et sa profondeur, à tous les niveaux.

Il serait donc un peu restrictif de réserver ce film à une élite qui n'aime que les films "intelloschiants", tant, sous des abords certes un peu austères, "Winter Sleep" recèle finalement bien des trésors de beauté et d'intelligence.

Le film, intimiste et social en même temps, réussit à traiter de problématiques très riches et foncièrement universelles, telles que la complicité conjugale et ce qu’elle dissimule, la manipulation affective et ses ressorts,  autrement dit tous ces traumatismes, sentimentaux et familiaux qui lient et déchirent les êtres humains. Et, belle originalité du film, tous ces thèmes sont traités sous l'angle de joutes verbales des plus jubilatoires si on prend la peine  de s'y plonger dedans.

Mais, et c'est une des autres grande force du film, Winter sleep aborde  également, lors d'une seconde histoire plus sociale qui traverse le film, d'autres thèmes moins intimistes, tels que celui de la question du pardon, de la violence des hommes ou encore l’attitude à adapter face aux personnes mal intentionnées,  le mépris plus ou moins conscient pour les « petites gens », thèmes oh combien universels et intemporels.

Pour rendre ces idées les plus pertinentes et intenses possible, Ceylan choisit de filmer au plus près de ses personnages, afin de mieux montrer à quel point la plus infime des réactions et des regard revet son importance.

Mais la force du verbe est tout autant prépondérante sinon plus, et Ceylan, grâce à une grande sobriété et une intense précision, donne beaucoup de poids à la puissance du verbe, ce qui est étonnant vu ses films précédents, mais c'est aussi ce qui m'a fort agréablement surpris.

  Le cinéaste turc nous invite ainsi à pénétrer dans cette atmosphère atypique où chaque mot et chaque geste prend une vraie signification et parvient ainsi à parfaitement saisir ces relations terriblement conflictuelles entre cet homme, acteur raté, et sa femme qui ne l’aime plus, et sa sœur qui le méprise terriblement.

 On gardera forcément longtemps en mémoire  ce personnage d' Aydin, ancien comédien très cultivé, qui forme avec les femmes de sa vie ce trio si particulier et pourtant si universel en même temps.

Aydin, interprété par Haluk Bilginer, l'un des plus grands acteurs turcs inconnu en France, aux faux airs de Jacques Weber et de Jacques Nolot, s'avère monstrueux de charisme, tant le comédien imprégne la pellicule de son incontestable aura.

 Winter Sleep pourrait parfois sembler être un poil trop écrit et trop cadré pour bouleverser, c'est le reproche principal que je pourrais lui faire, mais l'évolution finale du personnage d'Aydin et le monologue final, particulièrement magnifiques, confèrent à ce "Winter Sleep" une puissance quasi poétique qui réussit à être vraiment poignante.

Filmé avec une indéniable maitrise et un regard loin des clichés, cette profonde réflèxion sur la nature humaine est de celles qui prenne de l'épaisseur lorsqu'on repense au film quelques jours après l'avoir vu.

Bref, une expérience à absolument tenter, ne serait ce que pour voir si vous allez  de votre côté, également être pris dans cette toile ou au contraire passer complètement à côté... Après, sortir ce film exigeant en plein été ne me semble pas être un choix très judicieux, mais cela est un autre débat, et peut-être que le distributeur a eu raison, on aura de toute façon la réponse d'ici quelques jours...

 Bande-annonce : Winter Sleep, de Nuri Bilge Ceylan

 

Commentaires
A
Sortir avec un film dont l'affiche représente un paysage de neige, et ceci en plein mois d'aout alors qu'il dure trois heures ... C'est pas fat pour attirer le chaland. Et je me demande comment le caser dans mon emploi du temps, mais ton avis me donne envie de tenter l'expérience !!
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R
Bonjour, il a bien sûr de bons côtés ce film comme tu le dis, du vrai cinéma en fait. Mais bon franchement 3h 16 mn, houlà et je n'ai vraiment pas branché pour ce film. On verra le temps faisant son chemin je le verrai peut être mais j'ai souvent des appréhensions avec les palmes d'or. Bonne continuation.
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M
3h16!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!! Je vais me contenter de la bande-annonce!! Haluk Bilginer, inconnu mais je t'accorde effectivement la ressemblance avec Weber. Rien qu'en photo, je le trouve magnétique et (ouah oulalala) comment dire...dégoulinant de charisme et de... Y'a pas de mots!
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