Baz'art  : Des films, des livres...
14 octobre 2019

La Mort à Rome de Wolfang Koeppel : Voir Rome et mûrir

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Le mardi 8 octobre, les toutes jeunes éditions du Typhon, installées à Marseille, présentaient leur nouvelle parution, La Mort à Rome de Wolfang Koeppen, au cinéma Lumière de Bellecour.

Une soirée spéciale au cours de laquelle ce roman allemand, oublié après sa sortie scandaleuse en 1954, résonnait avec le chef d'œuvre de Roberto Rossellini, Allemagne année zéro.

Berlin, Rome. Deux villes meurtries par la guerre et peuplées de fantômes. Deux capitales, symboles de puissance et de violence, de pays qui voulurent se réinventer au prix du sang et dont les peuples furent hypnotisés par des bergers qui se révélèrent être des bouchers. Deux cités marquées, depuis la défaite, par le sceau de l'infamie. Berlin éventrée chez Rossellini, Rome hantée chez Koeppen.

Presque dix ans séparent le Berlin encore en ruine filmé par Rossellini de la cité éternelle que dépeint Koeppen, mais une même interrogation parcourt les deux œuvres : comment continuer à vivre ?

Comment continuer à vivre, quand vous et vos compatriotes avez été dévorés par un nihilisme fou, quand même vos proches se sont complu dans le meurtre et que d'autres l'ont accepté par lâcheté, quand il y a eu les jeunesses hitlériennes, les camps et la fin de toute humanité ?

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Dans les années 50, Siegfried, jeune compositeur allemand, a répondu par la fuite. Dégoûté par leur bassesse morale et l'horreur dont ils ont été capables, il a rompu avec son pays et les siens : un père, maire de sa petite ville, aussi à l'aise avec les concepts du IIIe Reich que ceux de la démocratie ouest-allemande, une mère effacée et un frère ambitieux étudiant en droit. Venu à Rome pour la première de sa symphonie, Siegfried apprend que sa famille s'y trouve aussi, tout comme son pire cauchemar : Judejahn, son oncle, dignitaire nazi et seigneur de guerre que tout le monde croyait mort, y compris sa femme Éva, pasionaria du IIIe Reich, et son fils Adolf, devenu diacre, également présents à Rome. Un fantôme qui laisse planer son ombre funeste sur le jeune Siegfried, sa famille et sur la ville entière.

Koeppen fait entendre les voix de toutes ces Allemagne qui semblent irréconciliables, chaque personnage représentant l'un des caractères d'un pays qui n'a pas disparu avec la guerre et qui doit vivre avec le souvenir terrible de ce qui a été commis en son nom. La famille de Siegfried, comme les autres, est une famille de survivants, et c'est bien là son malheur, car elle doit se souvenir. Certains, comme le père de Siegfried, dont les nuits sont paisibles, font semblant. Il pense « Ceux qui s'en étaient tirés pouvaient continuer à vivre. ».

Son inconscience et son opportunisme réside dans cette notion de possibilité, comme si on s'échappait de la guerre comme d'un mauvais rêve. Pour d'autres, Siegfried, Judenjahn et sa femme Éva, vivre est au contraire une pénible obligation, parce que le IIIe Reich n'est plus, ou parce qu'a contrario, il a laissé des stigmates trop douloureux.

Des stigmates que l'ont retrouve y compris chez les autres, notamment les victimes du régime, comme Kürenberg, le chef d'orchestre avec lequel collabore Siegfried, et sa femme juive, dont la famille a été décimée. Des victimes qui accusent les bourreaux, même les plus oublieux, simplement parce qu'elles existent.

 

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Le génie de Koeppen réside dans l'idée de faire traverser tous les enjeux auxquels est confrontée l'Allemagne à l'intérieur d'une même famille. Il aborde ainsi frontalement la question de l'héritage, de l'intégrité morale et de la filiation, qui renvoie plus largement à la nation allemande. Koeppen analyse avec puissance et finesse les conséquences morales du nazisme et dresse un parallèle époustouflant entre la famille et la nation, deux sources de valeurs corrompues par le IIIe Reich.

Avec Allemagne Année zéro, Rossellini avait lui aussi choisi le biais de la famille pour évoquer le bouleversement moral du nazisme, tout comme Michael Haneke et son Ruban Blanc, qui annonçait l'avènement de cette folie meurtrière. L'enfant, réceptacle de ces valeurs, est au centre des trois œuvres. Dans La Mort à Rome, il est un souvenir que porte chacun des personnages. Le souvenir de la peur, des horreurs de la guerre et du dressage des jeunesses hitlériennes pour Siegfried et Adolf. Le souvenir de la frustration et de l'impuissance pour Gottlieb (aimé de Dieu en allemand) Judejahn qui explique en partie sa soif de pouvoir et de violence. L'enfance est une période fondamentale lors de laquelle un individu hérite de tout ce qui le constituera plus tard. Le cœur de La Mort à Rome, ce sont précisément ces enfants maudits qui se débattent avec un héritage maléfique. Remarquons d'ailleurs l'importance des prénoms, le premier des dons, et toute leur ironie.

D'une écriture flamboyante, Koeppen alterne entre le fort intérieur de ses personnages et leur rapport à la ville et à ses habitants. C'est un mouvement incessant et virtuose entre l'intime et la paraître. De l'intérieur, nous sommes emportés par le flot de pensées des différents membres de la famille, ce Stream of Consciousness qui rapproche l'auteur de Woolf et Dos Passos. Koeppen nous donne accès à leurs désirs, leurs craintes et finalement à leur vérité. De l'extérieur, les personnages se déguisent, s'échappent, tentent de tromper leur monde : Judejahn est une brute nazi sous ses dehors de gentilhomme raffiné, Adolf un aspirant prêtre perclus de doute et Siegfried un compositeur qui a peur de sa propre musique.

À raison, on a beaucoup dit du style de Koeppen qu'il était cinématographique. Le roman se déroule en chapitres courts qui fonctionnent comme autant de scènes. Le montage alternée de celles-ci renforce l'idée d'éloignement des membres d'une même famille, alors même qu'ils se trouvent dans la même ville, et rythme la sorte de course-poursuite à laquelle ils s'adonnent. Surtout, les descriptions de Koeppen, extraordinairement évocatrices, de ce que perçoivent les personnages complètent à merveille la description de leurs états d'âmes. La multitude de détails sur la peau et les visages des êtres croisés, comme l'aspect des lieux visités, dressent un portrait troublant d'une Rome à la fois éternelle et putride.

La Mort à Rome est un immense livre, sublime dans la forme et terrible par sa description clinique des compromissions morales des personnages.

Un livre sur les revenants, revenant lui-même car ramené de l'oubli par les Éditions du Typhon, dont la ligne éditoriale est hantée par les fantômes. Un livre sur l'implacable persistance du passé et de l'Histoire, impossible à oublier une fois refermé.

La Mort à Rome de Wolfang Koeppen, Les Éditions du Typhon, 2019, 17€

 

Commentaires
M
C’est vrai que rien n’a disparu, que toutes les positions face à l’Histoire existent encore et ne sont qu’assoupies... Jusqu’à quand ? Comme il est difficile de devoir vivre avec des illusions perdues... Une belle critique pour un livre fort ! Merci.
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