Rencontre avec Romane Bohringer autour du film" Dites lui que je l'aime": Clémentine Autain, ma mère et moi..
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Romane Bohringer a réalisé ' Dites-lui que je l'aime' un long-métrage, qui sort le 3 décembre en salles, autour de sa mère qui l'a abandonnée quand elle était bébé.
Vous aviez rencontré Clémentine Autain pour « L’Amour flou ». Comment l’aviez-vous choisie à l’époque ?
Dans le film, nos deux personnages, Philippe et moi, rêvions chacun d’une nouvelle histoire d’amour. En écrivant le scénario, nous avions imaginé que je tombais amoureuse de mon partenaire de théâtre, et j’avais demandé́ à Philippe : « Et toi… Pour qui tu voudrais qu’on écrive… C’est qui ton idéal
féminin ? » Et il m’avait répondu : « Clémentine Autain. » Je lui avais demandé́ pourquoi et il m’avait répondu : « Parce qu’elle est de gauche, parce qu’elle est intelligente, parce qu’elle est politique, parce qu’elle est belle et parce que c’est la fille de Dominique Laffin.
» Clémentine vivait comme nous à Montreuil, on la croisait sans la connaître. Très intimidée, je l’ai contactée, et, à ma grande surprise, elle n’a pas eu l’air effrayée par cette proposition. On lui a envoyé́ la scène, et elle a dit oui. Sur le tournage, qui se déroulait de manière assez folklorique et familiale, elle s’est montrée d’une générosité et d’une simplicité admirables… Elle est venue seule, s’est maquillée seule, n’avait aucune exigence particulière, si ce n’était celle de nous rendre heureux.
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Quelques années après, quand on a fait la série, on lui a dit qu’on avait envie de la retrouver et d’étoffer un peu son rôle, et pareil, elle a tout accepté. On lui avait inventé un faux parti politique, avec des slogans et des meetings un peu comiques… Elle s’est prêtée à notre jeu avec beaucoup d’humour et d’autodérision. Elle semblait n’avoir aucune appréhension de l’image que cela pourrait renvoyer d’elle, ce qui est si étonnant pour une personne politique, milieu dans lequel on sait que la moindre intervention
est scrutée, commentée…
Quelques temps après, elle m’envoie un message : « J’ai fini d’écrire mon livre, il va sortir, je te l’envoie ». Je tournais alors en Guadeloupe. Je me souviens… J’étais sur la plage, j’ai ouvert le livre… Et j’ai été immédiatement saisie, comme foudroyée, par la gémellité de nos histoires. Cette enfant qu’elle a été, meurtrie par l’absence d’une mère trop fragile. Ces souvenirs où se mêlent la peur, la honte, la déception. Le long chemin qu’elle a emprunté pour se réconcilier avec tout ça et devenir mère à son tour. Je me reconnaissais partout. Elle, c’était moi !
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Clémentine a facilement accepté de lire des passages de son livre ?
Un jour, je l’ai appelée en lui disant : « Écoute, le scénario est en train de changer et je ne peux pas faire ce film sans toi dedans. » Et elle a dit oui, encore, très simplement. Elle m’a témoigné d’une telle confiance et je mesure ma chance. Elle ne m’a jamais rien demandé, alors qu’elle aurait pu tout exiger, elle est tout de même une femme politique importante, une personne publique.
Elle aurait pu demander à voir qui allait incarner sa mère, mais rien. Un jour, elle m’a dit : « T’as trouvé ton actrice ? Alors, je crois que serait bien que je la rencontre pour que je lui raconte quelques trucs sur ma maman, comment elle fumait et tout ça ». Elle ne voulait pas juger mon choix. Elle voulait juste aider Eva. Elle n’a rien surveillé, elle a été d’une générosité́ folle. C’est au-delà̀ de la confiance, vraiment.
Quelqu’un allait incarner sa mère, quelqu’un allait la jouer elle enfant, allait jouer avec ses souvenirs, jouer de ses souvenirs, jouer sur ses souvenirs. Quand elle en parle aujourd’hui, elle dit : « Moi j’ai adoré « L’Amour flou » et j’ai toujours su que Romane allait en faire un truc complètement à sa manière. » Mais bon, entre aimer ce que je fais et me laisser une telle liberté… Quelle chance j’ai eu que ce soit elle !!
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Au départ, vous avez simplement l'idée d'adapter son livre sans vous mettre en scène dedans ?
Absolument. Je ne voulais plus faire d’autofiction, je ne voulais pas jouer dans mon film. Je pensais que l’histoire de Clémentine et de sa maman suffirait à me raconter.
Donc j’ai écrit une première version totalement fidèle au livre, et je trouvais ça très doux, très confortable, cette distance. À la lecture de cette version, mes deux producteurs, qui m’ont tellement soutenue, accompagnée et faite progresser, m’ont dit : « C’est bien, c’est joli, mais toi, tu es où là-dedans ? » Et je n’avais de cesse de leur répéter : « Mais moi, je veux faire une fiction ! »
Mais pour eux, le scénario était incomplet. Le vrai film se cachait. Et Gabor, mon co-scénariste, qui me connaît si bien, m’a vraiment poussée, comme accouchée de mon vrai sujet. Là a débuté́ une deuxième phase d’écriture, bien plus complexe et engageante, où j’acceptais de raconter ma mère et moi. Il a fallu trouver un cheminement entre ces deux histoires, celle de Clémentine et la mienne, n’en sacrifier aucune.
J’ai pensé́ au rôle de la littérature dans ma vie et je me suis dit qu’il fallait que je commence là, par le livre de Clémentine, par mon émotion en le lisant. J’ai donc imaginé que le personnage de Clémentine lirait les mots de son livre, comme une narratrice. Et j’imaginais une actrice pour l’incarner. Ma grande et précieuse amie, Céline Sallette, m’a dit « Elle est vivante, tout le monde la connaît, ce sera ridicule, il faut que ce soit Clémentine qui joue son propre rôle ».
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C’est quand vous avez commencé à l’écrire que vous avez appris tout ce qu’on découvre dans le film ?
Mon animal totem, c’est l’autruche. Je savais des choses, mais je les avais enfouies. J’en ignorais d’autres, mais je n’avais pas la force de les découvrir. Mes demi-frère et sœur, je les avais rencontrés pour la première fois il y a une dizaine d’années, j’en avais été bouleversée, mais je n’avais pas réussi alors à leur faire une véritable place dans ma vie.
Le livre de mon père, « 15 rounds », je l’avais lu, mais mal. Par pudeur, sans doute. Trop proche, trop intime. Il a fallu que récemment une amie me dise : « Lis-le, il est temps. », pour que j’y trouve les réponses à mes questions, alors qu’elles étaient là depuis bien longtemps. Le sac avec les écrits de ma mère, je l’avais ouvert souvent, mais refermé aussi vite.
Dans le livre de Clémentine, c’est une malle dans laquelle elle ne voulait pas fouiller. Moi c’était juste un sac, que j’ai traîné des années, sans être vraiment prête à en interroger le contenu. Je savais que ma mère avait été élevée dans un orphelinat, mais je n’avais jamais été plus loin que juste le savoir.
C’est Gabor, mon co-scénariste qui, pendant l’écriture, m’a poussé à chercher, à lire, à aller en Lozère rencontrer les vieilles dames qui l’avait élevée... Je pense toujours à cette phrase drôle et sublime de Cassavetes : « Je ferais tout pour résoudre un problème, y compris faire un film dessus. » Sans le film, je n’aurais jamais fouillé, je ne serais jamais allé́e au bout. Il me fallait une raison objective pour le faire. Le film m’a protégée, il m’a servi d’écran.
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De Dites lui que je l'aime, on peut dire que c’est aussi un film sur la mémoire ?
Oui bien sur La mémoire, et comment on se débrouille avec sa mémoire. Comment elle est incomplète, comment elle trie et ne dit pas toujours la vérité, comment tu la réarranges, comment tu enfouis, et comment, soudain, des bribes te parviennent, qui rééclairent tout de manière différente...
- Romane Bohringer
- Retrouvez notre critique ci dessous
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