dheepan

 Lors de mon billet bilan fait juste après la fin du dernier  Festival de Cannes,   j'avais regretté le fait d'en avoir trop lu et entendu sur certains films de la croisette, et cela concernait notamment la Palme D'or, le Dheepan de Jacques Audiard, tant dès sa première projection presse, les réseaux sociaux dévoilaient tout ou presque du film, et notamment de son dernier quart d'heure qui tranchait radicalement avec tout le reste et que d'aucuns avaient beaucoup de mal à comprendre.

Visiblement, les critiques -et même le grand public comme ma mère qui l'a vu avant moi et qui m'a parlé de la fin immédiatement après avoir vu le film- ne parviennent pas à juger le film sans donner leur sentiment à 99% négatif  sur ces dernières minutes tant celles ci transforment la nature du film.

Bref, si ces dix dernières minutes (que je ne vous raconterai évidemment pas pour les chanceux qui sont passés à coté de cette polémique) ne m'ont du coup pas vraiment surpris,  elles ne m'ont pas fait un effet si rédhibitoire que cela. Car,  bien que je comprenne qu'elles puissent un peu décevoir vu la qualité des 100 premières minutes, elles n'entravent en rien le plaisir qu'on ressent  à la vision de cet excellent film, qui, pour, moi, contrairement à ce que beaucoup ont dit ici et là est un des meilleurs films de son auteur est n'est en rien une Palme d'Or honteuse.

Contrairement à son précédent film "De rouille et d'os " qui exaltait un peu trop une sorte de virilité peu passionnante, et dont l'ensemble manquait à mes yeux de fluidité pour convaincre  tout à fait , Dheepan parvient largement à mélanger les différents genres quitte à déstabiliser en permanence le spectateur.

Déroulant sa thématique de prédilection, qu'on retrouve dans sa filmographie entière (comment un être peut arriver à dépasser ses obstacles et handicaps à  se surpasser?), Audiard fait de ce "Dheepan" tout autant une chronique politique engagée sur le statut de réfugié qu un film noir sous fond de social,  pour finir en film de fusillade, sorte de "vigilente movie", mais bien plus stylisé et jouissif qu'un vulgaire film de Charles Bronson à qui des critiques mal intentionnées l'ont parfois comparé.

 En cinéaste profondément  dévoué du cinéma de genre, Audiard insuffle à son film une énergie brute  et brutale ainsi qu'une mise en scène visuellement éblouissante et flamboyante qui place le film en dehors du naturalisme inhérent au cinéma français, notamment lorsque celui ci traite de la banlieue.. Audiard manipule en effet  les clichés du cinéma réaliste à la française pour plonger dans un onirisme  assez ensorcelant et envoûtant.

Et pour ceux qui ont déploré le coté trop manichéen et trop caricatural de la banlieue, le problème me semble hors de  propos., tant  Audiard ne cherche pas à  faire une critique sociale.

dheepan

Aucune dénonciation dans son propos, Audiard cherche avant tout à  montrer comment on invente une famille, un sujet rarement traité au cinéma ( si dernièrement dans le film d'Amaris, mais sous un mode bien plus comique et moins profond) , et son  analyse des liens qui se tissent entre les trois individus et cette  solidarité qui s'instaure petit à petit entre ces personnes blésées par la vie est profondément touchante et pertinente.

Quant à la cité, elle  ne sert que de toile de fond à installer un cinéma de genre particulièrement jubilatoire, magnifié par le remarquable travail sur l'image pour une fois signé par une femme, Eponine Momenceau, et cette banlieue est ainsi filmée avec une distance montrée de façon très personnelle grâce à la force de sa mise en scène rarement aussi virtuose qu'ici.

Audiard reste un des meilleurs metteurs en scène français, si ce n'est le meilleur, tant il sait filmer des corps et donner une vraie intensité  à des scènes qui pourraient vite tomber dans le ridicule, filmé par quelqu'un d'autre.

Et l'autre immense qualité d'Audiard, déjà présente dans ses précédents films, est sa grande capacité à diriger ses acteurs, et à leur tirer le maximum de leurs possibilités, notamment de ses acteurs sri- lankais amateurs mais bouleversant de vérité.

 « Dheepan » s'avère être un film hautement imprévisible,un de ces rares films que le spectateur ne réussira pas à ranger dans un genre précis. C'est assurément ce mélange des genres profondément réussi , et jamais aussi prégnant que dans les autres films du maître, qui fait toute la force de ce film puissant et  qui constitue incontestablement un des très grands films de cette année, n'en déplaise aux grincheux et à tous ceux  qui ont voulu me cacher le plaisir en me racontant la fin de ce très beau film.

 Bande-annonce : Dheepan