Baz'art  : Des films, des livres...
17 septembre 2025

Rencontre avec Yann Gozlan et Cécile de France pour le film Dalloway

 

 Que se passera-t-il lorsque des systèmes neuronaux seront plus performants que le cerveau humain ? Un bien ou un mal ? À partir de quand l’IA devient-elle une source d’asservissement, voire d’addiction ?
Ces questions, le réalisateur Yann Gozlan  se les pose et nous les pose dans son nouveau film, Dalloway, à voir en salles à partir de ce mercredi (voir notre chronique certes un peu mitigée sur le film) . Yann Gozlan et la comédienne Cécile de France étaient présents sur Lyon début septembre pour échanger avec quelques médias locaux autour de ce long métrage.

 

 

Point de départ de Dalloway, le roman de Tatiana de Rosnay, Les Fleurs de l’ombre, dont le réalisateur de Boîte noire et de Visions s’est librement inspiré : «J’ai découvert ce livre par hasard, au moment du premier confinement en avril 2020. Le cadre de l’histoire – une résidence d’artistes à la pointe de la technologie où une romancière communique  en permanence avec son IA – m’avait immédiatement intrigué.

Même si l’histoire se déroulait dans un futur proche, plusieurs éléments du livre faisaient écho de manière troublante avec ce que nous vivions au moment même du confinement : un environnement extérieur anxiogène, une 
héroïne isolée, un sentiment d’enfermement et de paranoïa... 

En outre, à travers un récit dystopique, le roman traitait de sujets comme la création artistique et la technologie, des thèmes qui m’ont toujours fasciné. Pour toutes ces raisons, j’ai eu le désir d’adapter ce roman au cinéma"

 

 

Sa relation avec l'autrice a été des plus simples, à l'écouter en tout cas,  : "Tatiana  nous a laissé carte blanche, on a donc pris pas mal de liberté avec l’histoire originale en recentrant l’essentiel sur la relation ambiguë entre Clarissa et Dalloway. Il y avait aussi une chose qui me plaisait vraiment dans le roman : le cadre presque irréel de cette résidence d’artistes, qui a un côté Villa Médicis 2.0.

Un lieu exceptionnel par son décor futuriste, un peu anxiogène, qu’on a essayé, avec mes coscénaristes, Nicolas Bouvet-Levrard et Thomas Kruithof, de rendre accueillant, du moins au début, préservé du monde extérieur, de ce Paris quadrillé, sous confinement. »

 

"Le thème que je voulais vraiment traiter à travers cette histoire" , nous a expliqué  Yann Gozlan, "c’était  tout  autour de  la relation entre cette femme et une intelligence artificielle. Et, au-delà, d’aborder un vieux conflit philosophique, universel, celui entre l’être humain et la machine à travers le prisme de la figure de l’artiste ou de l’écrivain.

Avec l’irruption de ChatGPT, cette inquiétude-là, qui pouvait sembler un peu lointaine il y a deux ou trois ans, grandit aujourd’hui. L’actualité a dépassé la fiction de façon vertigineuse. »

Dalloway n'existe que par la voix, et pour l'incarner, une voix mythique, celle de Mylène Farmer.. Mais comment diable cette icone est elle arrivée sur ce projet?  Yann Gozlan nous détaille le process sans hésitation : "  Un soir, par hasard, je tombe à la télévision sur une émission retraçant  le parcours de Mylène Farmer. Ce reportage montrait une rare interview de l’artiste  : même si, évidemment, comme tout le monde, je l’avais entendue chanter, je découvre sa voix au naturel.

Une voix élégante, au timbre grave, qui m’interpelle et me séduit immédiatement. Une idée me traverse alors l’esprit : et si Mylène Farmer était l’interprète idéale pour incarner Dalloway  ? L’idée me semble folle, mais continue à me trotter dans la tête alors que je fais des essais peu concluants avec d’autres comédiennes. Sans trop y croire, je décide finalement de la contacter par une amie commune qui travaillait avec elle sur ses concerts et qui lui transmet le scénario. A ma plus grande surprise, Mylène lit vite et accepte le rôle. L’idée d’incarner une IA la séduit et l’amuse. C’est une chance pour le film. Car de par sa stature, Mylène amène une chose unique : elle insuffle à l’IA une aura singulière entre mystère et fascination."

 

Mais pourquoi diable Clarissa va-t-elle se révolter contre cette IA attentionnée qui l’aide à conjurer le syndrome de la page blanche et à terminer ce livre sur les derniers jours de Virginia Woolf ? 

« Dans la tête de Clarissa, c’est une forme de dépossession, souligne Cécile de France. Elle a l’impression que Dalloway dissèque son inconscient, prend en otage tout son être en lui faisant se remémorer les moments d’un drame qu’elle a vécu. C’est une vraie souffrance. »

 

 

Sur le sujet des menaces de l’IA comme de ses bienfaits, l'immense comédienne qu'on avait déjà rencontré pour le film La passagère voilà deux ans,   reconnait son peu de connaissance du sujet au départ « Pour combler mon ignorance, je me suis plongée dans de nombreux livres et articles de journaux et ce travail a été passionnant. 

En me documentant, je me suis rendu compte que tout ce qui se passe à huis clos dans la chambre de Clarissa se déroule en réalité à l’échelle mondiale. C’est en cela que le film est très fort  : c’est à la fois un thriller palpitant et une forme d’allégorie qui nous invite à 
nous poser des questions essentielles sur l’IA : Qui détient ce super outil  ? À qui profite-t-il  ? À l’humanité tout entière ou à une poignée de multimilliardaires  ? Dans un but humaniste  ou productiviste  ? Cet outil est-il utilisé à bon ou mauvais escient, dans le respect des droits humains, de la vie privée, du consentement, de l’environnement ."

 

Avec ce personnage complexe, qui passe par tous les états, du consentement au doute, de la révolte à l’épuisement, Cécile De France a  appris à appliquer ce qu’elle appelle « une minutie émotionnelle  précise" dans la construction d’un thriller dont le but est d'emmener le spectateur très loin dans un univers où le réel semble nous échapper.  "J’ai eu la chance de pouvoir travailler sur l’évolution du personnage : il y a une véritable progression émotionnelle imbriquée dans une mécanique très précise. Grâce à Yann, qui est un spécialiste du genre, j’ai énormément appris  : en lisant le scénario, j’étais captivée par l’intrigue, et en travaillant chaque scène, je voyais les rouages d’une horlogerie émotionnelle d’une grande précision. Yann m’offrait de décliner une palette d’émotions très large – avec tout le prisme de l’angoisse, de l’obsession, de la folie, de l’épuisement – en partant du feel-good jusqu’à une tonalité beaucoup plus sombre."

De son côté, Yann Gozlan, fasciné par l’IA générative, évite de tomber dans le manichéisme, tout en reconnaissant  l'ambivalence inhérente au sujet "J’entretiens un rapport ambivalent à la technologie. Elle me fascine autant qu’elle m’angoisse. Par rapport à la culture et à l’art par exemple, la technologie est un outil de démocratisation formidable : vous pouvez accéder en un simple clic à des millions de titres musicaux, à une quantité incroyable d’écrits, de textes, de films… Néanmoins, cette idée utopique selon laquelle la technologie allait nous libérer, nous émanciper totalement, s’est révélée partiellement erronée. Il suffit de regarder autour de nous pour constater combien, notamment à travers les réseaux sociaux, le smartphone, etc, la technologie a pris le dessus et comment un système d’aliénation ou d’auto-aliénation s’est mis en place. La plupart d’entre nous se retrouvent rongés, drogués, addicts à ces technologies dont il est compliqué de se défaire. Je voulais que le film reflète cette ambivalence et rende compte de cette addiction."

Une ambivalence que l'on perçoit tout au long de ce thriller d'anticipation ( enfin à peine) plus nuancé que sur le papier. 

Dalloway, de Yann Gozlan avec Cécile de France, au cinéma, le 17 septembre 2025

Merci à Pathé Grand Lyon, à Gaumont cinéma et à Dorian Chassagne pour les photos.

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