Baz'art  : Des films, des livres...
8 décembre 2025

Rencontre avec Nathan Ambrosioni, réalisateur de « Les enfants vont bien » : « Moi ça m'intéresse davantage si on peut interroger l'empathie du spectateur, qui est politique. »

 

Les enfants dorment. Une voiture les mène on ne sait où. Le silence de leur mère Suzanne inquiète. L’espoir d’un voyage renaît lorsque les pêches au sirop et une tante refont leur apparition. Les enfants parlent plus que les adultes ; le dialogue entre Suzanne et Jeanne est compliqué depuis quelques années. On sent Suzanne partir, à un millimètre de l’effondrement. Jeanne lui promet qu’elles parleront le lendemain. Puis le lendemain, plus rien. Suzanne s’est évaporée, partie, laissant une lettre à sa sœur. Elle lui confie Margaux, 6 ans et Gaspard, 10 ans. Le monde bien carré de Jeanne s’effondre, ses certitudes s’envolent. Jeanne n’a jamais voulu être mère et ne sait pas si elle pourra faire face. Nathan Ambrosioni reprend son sujet fil rouge qu’est la famille pour explorer comment faire famille autrement, loin de la structure nucléaire et face au bouleversement de la disparition. Le tout vu à hauteur d’enfants, avec les mots que nous adultes, prenons comme maladroits. Nous avions déjà été touchés par l’écriture brillante de Toni en famille mais là, nous sommes face à un diamant brut de par son réalisme sans artifices, la tendresse et le déchirement qui s’en détachent. C’est un nouveau coup de cœur, c’est indéniable ! Et Nathan Ambrosioni ira tellement loin ! Rencontre avec une nouvelle (pas si nouvelle) tête qui marquera le cinéma français (et je pèse mes mots) 

 

Je voulais revenir d'abord sur une citation que tu avais dite sur le plateau de Quotidien « le cinéma, c'est quelque chose dont tu ne pouvais pas te passer ». Est-ce que c'est quelque chose de viscéral ? Ça a été une évidence très tôt ?

 

J'adore le cinéma et regarde des films tout le temps. Je pense à faire des films tout le temps. J'ai du mal à imaginer ma vie sans cinéma, sans films même indépendamment sans en faire. Je me sens bien avec ma cinéphilie et j'ai l'impression que ça répare plein de choses et ça m’accompagne vraiment. 

 

Il y a eu un événement qui a déclenché ça ? 

 

Il y a eu « Esther », qui est un film d'horreur que j'ai vu quand j'avais douze ans, qui m'a terrifié, mais ça a déclenché quelque chose tout de suite : j’ai envie de comprendre pourquoi j'avais aussi peur et comment on pouvait faire aussi peur aux gens. Ça m'a fasciné. Je n'arrêtais pas de regarder plein de films d’horreur. J'étais obsédé et tout de suite, ça s'est apparenté à vouloir le faire aussi. Je veux faire ressentir ce que j'ai ressenti. Et voilà, j'ai regardé les tutos et j'ai commencé à les faire avec mes potes. Mais c'est vrai que je dirais que le déclencheur est ce film-là, paradoxalement avec les films que je fais maintenant. 

 

Est-ce que tu peux nous parler la façon dont s'est passée l'écriture du scénario, ces différentes étapes? 

 

En 2019, je comprends qu’on a le droit de disparaître. Ça m’a fasciné, je n'arrêtais pas de prendre des notes. Il y a d’abord cette phase de prise de notes, comprendre pourquoi ça a résonné intimement et personnellement, pourquoi j'aimerais parler de cette histoire. Puis, en 2022, je commence une recherche plus documentée : je rencontre des policiers, des juges des affaires familiales, des psychologues pour enfants, des assistants sociaux. Avec eux, pendant deux mois, j'essaye de vraiment cerner ce que sont les disparitions volontaires. 

 

Bon, je me dis que je ne comprends pas vraiment, que le mystère s'épaissit, mais juridiquement, administrativement, que font ces gens ? Au-delà de la loi, il y a des individus qui m'ont beaucoup touché et j'ai travaillé avec eux toute la construction administrative du scénario. Ça, c'était la deuxième étape. Ensuite, il fallait retrouver l'intime des personnages, qui est la dernière étape. 

 

Justement, tu parles du travail documentaire. Dans les trois derniers, il y a toujours une dimension sociale, sociétale et même politique. Je pense autant sur la réinsertion, pour les deux premiers que la précarité des mères, dans “Toni en Famille". C'est toujours quelque chose qui t'accompagne ? 

 

Je pense que faire des films n’est pas nécessairement politique, mais c'est mieux quand ça l’est. Moi ça m'intéresse davantage si on peut interroger l'empathie du spectateur, qui est politique. C’est important à notre époque d'interroger notre humanité, notre sensibilité. Je pense que si les films, au-delà d'avoir un message politique clair (c’est super s’il y en a), nous force à nous déplacer, à nous interroger, à ne pas juger des personnages qui font des choses qu'on ne comprend pas forcément, c'est le plus important. 

 

C’est une sorte de représentation de donner la parole à des personnages féminins, et exclusivement à des personnages féminins presque dans ce film, ou à des personnages queer aussi. Voilà, moi, j'ai besoin de me sentir représenté au cinéma et besoin de me sentir inclus dans les histoires que je vois sur grand écran. J'ai envie, quand j'écris mes films, de penser à cette inclusivité. 

 

Je pense qu'on doit aussi à une autre phrase chez Quotidien, le fait d'intégrer des récits plus positifs de personnages queer dans des récits d’hétéronormativité. Peux-tu revenir dessus ? 

 

Moi, en tant que personne queer, j'ai grandi avec des récits où c'était soit on découvre notre sexualité (c’est bon, on a compris) soit on meurt, soit on est oppressé ou malade. C'est une réalité, c'est encore difficile d'être une personne queer en 2025. En France, on est un peu plus privilégié que dans certains autres pays, mais c'est quand même dur…

 

Je pense aussi que c'est impératif qu'on intègre des personnages queer sans questionner leur sexualité dans le film et que ce soit jamais un sujet. Ils ont droit à vivre autre chose. Moi, j'en avais besoin quand j'étais ado. Je me disais: « mais j'ai envie de dire autre chose que ma sexualité ». Si toute ma vie, je vais me définir juste par le fait que je suis queer,  je vais pas m'en sortir parce que les autres, ils, vivent plein de choses, des grands récits, des grandes aventures et nous, on vit l’éveil de notre sexualité ou notre mort.

 

C'est important dans les films qu’on nous offre d'autres récits. Dans le film, jamais on ne questionne la sexualité de Jeanne. Jamais elle n’est remise en question. Mais ça devient politique quand même puisque, justement, c'est un récit qui lui appartient peu normalement et quand on était en financement et qu'on nous disait « mais pourquoi une lesbienne ? ça complique les choses ». C'est là que ça devient politique. Si c'est compliqué une lesbienne, c’est grave ! Elle doit absolument appartenir à ce récit là et vivre autre chose que sa sexualité ! 

 

 

Je voulais aussi revenir sur le sujet du film, qui est la famille, pourquoi ce choix, qui constitue le fil rouge de ton travail ? 

 

La famille est un peu tout. En tout cas, même quand elle n’est pas là, c'est le plus grand sujet. C'est parfois un endroit merveilleux, mais c'est aussi parfois un endroit de souffrance ou de trauma, et je crois qu’elle a une place très centrale au sein de notre société. Elle est impératrice et je me demande pourquoi ces liens du sang seraient plus forts que tout. Le but n’est pas de déboulonner et de faire sauter ces représentations. Qui suis-je pour ça ? Mais c'est de les interroger et trouver parfois des solutions ou pas, et même interroger quand ça se passe bien. Juste, pourquoi ça suffirait ? Qu'est-ce qui nous unit au-delà du sang qu'on partage, qu'est-ce qui nous unit à notre famille ? Qu'est-ce qu'on fait de cette union ?

 

Pas mal, c'est un peu aussi remettre en question la famille nucléaire au sens strict et réfléchir à faire famille autrement, que l’autrice québécoise Gabrielle Richards aborde énormément dans son travail (cf. citer livre) 

 

Le film interroge une autre forme de parentalité. Il interroge une famille qui est très différente, puisque c'est une famille qui traverse un drame et, en même temps, c'est une famille qui n'était pas faite pour ça. Comment devient une tante, comment devient un enfant, sans figure maternelle ou paternelle? C'est important, effectivement, de représenter d'autres types de familles qui, en fait, sont partout dans nos sociétés, mais au cinéma, elles sont plus souvent traditionnelles. 

 

Si on part du schéma traditionnel, c'est de ne pas culpabiliser aussi la mère, ton choix est de ne pas parler d'abandon, c'est plus un bouleversement... 

 

Oui, c'est une femme qui choisit de confier ses enfants et je trouve qu'elle est très courageuse et c'est un acte fort. Ce n’est pas l'endroit du film de la juger, d'émettre un avis sur ce qu'elle fait de bien ou mal, mais plutôt de s'interroger sur ce départ et sur comment vont faire les gens qui restent. Qu'est-ce qu'elle a fait Suzanne ? Pourquoi elle l'aurait fait ? Le film ne va pas s'efforcer de donner des réponses, mais se contenter de poser des questions.

 

 

 

Il y avait un élément dont je voulais parler, qui était aussi très présent dans « Toni en famille », c'est comment les enfants communiquent avec les adultes, la manière dont ils communiquent. J'ai aperçu qu'il y avait une forme de maladresse et même quelquefois, je trouve, de cruauté involontaire vis-à-vis du personnage de Jeanne - le mot est très fort - alors qu’elle a toutes ses certitudes bouleversées…

 

On le voyait sur le film, un des très jeunes, on lui a demandé ses personnes préférées sur le tournage. Il n’a pas dit Camille ou moi et là il a fait sa liste dans l'ordre des personnes. On était pas dedans. Sans penser à nous blesser ou quoi que ce soit, c'est juste que lui, dans sa vérité d'enfant, les choses sortent différemment. Je ne pense pas que c’est de la cruauté, parce que la cruauté, c'est intentionnel, réfléchie alors que là c’est plus de la maladresse. Or je trouve ça touchant cette maladresse. En même temps, c’est nous qui prenons ça comme de la maladresse, de la vérité, de l'honnêteté comme de la méchanceté parce qu'on est adulte et qu'on se filtre et qu'on n'est pas ce qu'on pense être. Alors que les enfants disent ce qu'ils traversent et c'est pas bien ou mal, c'est vraiment ce qu'ils sont en train de ressentir. J’aime bien cette idée qu’on soit à leur hauteur comme dans Toni en famille et on s'est trop amusé avec eux et c'était trop rigolo de voir Nina incarner Margit, cette petite fille intrépide qui nous a beaucoup fait rire sur le plateau. Elle ne comprenait pas pourquoi on riait autant mais c’était son honnêteté et nonchalance. 

 

Comment travailler avec de très jeunes enfants acteurs ? 

 

C'était merveilleux. J'ai adoré ça, ils connaissaient leur texte par coeur, ils étaient très investis et en même temps, il ne fallait pas flouter la frontière entre fiction et réalité. Moi, je ne leur faisais jamais croire que leur mère était partie. Au contraire, on racontait une histoire de fiction ensemble. On travaillait comme avec des adultes. Mais en transformant le cadre en quelque chose de plus ludique et c'était très drôle. C'était un tournage très heureux, très joyeux parce qu'il était incarné par des enfants, comme on se met à leur hauteur.

 

Plus on va faire de pas vers eux, plus ils vont être heureux de participer au film. Moi, je pense que, vraiment, tout doit se faire dans la joie. Dans la souffrance, on n'obtient rien, et particulièrement avec des enfants. Faire souffrir les enfants, c'est une idée qui ne me plaît pas du tout. Donc je voulais que ça soit très heureux. 

 

Quand ils n’y arrivaient pas, on faisait l’oreille musicale : je disais leur réplique, qu’ils avaient juste à répéter. C’est comme une mélodie, ils doivent la reproduire et après, moi, j'enlève ma voix au montage et j'ai que leur voix à eux. 

 

Au-delà de la famille, le fil de tes films n'est-il pas la remise en question ? 

 

Ah oui, c'est très évident sur Toni et un peu dans Les drapeaux de papier. Ce sont des personnages qui acceptent de se déplacer intérieurement, souvent solitaires quand même. Toni, si elle a cinq enfants, c'est une femme qui est quand même assez seule. Charlie, dans Les drapeaux de papier, est seule. Jeanne ici est assez seule. Mais c'est des gens qui vont interroger leur situation et qui vont accepter de se remettre en question. 

 

Quelles sont les références dans ton cinéma ? 

 

Il y en a plein ! Il y a toute une partie du cinéma américain Kramer contre Kramer, Ordinary people, Manchester by the Sea, Tu peux compter sur moi… C'est des films que j'adore et qui me portent beaucoup et en même temps, je me sens très inspirée par le cinéma asiatique. Hirokazu Kore-eda est mon cinéaste préféré avec son premier film, Maborosi puis Still Walking. Et je peux citer Edward Yang quand il fait Yi Yi, c'est trop génial et ça, c'est passionnant. Faut pas que j’oublie Apichatpong (réalisateur thaïlandais) avec Memoria qui a un cinéma métaphysique

 

Il y a tellement de films qu’il faut découvrir… Enfin… Il ne faut pas, parce que chacun son rythme et je pense que la cinéphilie n’est pas obligatoire mais elle est réjouissante. Je déteste ces gens qui disent : « Ah mais t'as pas vu ce film? » Ça m'insupporte, en fait. Chacun son parcours, chacun son nom, son endroit de cinéma. Et si on se nourrit de films, tant mieux, et si c'est réjouissant, tant mieux. Mais si on subit les films…

 

J’adore parcourir la filmographie d’une réalisateurrice comme Kelly Richards qui me passionne, Mia Hansen-Løve dont j’ai redécouvert l’immense travail, Céline Sciamma… (…). Toni en famille par exemple, c’est plus Greta Gerwig et Noah Baumbach dans le modèle de la comédie dramatique. 

 

Est-ce que tu mets un peu de toi dans l'écriture de chaque scénario ? 

 

Oui bien sûr. Dans les Drapeaux de papier, Charlie ressemble énormément à ma sœur.

Ma famille est faite de hauts et de bas, de tumulte, d'interrogations, de fins. Dans Toni en famille, je me retrouve partout dans chacun des enfants. Les enfants vont bien est le plus intime et le plus personnel des trois films. Ça interroge la maternité via ma relation avec ma mère, le départ car ma sœur est partie il y a six mois… Il y a plein de choses très personnelles dans les films, et ça, je crois que, c'est nécessaire. C'est quand on parle de soi qu'on peut s'adresser aux autres. Je le pense en tout cas…

 

Est-ce que tu aurais des projets pour la suite dont tu voudrais parler ?

 

Bah non, j'avoue que là, c'est tellement le début, vu que je ne sais pas trop quelle forme ça va prendre. Mais je sais que j'ai envie de refaire un film sur la famille, sur l'intimité. Je n'en ai pas fini avec la maternité ; il y a encore quelques questions que je me pose et sur lesquelles j'ai envie de travailler. Mais c'est le début… J'ai trop envie de refaire un film d'horreur !

 

 

Les Enfants vont bien

Réalisé par Nathan Ambrosioni

avec Camille Cottin, Monia Chokri, Juliette Armanet, Manoâ Varvat, Nina Birman

1H51

Chi-fou-mi productions / StudioCanal

Sortie le 3 décembre

 

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