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Un petit zoom en plein festival de Cannes sur un de nos plus grands documentaristes français Raymond Depardon - qui est présent sur la Croisette pour présenter Faits Divers à Cannes Classics et qui vient de sortir en salles son tout dernier film  "Les Habitants" lors de la dernière semaine d'avril.

J'avoue, comme j'en ai parlé dès 2013,  un rapport lointain avec le cinéma de Depardon : il me semble bien que le premier film documentaire que j'ai vu au cinéma, c'était Délits Flagrants, vu en 1994 dans la continuité de mes études de droit, car, pour la première fois avec ce film une caméra était accepté dans le bureau d'un procureur général. Ce film m'avait fait l'effet d'un coup de poing tant ce chef d'oeuvre de perfection dans le cadrage et la mise en scène nous permettait  une polongée critique du système judiciaire français.

Je pensais que c'était sans doute parce que le sujet était en prise direct avec mes études que j'avais tant adhéré à ce documentaire (et l'autre documentaire  sur le système judiciaire qu'il réalisera 10 ans après, 10e chambre, instants d'audience me bottera tout autant), mais le fait est que d'autres films de Raymond Depardon que j'ai pu voir par la suite sur des sujets complètement différents auront produit le même effet sur moi : Afrique comment ca va avec la douleur, Profils Paysans et surtout 1974, une partie de campagne, journal de campagne du président Giscard D'estaing tournée en 1974, qui aura été censuré à sa sortie par le président en exercice,qui nous montre la politique comme elle n'avait jamais été montrée à l'époque.

Il faut dire qu'avant d'être cinéaste, Depardon est surtout un photographe de renom et de talent, fondateur de l'agence Gamma, et cela a une forcément une incidence sur la beauté de ses plans, ainsi que sur la qualité du regard de Depardon, toujours à la bonne distance, comme seule un photographe sait y être, inventant une sorte de marque de fabrique celle du photo-reportage.

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Ce  concept du photo reportage est parfaitement illustré par la dernière oeuvre du maitre, que j'ai eu la chance de voir au cinéma, et que j'ai continué à plonger dans le livre qu'il a publié chez Seuil en complément de son projet cinématographique.

Pour "Les habitants", notre célèbre  cinéaste-photographe - encore plus célèbre depuis qu'il avait été choisi pour faire la photo officielle du président François Hollande en 2012-  a eu envie de partir sur les routes de France, dans des villes plutôt de taille moyenne, de Charleville-Mézières à Nice, de Sète à Cherbourg, partir  à la rencontre des Français pour les écouter parler., recueillir leurs conversations, leurs accents et leurs façons de parler.

Un parti pris qui s’inscrit parfaitement dans l’œuvre du cinéaste, qui a toujours pris soin de donner la parole aux gens qu'on n'entend pas la plupart du temps. Depardon a ici pris le parti pris de filmer ces individus  toujours par deux, et leur laissent totalement libres de discuter  leur quotidien, sans jamais leur imposer de sujet.  Pour cela, Depardon utilise des plans séquences fixes sur  ces duo discutant dans sa caravane   filmés de profil, et Depardon entrecoup simplement ces séquences  avec un dispositif simple, des travellings sur les routes de France, un peu comme il le faisait déjà dans Jour de France, son dernier long métrage documentaire en date. 

On ne saura presque rien de ces femmes et ces hommes attrapés en plein vol,  mais grâce à des intonations et des vocabulaires particuliers, on arrive assez vite à les indentifier et à les appréhender, pour voir devant nos yeux un portrait de la diversité française, nous donnant l'impression d'être des sortes de voisins de tablée de ces gens à la  fois si loin et si proche de nous.

Résultat : on a affaire à des conversations parfois graves, parfois plus légeres qui tournent quasiment toujours autour du sujet du couple, des relations- amicales familiales-  plutot pragmatiques, sans jamais que ces discussions n'interfèrent dans des sphères économiques, politiques ou culturelles, ce qu'on peut constater non sans une certaine amertume vu le contexte particulièrement difficile de cette année 2015 pendant laquelle Depardon a posé sa caméra.

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On pourrait trouver que les gens ordinaires que nous montre Depardon ne sont pas forcément les plus représentatifs des français que l'on croise tous les jours, et qu'ils n'apparaissent pas forcément sous leurs meilleurs jours - les hommes, notamment ,semblent être souvent égoistes ou manquant vraiment de maturité- mais ce qu'on apprécie dans le dispositif de Depardon, c'est de voir comment il arrive  à nous rendre- souvent- passionnantes ces discsussions de ces gens que l'on ne connait pas, et nous faire accéder très vite à leurs intimité d'une manière tellement simple et naturelle, sans que jamais ces habitants ne semble faire attention à la caméra de Depardon.

Et dans la continuité du livre, on peut aussi découvrir le livre photo des Habitants qui reproduit ces conversations séquence après séquence, telles qu’elles ont été enregistrées. Par discrétion, Raymond Depardon n’a indiqué ni l’âge, ni le sexe, ni la condition sociale des interlocuteurs, préférant comme dans son film nous réveler l'intimité de ces gens simplement par leurs mots, sans doute ce qui les définit le mieux.

Une fois plus Depardon nous interpelle et nous secoue pour un projet qui peut parfois laisser perplexe mais qui assurément  est un enregistrement  juste de notre société françaiseet qui nous fait poser pas mal d'interrogations.  

"Les Habitants" : Bande annonce