Baz'art  : Des films, des livres...
15 novembre 2025

"L'Incroyable femme des neiges", Entretien avec la comédienne Blanche Gardin et le réalisateur Sébastien Betbeder, de passage à Lyon au cinéma Le Comoedia.

"L'Incroyable femme des neiges", Entretien avec la comédienne Blanche Gardin et le réalisateur Sébastien Betbeder, de passage à Lyon au cinéma Le Comoedia.

Ambiance détendue en entretien, bonne copine, plaisantant facilement, attentive aux autres, la comédienne Blanche Gardin, que d'aucuns décrivent parfois sur la défensive avec les médias, est apparue sereine, un effet possible du tournage de ce film plutôt hors norme (?) pour une œuvre dite "d'auteur", qui traite de l'intime, qui va très loin au sens figuré, au sens propre et au sens géographique, dans les sujets abordés, la fratrie, l'urgence climatique, la mort…Le tout avec une pointe d'humour et de distanciation salutaire. A voir sans tarder.

 

Pourquoi à nouveau le Groenland, après Inupiluk, Le Film que nous tournerons au Groenland et Le Voyage au Groenland ?

Sébastien Betbeder :
Parce qu’une fois qu’on y est allé, on n’a qu’une envie : y retourner. Et comme j’ai du mal à vivre une expérience sans en faire un objet de cinéma, je me suis dit que je reviendrais au Groenland quand j’aurais trouvé une histoire suffisamment forte pour justifier un tel voyage.
Il m’a fallu huit ans pour trouver le bon sujet, le bon personnage. Quand j’ai commencé à imaginer Coline Morel et son histoire, c’est devenu une évidence : ce film ne pouvait se dérouler qu’en ces territoires.


Vous connaissez bien la culture traditionnelle inuite…

Sébastien Betbeder :
Quand j’ai tourné Le Voyage au Groenland, il y a huit ans, je découvrais encore cet univers avec le regard d’un scénariste et d’un réalisateur qui racontait des trentenaires parisiens confrontés à une culture nouvelle pour eux comme pour moi.

Avec L’Incroyable Femme des neiges, le sujet est tout autre : il s’agit de la mort et, plus précisément, de la fin de vie.
J’ai exploré plusieurs pistes de scénario — l’une d’elles se déroulait même en Suisse —, mais je ne voulais pas traiter ce thème comme on le voit souvent dans les documentaires ou les fictions.

C’est en repensant à mon premier tournage et aux discussions que j’avais eues avec Martika, l’acteur groenlandais, que m’est revenue l’idée d’un ancien rituel inuit évoquant cette question. C’est là qu’a germé le cœur du film.


Comment transforme-t-on les habitants du village inuit en acteurs ?

Sébastien Betbeder :

Ce qui m’avait frappé dès le premier tournage, c’est leur rapport totalement naturel au jeu. Ils ont quelque chose d’inné, une vraie force comique et une compréhension immédiate de la scène, même sans partager la langue. Ils ne parlent ni français ni anglais, mais beaucoup de choses passaient par le geste, par une forme d’intuition.

Nous travaillions avec des traducteurs pour chaque scène, afin qu’ils ne prononcent jamais des mots qu’ils ne comprendraient pas ou ne voudraient pas dire. Et à chaque tournage, ils avaient le trac, puis ressortaient souvent très émus, parfois les larmes aux yeux. C’était bouleversant, parce qu’ils ressentaient une véritable responsabilité à jouer face à des comédiens professionnels.

Mais, en réalité, cette émotion était réciproque : pour Blanche, Philippe et Bastien, c’était aussi intimidant d’être à leurs côtés. Les habitants jouaient chaque scène avec une telle intensité, une telle vérité, qu’on avait parfois l’impression qu’ils mettaient leur vie en jeu.

Blanche Gardin :

Oui, c’est très premier degré, comme tout ce qu’ils font

"L'Incroyable femme des neiges", Entretien avec la comédienne Blanche Gardin et le réalisateur Sébastien Betbeder, de passage à Lyon au cinéma Le Comoedia.

Blanche Gardin :

Oui, c’est très premier degré, comme tout ce qu’ils font.

 

 On sent qu’ils ont un rapport à l’existence où tout compte. Ce qu’on leur proposait, pour eux, c’était important. Mais jamais ils n’ont imaginé qu’en jouant dans un film, ils allaient devenir acteurs, partir à Hollywood ou entamer une carrière. Ce n’est pas leur monde : ils aiment chasser l’ours, vivre là-bas. Ils n’avaient ni mépris ni fascination pour ce tournage, juste une présence totale à ce qu’ils faisaient.

Les traversées en bateau de trois ou quatre heures jusqu’à la banquise, c’était déjà une aventure. Ils prenaient tout en charge : le matériel, la sécurité, vérifier qu’aucun ours ne rôdait. Et puis, au moment de tourner, ils jouaient, tout simplement. Ils devenaient des clowns extraordinaires, avec une joie et une sincérité incroyables.

Contrairement à certains acteurs français qui, après un “coupez”, restent quelques secondes dans leur personnage, eux sortent immédiatement du jeu. On coupe, ils se tournent vers toi et lancent : “Hey !” — ravis d’avoir joué. C’est du pur jeu, du vrai, celui de l’instant.

Vous avez montré le film au Groenland ?

Blanche Gardin :
Pas encore dans le village où nous avons tourné, mais au festival de Nuuk, la capitale. C’est un lieu très différent : le Groenland, c’est soixante fois la France en superficie, avec seulement 46 000 habitants.
Le village de notre tournage compte environ 2 000 âmes, celui du précédent film de Sébastien à peine 200, et Nuuk, au sud, près de 19 000. C’est une vraie petite ville, avec des immeubles, des hangars métalliques, des mini-centres commerciaux — rien à voir avec l’ambiance des villages de chasseurs où nous avons filmé.

Le festival, de dimension internationale, ne pouvait inviter qu’une seule personne : Sébastien n’était pas disponible, j’y suis donc allée seule il y a deux mois.
C’était très émouvant : les organisateurs ont fait venir Martika depuis son village. Les festivaliers étaient beaucoup plus impressionnés de voir débarquer des chasseurs d’ours que « la starlette française » (rires).

Le film a été projeté devant un public 100 % groenlandais. Les scènes entre personnages inuits, écrites et jouées en groenlandais, ont beaucoup fait rire — preuve qu’il y avait une vraie justesse et quelque chose d’universel qui passait.


Comment se sont déroulées les conditions de tournage ?

Blanche Gardin :
Comme dans un congélateur ! (rires) On tourne emmitouflés dans des couches de vêtements, avec des temps de trajet impressionnants. Pour atteindre les zones de banquise repérées par Sébastien, on naviguait plusieurs heures à bord de bateaux de pêcheurs servant de brise-glaces.

C’était assez « roots » : pas de gilet ni de bouée de sauvetage. Là-bas, tout le monde sait qu’en cas de chute à l’eau, on n’a aucune chance : il fait –30, –40°C.
C’est une leçon d’humilité immédiate. Une aventure dans l’aventure, grisante malgré les conditions extrêmes et la fatigue.

Mais l’expérience reste extraordinaire. Et il y avait déjà une belle atmosphère lors du tournage précédent dans le Jura.

"L'Incroyable femme des neiges", Entretien avec la comédienne Blanche Gardin et le réalisateur Sébastien Betbeder, de passage à Lyon au cinéma Le Comoedia.

Quand vous avez lu le rôle, avez-vous été surprise ?

Blanche Gardin :
Pas du tout. J’étais un peu inquiète au départ, quand Sébastien m’a écrit qu’il avait pensé à moi pour ce personnage — on redoute toujours un peu ce que cela veut dire. Mais dès la première lecture, c’était une évidence.

On m’a souvent confié des rôles de femmes célibataires, un peu dépressives, sans vraie profondeur intérieure. Là, pour la première fois, je découvrais un personnage habité, traversé par des émotions fortes et essentielles.

Au même moment, je lisais Croire au fauve de l’anthropologue Nastassja Martin, qui raconte comment, agressée par un ours au Kamtchatka, elle a transformé cette épreuve en une réflexion lumineuse sur la vie et la mort.
Son livre évoque, à sa manière, la même question que le film : comment accepter la possibilité de mourir, dans une société occidentale qui en a fait un problème à résoudre.

Cette résonance m’a frappée. Je me suis immédiatement dit qu’il y avait là quelque chose de profondément fort et nécessaire.

En même temps, vous avez introduit de la drôlerie parce que vous parliez d'ours. La scène avec les enfants, elle est incroyable. On retrouve la Blanche Cardin du stand-up…Vous vous êtes fait plaisir ?

Blanche Gardin

Complètement. Et les gamins aussi.

Il y a de l'improvisation ?

Sébastien Betbeder

Non, ce n'était pas improvisé, on a travaillé ensemble cette scène avec Blanche, mais pas improvisé du tout. Les scènes de comédie du film, elles étaient vraiment essentielles pour moi.

Quand j’écrivais, j’avais l’idée de faire un film qui commencerait comme une comédie, une comédie peu à peu contaminée par le drame, et qui irait vers le drame. À l’inverse, un drame qui serait lui aussi traversé par la comédie. Cette idée s’est un peu atténuée au fil du tournage, notamment lors du séjour au Groenland. Le film ayant été tourné à peu près dans l’ordre chronologique — d’abord le Jura, puis le Groenland —, on a tous ressenti là-bas une certaine gravité liée au sujet, au paysage, aux gens.
L’humour, présent au départ, s’est fait plus discret. Il reste des traces, mais il passe sous la gravité du propos. Pourtant, les scènes de comédie restaient pour moi parmi les plus importantes, celles où les enjeux étaient les plus forts. Les deux scènes avec les enfants et les policiers, ainsi que la scène finale, ont été les plus stressantes pour moi. Les scènes de comédie étaient très écrites, préparées, découpées, mais elles étaient cruciales : à travers la comédie, on perçoit en miroir la gravité du personnage, son drame intime, son inadaptation au monde. C’était essentiel de passer par là pour qu’on y croie.

Dans cette scène, on sent qu’elle est à deux doigts de fondre en larmes…

Sébastien Betbeder

Oui, exactement. Et c’est ce qu’il faut ressentir. On m’interroge souvent sur la question de la santé mentale, de la bipolarité évoquée à un moment dans le film. Mais je crois que le personnage n’est pas malade : il est ailleurs, inadapté au monde peut-être, mais de façon saine. C’est pour moi une forme de résistance, un acte de lucidité face à la société dans laquelle on vit.

"L'Incroyable femme des neiges", Entretien avec la comédienne Blanche Gardin et le réalisateur Sébastien Betbeder, de passage à Lyon au cinéma Le Comoedia.

Sur le plan technique, comment avez-vous géré la lumière du Groenland, cette blancheur, ces personnages emmitouflés ?

Sébastien Betbeder

Cette blancheur impose une forme de minimalisme. J’avais déjà expérimenté cela dans mon premier film, mais ici c’était encore plus marqué. Le sujet, presque à l’inverse du Voyage au Groenland, appelait une forme d’épure. Les tenues épaisses limitaient les gestes, ce qui renforçait ce minimalisme.
Là-bas, on s’habitue très vite au rythme des Inuits, à leurs silences. En dérushant, je me suis rendu compte que leur manière de parler, lente, douce, nous avait inconsciemment imposé un rythme. Il a fallu adapter le montage à cette temporalité. C’est très beau de se dire que cela s’est fait naturellement, sans qu’on s’en rende compte.

Comment le chef opérateur, Pierre-Hubert Martin, a-t-il appréhendé ce décor inhabituel ?

Sébastien Betbeder

C’était notre première collaboration. On a beaucoup échangé, notamment parce que je voulais l’inverse du Voyage au Groenland, qui relevait presque du documentaire numérique. Ici, je voulais une image pleinement cinématographique, inspirée du western humaniste des années 1970 — Jeremiah Johnson, McCabe & Mrs. Miller d’Altman, ou Dersou Ouzala de Kurosawa. Tous ces films pensent la neige comme une matière visuelle. Nous avons cherché à « casser la netteté » du blanc, à en faire une image de cinéma.

Comment avez-vous imaginé le casting des deux frères de Coline (Ndlr:Blanche Gardin) ?

Sébastien Betbeder

Je ne voulais pas choisir les comédiens avant que Blanche n’accepte le rôle. La fratrie devait se construire autour d’elle. Quand elle a dit oui, Philippe s’est imposé naturellement : il y avait chez lui quelque chose d’une familiarité, d’une parenté invisible. Je voyais en Blanche et Philippe deux artistes au sens noble du terme, deux êtres qui ont bâti, chacun à leur manière, une façon singulière d’être au monde.
Bastien Bouillon, lui, c’était le troisième film qu’on faisait ensemble. J’avais envie de le transformer, de créer avec lui un personnage très stylisé, différent de nos précédents travaux.

Et vous, Blanche, comment avez-vous travaillé avec Philippe Catherine ?

Blanche Gardin

On ne se connaissait pas. On s’est vus une seule fois pour une lecture avant le tournage. Et pourtant, tout a été d’une grande évidence. Il est entré naturellement dans le rôle du grand frère un peu casanier et peureux. Moi, je me suis retrouvée à ressentir une forme de protection envers lui, alors que j’étais la petite sœur !
Au début, évidemment, on a tiré vers la comédie — Philippe est très drôle —, mais Sébastien a préféré atténuer cet aspect. Il avait raison. Très vite, sans même en parler, on s’est accordés sur cette tonalité plus sensible. C’était extrêmement naturel.

Les scènes de comédie sont d’ailleurs essentielles : elles disent bien plus qu’elles ne font rire. Elles parlent de la mort, du lien fraternel, de la fragilité. Cette fratrie avance au bord du vide, littéralement et symboliquement. Et dans une fratrie, on ne sait jamais qui partira le premier — c’est aussi ça, le sujet du film.

Sébastien Betbeder

Oui, c’est juste. Quand on écrit une scène comme celle-ci, tout peut faire symbole, et j’essaie justement de ne pas surligner. Si on explique trop, on perd l’émotion. C’est pour ça que j’aime l’épure : elle laisse la place à l’interprétation. On me reproche parfois de ne pas être assez explicite, mais tout mon cinéma repose sur ce qu’il y a entre les lignes.

Et le message environnemental ? Cette station sans neige, c’était voulu ?

Sébastien Betbeder

Oui. Au départ, on pensait tourner plus tôt, quand il y aurait encore un peu de neige. Finalement, le tournage a été décalé, et on s’est retrouvés dans une station quasiment nue. C’était parfait : cette absence de neige disait tout. Cinq ans plus tôt, c’était encore une piste très fréquentée. Ce décor en fin de vie illustrait de façon poignante l’échec d’un certain modèle économique, la fin d’un cycle.

Et ce clin d’œil aux Bronzés ?

Sébastien Betbeder

Assumé ! Le cinéma populaire français fait partie de mon imaginaire autant que Robert Bresson. J’aime cet éclectisme : il fait partie de ma culture, peut-être aussi de ma génération.

Blanche, c’est un rôle très fort, sans doute l’un de vos plus beaux. Ce n’est pas trop difficile d’imaginer la suite ?

Blanche Gardin

Non, je ne me projette pas. Je ne calcule rien. Je suis simplement pleine de gratitude d’avoir vécu ce tournage et d’avoir joué ce rôle.

Sébastien Betbeder

C’est absolument réciproque.

Blanche Gardin

Oui, je crois qu’il s’est passé quelque chose au-delà du film.

Et cette scène de mort, comment l’avez-vous vécue ?

Blanche Gardin

Très sereinement. Je la comprends profondément. J’ai perdu beaucoup de proches depuis mon enfance, toujours dans cette froideur occidentale où l’on écarte la mort. On nous enlève les corps très vite, sans rituel, sans dialogue.
Le film de Sébastien aborde ça autrement, sans insister : il montre qu’on ne peut plus continuer à mourir seuls, dans des chambres d’hôpital, entourés de machines. C’est un des grands symptômes de notre déroute occidentale : à force d’avoir voulu chasser la mort, on est devenus fous. On ne peut pas passer sa vie à la gagner si on n’accepte pas la descente, la maladie, le chagrin. Et si, à chaque fois qu’on souffre, on doit aller se « réparer » chez un psy pour redevenir fonctionnel, alors oui — c’est la mort, mais pas la bonne.

 

rédacteur de l'article : Eric S

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