Rencontre avec Cyril Mokaiesh pour son nouvel album "Bonne chance pour la suite"
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Salyt Cyril. Content d'échanger avec toi, cela fait un bail j'en ai bien peur. Avant de parler de ton disque, j'aimerais parler du livre qui accompagne cette sortie ..Regarder passer les trains*, du nom de cette chanson qui ouvre l'album d'ailleurs.. C'est ta première expérience littéraire, c'est toi qui en est l'initiateur ou on t'a poussé à le faire?
Un peu des deux... j'aime énormément écrire, je le fais depuis très longtemps et jusqu'à présent, oui, ca restait sous le format de chansons...
Mais j'ai commencé à écrire quelques chroniques courant 2024 à un moment ou j'étais dans un entre deux, ou ca bousculait pas niveau activité, et quasiment au même moment ou le disque se finalisait.
J'en ai fait lire deux trois à mes proches et on m'a bien poussé à en faire quelque chose..
Ces chroniques, ce sont des réflexions sur le monde, mélangées à des histoires intimes, avec un ton assez caustique, tendre par moments, enflammé à d'autres.
Et ça retrace un an de ma vie. Je regarde un peu passer les trains, comme dans la chanson dont tu parles sauf que là c'est sur environ 200 pages...
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Dans ce récit où tu te dévoiles beaucoup, on devine aussi le quotidien d'un artiste qui galère quand même à joindre les deux bouts, tu ne te dissimules pas grand chose de tes difficultés financières, tu parles de ces concerts chez l'habitant que tu fais pour nourrir ton cachet d'intermittent, j'imaginais pas forcément cela chez un artiste accompli comme toi...
Accompli c'est vite dit...parle en à mon banquier tu verras ce qu'il en pense..'(rires)
Après, mon statut d'artiste et d'intermittent varie selon les années, selon les périodes, et là, au moment ou j'ai commencé à écrire ce livre, je savais que j'atteignais un moment où c'était un peu plus difficile ... Le disque n'était pas sorti, je n'avais pas de tournée proprement dite, donc oui, c'est une petite année de "galère" mais c'est ca aussi qui était stimulant dans le fait d'écrire dessus.. Si j ai écrivais un autre livres de chroniques en ce moment, ca serait moins intéressant, je trouve...
Alors oui, j'ai accepté de chanter pour des particuliers, de donner quelques concerts "au chapeau" : il faut bien aussi d'inventer une autre manière de vivre de sa musique.
Je ne dis pas que si je faisais cela au quotidien, je serais totalement épanoui mais comme je l'écrit dans le livre, j'arrive à en trouver une satisfaction.
Généralement, je joue devant des gens très bienveillants et qui ont une belle capacité d'écoute.. Souvent, ils ne savent pas du tout ce que je fais, évidemment, mais ils sont curieux et attentifs, je découvre et dors dans des endroits parfois assez insolites on va dire,.
Mais, encore une fois, sur une petite période, et en sachant qu'il y a d'autres perspectives derrière, je prends le truc et essaie de trouver du vrai plaisir à le faire..
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Et du coup, contrairement à ce que tu dis dans "Regarder passer les trains", ce premier morceau qui ouvre l'album, ce métier tu le fais peut être "de mieux en mieux", mais tu ne sembles pas l'aimer de moins en moins, si?
Non, bien sur, je l'aime toujours ce métier, évidemment, il ne faut pas prendre tout ce que je chante au pied de la lettre (rires)...
Mais cette phrase- qui n'est pas de moi mais de Vincent Lindon- me parle et je trouvais cela assez puissant de commencer le disque comme cela.
Ce que je tenais à dire en mettant en exergue cette citation, c'est à quel point c'est devenu difficile d’exister aujourd’hui en faisant de la chanson, au milieu de ce flux permanent, de ce torrent de sorties quotidiennes, notamment dans les musiques urbaines.
La place des auteurs-compositeurs-interprètes se réduit de plus en plus, je le déplore, mais c'est comme cela..
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Mais pourtant, ils existent quand même, ces artistes là, ca serait même trop long de tous les citer, mais en tant que prescripteur en chanson française, je les connais forcément et toi aussi, je pense.. Dans un de tes textes de ton livre, tu sembles regretter que les Souchon, Cabrel, Renaud n'existent plus et qu'il n'y a personne pour les remplacer...
Je ne dis pas qu'il n'y personne pour les remplacer, je dis juste que ces artistes là vont terriblement nous manquer quand ils seront plus là et que leurs héritiers d'aujourd'hui sont malheureusement noyés dans la masse des algorithmes et des plateformes.
Actuellement, ce n'est pas à toi que je vais apprendre cela, on est comme dans un fast food géant : il y a trop d'offres trop de choix et finalement rien à se mettre sous la dent.
C'est comme dans un restaurant avec une offre énorme, finalement tu vas choisir un steak frites et un oeuf mayo car tu préfères rester sur des trucs passe partout car tu ne sais pas quoi choisir d'autres.
Sincèrement, je trouve que la place laissée à la chanson de qualité au sens noble du terme reste beaucoup trop confidentielle.
Notre société actuelle a besoin d'un Souchon ou d'un Renaud, car c'étaient eux, à leur manière, qui donnaient le pouls d'une société, à l'époque ils étaient mis en avant car on avait pas été broyé par le merchandising et ce torrent d'un flux si stérile, voilà tout ce que je dis...
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J'aimerais revenir sur "Regarder passer les trains", premier morceau que j'ai écouté de l'album plusieurs mois avant sa sortie. Cette chanson d’humeur, non dépourvue d’humour et d’autodérision, se termine avec cette phrase que tu hurlerais presque : « Bonne chance pour la suite »,selon ce qu'un commentateur de tennis a déclamé à Corentin Moutet à Rolland Garros.. finalement, la suite de l'album, contrairement à ce que pourrait laisser penser ce morceau un peu à charge, est plutôt optimiste et plein d'espoir, et jamais cynique... La suite n'est pas si sombre que cela...
Ca, c'est sur c'est pas dans ma nature de céder à ce cynisme qui est vraiment un des maux de notre époque, et dont je veux toujours m'en éloigner.
Tu vois, même dans le bouquin, dans lequel je ne suis pas toujours des plus nuancés, je ne pense jamais être cynique.
Quand je parle de ces concerts privés que je fais chez l'habitant, je peux être parfois un peu désabusé, un peu dans l'autodérision mais jamais cynique, sinon y a plus qu'a se tirer une balle.
Alors, c'est sur que dans l'album il y a des morceaux dans lesquels je cherche à donner la température de l'époque.
Je pense à Approximatif, où je dénonce à ma manière les charlatans des réseaux et les faiseurs d’opinions démagos,
Mais peut etre que je suis à contre-courant de l'époque et que j'ai un coté naïf, rêveur ou idéaliste, à mais comme je le dis dans tout reprend vie, je veux toujours « croire au vivre ensemble, au soleil radieux » et chanter dans on a besoin d’amour, et qu’ils sont précieux, nos jours " c'est à la fois viscéral et primordial de le croire et de le dire en chansons... J’écris toujours avec un élan de vie, et j'essaie de me recentrer sur des choses simples, de partager des moments de communion avec les gens que j’aime.
L’espoir renaît quand on se découvre, qu’on enlève les postures et qu’on accepte d’être heureux de passer des moments ensemble. Les gens n’ont jamais eu autant besoin d’être aimés.
Même dans mon livre dans lequel je peux paraitre parfois un peu plus amer, je mets en avant ces moments seuls ou en groupe on je m'épanouis devant un bœuf musical partagé ou une vue sur la mer à Sete un matin en terrasse en buvant mon café...
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Sur ton disque, en dehors de ces morceaux où tu poses ce regard mordant et sans concession sur l'époque, on trouve aussi des titres plus personnels, je pense à " A ce soir"ou "Grâce à toi". C’était important d’évoquer ta vie personnelle sur ce disque, ce qui va à l'encontre de l'étiquette du chanteur engagé qu'on te colle souvent ?
J'ai toujours mis des chansons plus intimes dans ces morceaux, et même si au niveau mélodie ce que je fais est bien différent de lui, je me trouve des affinités avec un Vincent Delerm qui arrive à mêler l'intime et l'observation d'un collectif dans ses chansons.
J'essaie de mon coté, de mettre des mots simples mais qui portent en eux un certain vécu, et la pudeur de l'être .
Quant à ces deux morceaux dont tu me parles, je les ai conçues avec le chanteur Raphaël, qui est devenu un ami au fil de mes rencontres de tous les jours.
Il m'a composé deux magnifiques mélodies, et j'ai eu envie de les accompagner avec ces deux textes, un ou je fais une déclaration à la personne qui partageait ma vie à cette époque, et une autre pour mon fils à l'aube de sa majorité et avec qui je partage ces moments de vie à la fois tellement anodins et tellement précieux.
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Pour ce qui est de l’engagement, tu revendiques cette dimension là de ton répertoire et de personnalité?
Non, à vrai dire, je suis toujours très étonné qu’on me mette dedans, qu’on fabrique une catégorie "album engagé".
L’engagement, c’est quoi à part dire des choses ? Les chansons, elles, servent toujours à dire des choses, à faire des messages, à véhiculer des idées.
Et de toute façon, même une chanson d’amour doit être une chanson engagée. La chanson engagée, il faut la voir dans une conception un peu plus large.
L’engagement est peut-être juste à partir du moment où on se met à parler. On est artiste, on se met à nu, on raconte sa vie, celle des autres. Sinon il ne fallait pas faire ce métier : l’engagement, c’est ça.
L’engagement c’est, à un moment donné, prendre la décision d’être artiste et de prendre le haut parleur pour dire des choses.
On écrit et on chante des choses, des choses amoureuses, des choses dramatiques, pas toujours très heureuses, on parle de nos contestations, de nos indignations, mais aussi de nos espoirs, de nos petites joies.
Je me dis qu'on a choisi d'épouser la vie d'un artiste avant tout pour faire réfléchir, pour poser des questions. Aujourd’hui, notre époque, elle, ne veut pas des questions, elle ne veut que des réponses.
Je veux continuer à penser que le rôle de l’artiste est de douter et d’émettre des points d’interrogation.
Le titre "écrire", c'est un hommage à Anne Sylvestre et son "écrire pour ne pas mourir", non? Ta grande estime pour cette artiste, tu en parles très joliment dans ton livre d'ailleurs..
Oui, j'ai pris sur la gueule l'impact de cette extraordinaire artiste qu'était Anne Sylvestre sur une des scènes des Francopholies ou je jouais un peu avant, et je laisserai tes lecteurs découvrir, s'ils le souhaitent en lisant mon bouquin, les circonstances exactes de la rencontre,, car ce n'est pas forcément à mon avantage (rires)...
"Ecrire pour ne pas mourir" c'est une chanson exceptionnelle qui m'a fait éclater en sanglot quand je l'ai écouté ce soir là pour la première fois...
Quand j'ai commencé à travailler sur écrire, je n'ai pas forcément penser consciemment à ce morceau d'Anne Sylvestre mais très vite je me suis rendu compte que son esprit était là, il flottait autour et qu'il fallait assumer cette filiation..
D'ailleurs lorsque je chante " ecrire pour ne pas mourrir d'une sieste", c'est carrément un emprunt autant qu'un hommage à cette immense dame de la chanson française, c'est sur...
Dans les autres morceaux phares de l'album, il y a un titre (La vérité des baisers), dont j'apprends en lisant ton livre que tu le voyais bien comme un tube potentiel , celui que tu attends depuis 20 ans. Le titre est sorti en single, non ? Et alors, on peut connaitre le verdict? Tu es un visionnaire ou non? ( rires)
Alors, ben, je pense que je me suis un peu emballé la dessus comme je le fais parfois, sauf que là je l'ai écrit noir sur blanc (rires), donc je passe un peu pour un c...
J'ai écrit ce texte juste après avoir écouté le résultat final, je trouvais que, question arrangement Romain (Humeau, le réalisateur du disque) l'avait tellement upgradé et en avait fait quelque chose de groove, de super dansant que, oui sur le coup j'ai un peu fantasmé son potentiel " tubesque"..
Mais il est sorti en single, et tu as raison, c'est pas la folie non plus..
Mais par contre en live, ca prend bien je t'assure (rires)
Justement, à propos de ta rencontre avec Romain Humeau, le chanteur d'Eiffel, on a l'impression que cet alliage entre vos deux univers est une vraie bénédiction, pas vrai? Tu le connaissais d'avant ou tu l'as rencontré pour ce disque?
Non j'avais travaillé avec lui sur mon disque hommage à Georges Moustaki (Le temps de vivre, 2023). et j'avais adoré l'expérience. On avait appris à se connaitre humainement et professionnellement, c'est une belle rencontre Romain, c'est un super chanteur et un grand réalisateur, qui a aussi beaucoup travaillé avec Bernard Lavilliers.
Romain possède en lui ce goût des belles chansons, des beaux arrangements. On peut discuter de politique, de poésie, parfois même avec des élans un peu philosophiques.
Nous avions l'ambition et l'exigence de poser nos petites pierres à l'édifice, de faire un travail artisanal, avec le plus de cœur possible et de mon point de vue, on a plutot réussi le truc...
Et justement, au niveau de la réception de ce disque, par rapport à tes précédents, tu le ressens comment?
Cele faisait quelques années que j'avais pas sorti d'album solo, sans que ce soit un disque hommage, et c'est vrai que je me posais quelques questions sur son accueil. J'avais tendance à me demander si ca voulait encore dire quelque chose, dans notre monde actuel, de sortir un disque physique.
Et ben là dessus je dois dire que je suis assez rassuré et heureux même. J'ai eu énormément de beaux retours, de la presse, du milieu , mais aussi et surtout du public.
Je suis pas très tendre avec les réseaux sociaux sur "Approximatif", mais c'est vrai que là, sur les réseaux sociaux, j'ai pas mal de personnes qui semblent me découvrir pour la première fois et apprécier ce que je fais, et ça, franchement je trouve ca super chouette.
J'ai trop hate de pouvoir aller en tournée pour partager ces morceaux avec le public et ressentir de plus près ces bonnes ondes, franchement...
Super Cyril et nous aussi on a trop hâte de venir te voir sur Bron
Voici d'ailleurs ci dessous toutes tes dates de tournée déjà fixées :
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*Regardez passer les trains, Regarder passer les trains
Par Cyril Mokaiesh chez GM éditions
Cyril Mokaiesh Bonne chance pour la suite (Un plan simple) 2025
Mokaiesh, 2026. © Léonce Barbezieux
Merci à Entourage pour la réalisation de l'entretien.
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