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«  Allongé sur  le lit, je me remémorais l’image de ce garçon auquel j’avais repris le vélo la veille et la leçon de Donatien sur l’œuvre de Dieu, le don de soi et toutes ces choses atrocement culpabilisantes.

Depuis hier, je me sentais égoïste et vaniteux, j’avais honte de cette histoire, j’étais passé de victime à bourreau en voulant  simplement récupérer ce qui m’appartenait »

 Avant d’entendre parler dès les premiers jours de la rentrée littéraire d’aout 2016 de ce roman petit Pays qui allait constituer un des événements  de cette dite rentrée, je n’avais jamais entendu parler ni de la  chanson de Gaël Faye « Petit pays » (qui figure dans l’album « Pili Pili sur un Croissant au Beurre »)  et même pire ignorer totalement  Gaël Faye, pourtant  considéré par tous les spécialistes de la discipline comme un slameur émérite.

 Heureusement depuis, on a lu pas mal de portraits de Gaël Faye , souvent  interviewé dans la presse montrant que le type était vraiment passionnant et les critiques de la presse littéraire et généraliste particulièrement enthousiastes, et enfin  le Goncourt de lycéens qui venait réparer l’oubli du Goncourt des grands, qui l’ont laissé à la porte du prix.

 

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Un prix qu’il aurait sans doute mérité ( et pourtant j’ai largement défendu le Slimani il y a quelques semaines) tant  ce premier roman est un grand livre, écrit avec une telle justesse et tendresse qu’on a du mal à quitter le petit Gaby, personnage central de ce roman plongé malgré lui dans cette guerre civile africaine entre tribus différentes.

 Gaby qui habite au Burundi, connait pourtant au départ une enfance privilégiée, libre, heureuse, s’il n’y avait comme point noir la mésentente de ses parents. comme tous les enfants, ce qui l’intéresse, c’est la bande de copains et l’impasse, ce territoire rien qu’à eux où ils se retrouvent, voler (et revendre) les mangues dans les jardins, l’échange épistolaire avec sa correspondante française, l’école française. : La première partie du livre, avant que la guerre n’explose aux visages de tous les personnages est colorés de toute la poésie de l’enfance, avec une écriture limpide et pleine de grâce et de candeur.

 « J’aime l’école pour les copains et l’ambiance mais pas les cours. Grammaire, conjugaison, soustraction, rédaction, punition, c’est la barbe et la barbarie ! Plus tard, quand je serai grand, je veux être mécanicien pour ne jamais être en panne dans la vie. Il faut savoir réparer les choses quand elles ne fonctionnent plus. Mais c’est dans longtemps tout cela, je n’ai que 10 ans et le temps passe lentement »


 
Sauf qu’imperceptiblement, sans même qu’on sache précisemment  à quel moment le vent va changer (une des grandes réussites de livre), l’innocence disparait peu à peu,  et les copains sont attirés par la violence,  un coup d'état éclate au Burundi et les échos qui arrivent du Rwanda sont particulièrement anxiogènes.

 "Petit pays" a des bouffées des romans graphiques de  Satouf, je pense bien sur à l’arabe du futur, le même regard entre naïveté et lucidité sur un pays et des adultes qu’on ne comprend pas, sauf qu’ici la chronique douce-amère de Raid Satouf laisse place à la tragédie avec son cortège de morts de tous âges

 Malgré ce qui se passe autour de lui Gaby persistera à parler au lecteur  avec ce regard d’enfant, parfois triste, parfois joyeux, parfois naïf, parfois tellement lucide. 

 

Petit pays nous montre ainsi, comme la littérature l’a rarement fait avec une telle justesse, l’impuissance des enfants face à une guerre .

On voit ainsi comment Gaby  va tenter de garder sa forteresse enfantine autour de lui le plus longtemps possible malgré les horreurs et les charniers.

Dans les fondations de cette forteresse, la découverte des livres, que lui transmettra une voisine grecque Madame Economopoulos : "Il faut se méfier des livres, ce sont des génies endormis. Bien sûr, un livre peut te changer! Et même changer toute ta vie." Une découverte qui sauvera  Gaby (comme elle a sans doute sauvé Gaël Faye, même si l’auteur minimise dans les interviews la portée autobiographique de son premier roman).

« Bien sûr, un livre peut te changer ! Et même changer ta vie. Comme un coup de foudre. Et on ne peut pas savoir quand la rencontre aura lieu. IL faut se méfier des livres, ce sont des génies endormis ».

Un récit drôles et tragique  amer et poétique tout à la fois pour ce qui constitue un immense livre qui fait assurément partie des grands romans de l’an passé.

 "Petit Pays", le grand roman de Gaël Faye.