Le fougueux Bassanio épouserait volontiers la riche et belle Porcia (dans cet ordre dans le texte) mais il vit à dangereux crédits. Elle, lui céderait bien sa main, mais celle-ci ne lui appartient pas et est soumise à énigme :qui devinera lequel des coffres en or, argent ou bronze contient le portrait de la belle repartira avec l'original. Voilà pour l'intrigue amoureuse, puisqu'il en faut une. En parallèle, l'affaire financière : pour racheter sa situation Bassanio demande un énième, et dernier (c'est promis) emprunt à son ami Antonio, riche marchand qui, faute d'argent disponible à date, va lui -même emprunter à l'usurier juif Shylock.

Mais il serait réducteur de distinguer ainsi les deux intrigues, bien plus réducteur encore d'essayer de les hiérarchiser. « Le cœur d'un côté, la bourse de l'autre » n'est pas un adage Shakespearien : le relation à l'autre n'est jamais désintéressé, et le rapport à l'argent jamais purement monétaire. Les personnages, leurs liens, et le texte même révèlent à quel point l'un et l'autre sont liés. Le vocabulaire affectif infiltre les négociations financières, Antonio emprunte avec autant de haine (du juif) qu'il ne prête par amour (pour Bassanio), tandis que sous son apparente froideur Shylock, lui, entretient un rapport littéralement charnel à l'argent.

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La volonté du metteur en scène Jacques Vincet de faire résonner l'actualité de la pièce est énoncée d'entrée de jeu : la retraduction du titre dans la langue de Wall Street ne fait qu'annoncer ce que poursuivra un prologue on ne peut plus « au présent » porté par Léonardo, valet de Shylock puis de Bassanio, qui sort ainsi de son rôle secondaire. Dans son introduction, puis dans ses régulières aparté, il se fait le relais entre le texte, les coulisses et la salle, mettant en dialogue des questionnements de mise en scène avec les inquiétudes du spectateur : la situation du théâtre, sa relation à l’État, les problématiques du temps, de l'argent...

La traduction/réécriture du dramaturge Vanasay Kamphommala conserve et joue de cette imbrication des sphères intime et commerciale : toute relation humaine est négociation, échange, investissement ; tandis que toute tractation financière ne peut faire fi de ses failles bien humaines. La scénographie, elle, ménage deux espaces bien distincts. Jouant sur l'aspect ludique de l'énigme qui met en jeu la main de Porcia, elle place le défilé des prétendants dans un décor de plateau de jeu télévisé, à grand renfort d'effets sonores et visuels.

De son côté, le trio financier (et compères) joue ses intrigues entre les rayons et la caisse d'un supermarché...

Le clin d’œil est clair et nous renvoie directement à notre propre rapport à l'argent et à l'image qui régissent notre quotidien et relie directement l'époque de Shakespeare à la nôtre. Un mal qui dépasse donc le XXIème siècle pour tendre à l'universel. Plus anonyme et impartial, le tribunal des scènes finales qui doit trancher sur la résolution du contrat passé entre Antonio et Sherlock, gagne en gravité et en sobriété. C'est alors que se révèle le plus justement les enjeux réels de la pièce.

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Derrière les déguisements, les flatteries ou les insultes, c'est avant tout un conflit de valeurs qui se joue ici, et de valeurs morales bien plus que financières. Tout au long de la pièce, à travers les différents contrats qui les engagent les uns avec les autres, Bassanio, Shylock, Antonio, Portia et les autres, riches ou pauvres, chrétiens ou juifs, tous jonglent habilement avec les justices divines et terrestres, passant de la loi du plus fort à celle du Talion. 

Malgré les liens d'argent ou d'amour et es contrats de mariage ou d'usure qui font la trame de la pièce, à l'instar de l'isolement de Shylock au dernier tableau, c'est bien un sentiment de solitude générale qui l'emporte sur la fête.

 

D’aprèsWilliam Shakespeare

 

Mise en scène Jacques Vincey

 

Texte français et adaptation Vanasay Khamphommala

EN TOURNEE 19 septembre > 6 octobre au Centre Dramatique National de Tours // 11 › 20 octobre 2017 au Théâtre 71, Scène nationale de Malakoff // 7 › 10 novembre 2017 à la Comédie de Reims, Centre dramatique national // 15 › 16 novembre 2017 au NEST, Centre dramatique national de Thionville // 21 › 24 novembre 2017 au Théâtre Dijon Bourgogne, Centre dramatique national // 29 novembre › 1er décembre 2017 à la Comédie de Saint-Etienne, Centre dramatique national // 6 › 7 décembre 2017 à l’Hexagone, Scène nationale de Meylan // 12 › 14 décembre 2017 à la Maison de la Culture de Bourges, Scène nationale