Baz'art  : Des films, des livres...
10 décembre 2025

Bilan théâtreux critique de novembre

L’arrière- pays : Exploration au pays des châteaux gonflables pour retrouver son enfant intérieur – Théâtre Public de Montreuil

 

 

Devant le rideau noir, les rires criards d’enfants font monter l’ambiance dans l’attente du pestacle. Un homme et une femme se présentent face à nous, devant le rideau. D’une inspiration de la comédienne sort une voix d’enfant. La magie du lip-sync (ou play-back) opère : quatre adultes en costume cravate atterrissent sur les rives de leur enfance. Les rôles s’inversent ; les enfants prennent possession de la scène pour formuler leurs multiples questionnements existentiels. Le premier d’entre eux : pour ou contre le théâtre ? Pour l’un, le théâtre, « c’est nul ! ». Parce qu’on s’y ennuie, ça fatigue et c’est énervant. Et oui, parler en enfant signifie abandonner tout filtre. Pour le meilleur quand il s’agit de dire « Je t’aime » avec une facilité déconcertante pour nous adultes… Comme pour le pire, quand un jeune enfant déguisé en Dark Vador, assume d’être méchant et conduit un groupe de camarades à beaucoup de cruauté envers un autre camarade. Entre les peluches qui se battent et les châteaux gonflables, les performeurses miment Céline Dion qui appelle sa maman ou font appel aux marionettes pour parler aux monstres sous le lit. Des rires jaillissent de toute la salle, et pas seulement de la bouche des enfants !

 

La compagnie Les Trois Points de suspension avec Nicolas Chapoulier propose une parenthèse tout aussi originale, fraîche pour les plus petits que perturbante pour les plus grands. Elle fait appel à l’enfant intérieur caché en chaque adulte présent dans la salle. Surtout avec le décalage absurde entre palyback des voix d’enfant et gestuelles d’adultes. A croire que le monde des adultes est un jeu d’enfant… En soit, Les adultes ne sont-ils pas des enfants qui se sont juste pris des coups ou ont-ils muté ?

 

Écrit et mis en scène Nicolas Chapoulier

Regard extérieur Julie Gilbert

Avec Beauregard Anobile, Ève Chariatte, Maud Jégard, Franck Serpinet

1h15

La pièce s’est jouée du 5 au 9 novembre 2025 au Théâtre Public Montreuil

 

 

Le jeu de l’amour et du hasard : Réjouissante actualisation du marivaudage grâce à la fougue du collectif la Meute  – Théâtre des Mathurins (Paris)

 

 

Le badinage avec l’amour est impossible ? A tous ceux.celles qui osent s’y aventurer, la chute peut être rude tant que le combat avec l’amour dure et dure. Un combat auquel se prête Silvia inquiète de son futur mariage avec un prétendant qu’elle n’a jamais rencontré. Elle prie son père de l’autoriser à changer de rôle avec sa femme de chambre Lisette afin d’observer son promis. Si Orgon accepte, c’est parce qu’il est détenteur d’un autre secret : celui de Dorante qui a eu la même idée et qui décide de se dévoiler sous les traits d’Arlequin, son valet et vice versa. Si Orgon observe attentivement de sa tour, au beau milieu du public, Mario, le frère de Silvia, s’en amuse et jubile voyant sa sœur persuadée d’un plan imparable et sans débordements. C’est sans compter sur la plume de Marivaux qui fait de son répertoire, un laboratoire du sentiment amoureux sans élaguer la dimension sociale. Au sein de ses dialogues, l’amour flirte, se camoufle et bouscule.

 

Dans cette histoire de quiproquo, les rapports de classe sont intensifiés : l’humiliation est troublante dans toute cette ambiance faite de blagues tout comme le brouillard des sentiments. Chacun retrouve sa position qui les arrange, avec leurs codes et c’est là que l’expression de l’amour s’observe. Ce tiraillement entre ce que la personne est et pour ce qu’elle paraît être provoque des réactions hors de l’entendement chez Silvia et Dorante qui frappent leur femme de chambre et leur valet, les deux personnes qui les aident à accomplir ce tour. Tandis que Lisette, qui n’y pensait pas une seconde, se prête à un conte de fées.

 

Pourtant le fond est musical et détendu sous fond de fête où tout tombe, tout dégouline (pensée au premier rang qui s’est pris la flotte et un Dorante complètement bourré). Avec un quatrième mur éclaté en deux secondes, les déclarations vont jusqu’au cruel mais elles restent foisonnantes. Quel plaisir de voir des groupes de scolaires découvrir que le théâtre même classique peut être fun et chouette et non poussiéreux !

Adib Cheikhi campe un Dorante solaire, attendri par les sentiments comme écrasé par la passion. Lucie Jehel montre une Silvia désarmée dans sa bataille à gagner un amour : “Il faut que j’arrache ma victoire, et non pas qu’il me la donne”. L’intensité du jeu n’est rendue possible grâce à une maîtrise parfaite du texte. Retenez bien leur nom : le collectif L’Émeute et leur énergie iront loin ! Mention spéciale aux costumes d’Émilie Malfaisan

 

(Et une pensée aux scènes 9 et 10 de l’acte II ️)

 

Texte de Marivaux

Mise en scène par Frédéric Cherboeuf assisté d’Antoine Legras

Distribution en alternance :

  • Arlequin - Thomas Rio, Jérémie Guilain, Bryan Schmitt
  • Dorante - Adib Cheikhi, Basile Sommermeyer, Mathias Zakhar
  • Lisette - Justine Teulié, Camille Blouet, Chloé Zufferey
  • Mario - Jérémie Guilain, Vincent Odetto, Balthazar Gouzou
  • M. Orgon - Matthieu Gambier, Frédéric Cherboeuf, Marc Schapira
  • Silvia - Lucile Jehel, Céline Laugier, Émilie Lehuraux

1H30

Représentations en décembre les 2, 9, 11, 13, 16, 18, 20, 23, 27 et 30 décembre

19H

Jusqu’au 30 décembre 2025

Théâtre des Mathurins (Paris 8ème)

 

 

 

Les Consolantes : Prière aux vivants de cacher le néant - Théâtre de la Concorde (Paris)

 

 

Il y a eu le 13 novembre 2015. Et il y a eu l’après. L’effroi, la douleur, le silence. Si les matériaux documentaires s’accumulent depuis 10 ans et notamment dans une visée de construire une mémoire collective, la parole a pu être dérobée aux principaux.pales concerné.es. Ou pas forcément… Le silence a juste surgi dans les rues de Paris, même si les parisiens voulaient dès le lundi 16 novembre 2015, être présents sur les terrasses pour résister. Le théâtre a cette portée de reconstruction, de réconciliation, que peu de médiums arrivent à atteindre. Pauline Susini l’a compris et a collaboré avec l’Institut d’Histoire du Temps Présent relié au CNRS pour recueillir la parole de rescapés et de proches des victimes des attentats. L’autrice a également assisté au procès V13, incluant les mots d’acteurrices de ce dispositif historique.

 

Susini confie un ensemble de ces fragments à quatre interprètes, qui endossent une trentaine de rôles sans transition : un mère meurtrie par la perte de son enfant, une jeune femme racontant son amour pour Paris, un homme confronté à la rigidité de l’administration dans une procédure d’indemnisation… Les bâches blanches recouvrent le dispositif trifrontal qui fait penser au Palais de Justice, éveillant l’idée d’un espace en construction (impossible de ne pas y penser à quelques jours de l’inauguration du jardin mémoriel) ou même d’une cérémonie. Leur blancheur fade réveille même les morts, notamment une jeune femme qui refuse que la couleur ne soit présente lors de son hommage. Autre point : Pauline Susini ne traspose pas seulement du témoignage mais y injecte une dose de fictionnel, en faisant appel à la mythologie. Par exemple, Charon, chirurgien obstiné qui fait passer ses malades d’une rive à l’autre de la vie

 

La sobriété loin du théâtre documentaire est très juste et touchante par moments notamment quand Susini fait surgir le néant, le vide de la perte, là où la parole portée est remplie de vitalité. La dramaturge pose une nouvelle piste d’exploration des différentes facettes de la mémoire collective traumatique : peut-on quantifier la perte ou le traumatisme ? Quelle est cette obligation de résilience infligée aux victimes ?  

 

Écrite et mise en scène par Pauline Susini

Scénographie par Camille Duchemin

Avec Noémie Develay-Ressiguier, Sébastien Desjours, Célia Rosich, Nicolas Giret-Famin

1h30

La pièce s’est jouée les 7 et 8 novembre 2025 au théâtre de la Concorde (Paris 8ème)

 

 

L’Eclipse : Fresque brute et initiatique des émois adolescents peinte grâce aux contrastes du collectif Bajour – Théâtre Paris Villette (Paris)

 

 

Il y a vingt ans, une bande d’adolescent.es s’était fait la promesse de se retrouver. Une promesse que le cours n’a pas effacée. Iels sont toustes réuni.es dans l’établissement scolaire de Baume-les-Messieurs, au fin fond du Jura. Vingt ans plus tard, les murs de l’école se sont effondrés et ont noirci ; le temps a touché les lieux ne laissant qu’une tendance à la nostalgie. Une nostalgie que les désormais adultes souhaitent ressusciter. Le récit rassemble les morceaux d’une adolescence perdue pour jouer sur deux époques : dans cette reconstitution, les comédien.nes sont à la fois élèves et professeur.e.s. La nostalgie apparaît comme un flambeau qui illumine spectacteur.rices et jeunes élèves. De l’écriture de plateau confectionnée par le collectif Bajour (quand même leur quatrième création), le portrait d’une jeunesse des années 90 se dessine avec ses émois amoureux, de révoltes et de désirs. Et pas n’importe quelle jeunesse : celle en classe CHAM (Classes à Horaires Aménagés Musique, dont ont fait partie les deux metteurses en scènes Leslie Bernard et Matthias Jacquin).

 

Toustes veulent devenir des grand.es danseurs.es étoiles. Leurs élans et les rêves se retrouvent fracassés à l’arrivée d’un professeur de danse, au début quelque peu mystérieux qui révèle rapidement un caractère abusif et dominant. L’obscurité de l’éclipse s’abat sur leur univers candide. Les relations se recousent et se dynamitent à une vitesse éclair, d’un bisou à un « je te quitte » qui sort sans vergogne. Les garçons du groupe tentent de se construire une armure de virilité, quitte à laisse leurs amours de côté. Quant aux filles, elles se soutiennent plus que tout. D’autant que la danse classique implique le corps à un âge où le regard sur celui-ci peut disrupter, crée complexes et honte. Surtout si un adulte use de son autorité pour rabaisser. L’éclispe parcourt sa trajectoire jusqu’à montrer sa noirceur. La nostalgie revêt alors un habit plus réaliste.

 

Le collectif Bajour dépeint un portrait brut et initiatique une bande de copain·es débordant de légèreté, d’élans et d’espoirs fous au son de Baby One More Times de notre Britney nationale. Les comédien·nes sont formidables de justesse dans une mise en scène hyper fluide entre les changements d’époques grâce au travail de troupe cohérent entre profs et adolescent.es aux tons mystiques et limite apocalyptiques pour souligner la fin d’une époque de tabous.

 

L’Eclipse

Créée par le collectif Bajour

Mise en scène par Leslie Bernard et Matthias Jacquin
Avec Julien Derivaz, Alicia Devidal, Douglas Grauwels, Hector Manuel, Asja Nadjar, Georges Slowick, Adèle Zouane
Scénographie Léa Jézéquel

2h

La pièce s’est jouée du 14 novembre au 5 décembre 2025 au Théâtre Paris-Villette (Paris 19ème)

 

En tournée :

Théâtre Forum Meyrin (Suisse)
du 26 au 28 mars 2026

 

 

Bollywood Boulevard : La fuite en avant vers les paillettes de Tollywood – Théâtre la Flèche (Paris)

 

 

Les sources de lumières occupent la scène. Dans l’ombre, une jeune femme se dirige vers une d’entre elles, celle remplie de bijoux et dorures. Pauline dépose bague et collier dans un creux. Laisse-t-elle les siens pour partir plus légère ou est-ce ceux d’une personne chère à qui elle veut rendre femmage ?  Ce n’est que la suite de son récit qui nous convaincra. Pauline part pour un aller-simple en Inde, loin des études, de sa famille et de la France. Dès les premières minutes au pays, elle fait la rencontre d’une agente artistique extravagante qui veut l’aider à ressusciter à un rêve enfoui de comédienne. Elle passe des publicités de Sari aux poses pour des marques de bières et de lessive, jusqu’à la proposition qui apparaît comme un miracle : un rôle principal dans un film Tollywood. Ce nom ne vous dit rien ? Normal, à nous aussi ! Contraction entre la langue Telougou et Hollywood, Tollywwod alimente le tant choyé cinéma bollywood aux mille films par an. Tout se situe dans la grande ville de Hyderabad, capitale de l’état indien du Telengana. Une nouvelle expédition commence : celle de Viahri qui lance Pauline alias Polin Misha dans un profond inconnu autant déboussolant que palpitant. Les prises s’enchaînent d’une langue à l’autre (le plus souvent en phonétique car le doublage était assez commun),  les accrochages avec un réalisateur au ton patriarche (quelque misogyne disons le) et la rencontre avec son assistant confrontent Pauline à une société où la hiérarchie des castes règne, où la place de la femme n’est pas même pas dans la rue (sous peine d’être aspergée d’acide) et n’en parlons même pas du salaire !

 

Les images du films projetées sont plus que réalistes. C’est la même Pauline Caupenne, 20 ans que l’on y voit, marchant vers la plage. Deux décennies plus tard, elle transpose cette épopée sur scène. De la fumée des bougies présente lors des cérémonies, on entrevoit un voile vaporeux, signe d’une quête de soi invisible. Une quête, une fuite que le deuil de sa grand-mère, son repère, a précipité. Alors oui, sur le papier, la démarche de partir au bout du monde pour retrouver du sens est commune surtout mise en avant par les algorithmes sur les réseaux, avec les dérives que cela engendre. Et pourtant, on perçoit beaucoup de justesse et d’honnêteté dans le regard critique qu’elle pose sur position d’Occidentale qui part au bout du monde. Il ne s’agit plus de parler que d’une pays avec un œil peu concernée mais prendre conscience de ses illusions.

 

D’une mise en scène épurée élaborée par Grégoire Leprince-Ringuet, on perçoit une pétillante Pauline Caupenne qui nous livre un récit plein d’humour et de profondeur sur l’exil, la solitude, la quête d’un rêve qu’elle poursuit à Tollywood (et non à Bollywood). Derrière cette quête, la comédienne et autrice nous plonge en si peu de temps de la société indienne et de ses castes, de son cinéma et de sororité. L’aspect donne ainsi plus de place à la passe pleine d’élan entre théâtre, danse Bollywood et chant qui montre les multiples casquettes de la comédienne, aussi autrice et réalisatrice.

 

Écrite et interprétée par Pauline Caupenne

Mise en scène par Grégoire Leprince-Ringuet

Chorégraphié par Georgia Ives

1h10

Tous les jeudis à 21h

Jusqu’au 11 décembre (le 4 complet)

Théâtre La Flèche (Paris 11ème)

 

Crédits photos : 1- Kalimba/Magali Mougados / 2-  L'Émeute/Mathilde Caelicia / 3- Christophe Raynaud de Lage / 4- Fabrice Robin / 5- Pierre-Alfred Eberhard

 

Jade SAUVANET

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