Juliette Binoche, réalisatrice de "En nous": « La possibilité de créer est en nous tous»
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Pourquoi avoir attendu presque 20 ans pour monter ce film ?
Juliette Binoche : « Parce que j’ai un peu travaillé ! (rires) Si vous regardez ma biographie : le théâtre, le cinéma… J’étais un peu occupée ! Je voulais un jour en faire un film mais je ne savais pas comment m’y prendre parce que je n’avais pas de production. J’étais orpheline de ce projet. Il y a deux ans et demi deux personnes m’ont sollicitée.
Elles avaient envie de faire un projet avec moi. Je leur ai dit : j’ai ces cassettes qui attendent depuis 15 ans. J’avais les rushs de répétition et ceux de la réalisatrice Marion Stalens (sa sœur) qu’elle avait faits pour un documentaire et un portrait de moi pour Arte. J’ai tout récupéré pour réaliser mon film.
Qui a été le vrai déclencheur du projet filmique?
À la fin d’une représentation du spectacle à New York, Robert Redford m’a dit : « Il faut absolument en faire un film. » Je me suis dit qu’il avait raison. Cette expérience a été unique dans ma vie et j’avais envie de donner envie aux autres, artistes ou non, d’essayer quelque chose de nouveau. Alors j’ai demandé à ma sœur [la réalisatrice Marion Stalens, qui avait également filmé les répétitions du spectacle, ndlr] de venir filmer les dernières représentations du spectacle à Paris.
Quand un investisseur est venu vers moi en me demandant si j’avais un projet, l’idée de faire un film documentaire accompagnant cette captation est venue [In-I In Motion contient deux parties : la captation intégrale du spectacle, et un documentaire sur les coulisses de la création de ce dernier, ndlr]. Il y avait deux cent heures de rush au total, donc ce documentaire [qui dure 2h07, ndlr] ne révèle pas tout, mais il fait sentir ce qui s’est passé.
Avec Akram Khan, on a été très proches pendant les répétitions. Il y avait l’envie de réussir ensemble, d’aller dans l’univers de l’autre. Mais au fur et à mesure des représentations, quelque chose en lui s’est presque arrêté, comme devant un mur. J’ai essayé d’aller vers lui, de comprendre mais je n’y suis pas arrivée. Ce film, c’est un geste vers lui et un désir de réconciliation.
Dans En nous , vous donnez accès aux coulisses de la création...
Ce film permet aux spectateurs de rentrer dans une salle de répétition et d'avoir accès à des endroits qui ne sont habituellement pas montrés. Ces images ont été filmées par ma soeur, Marion Stalens, avec qui il y avait une relation de confiance, et sa présence nous a permis, avec Akram Khan, de nous livrer librement.
On découvre la rencontre entre deux arts très différents : la danse et le jeu. Notre question était de savoir comment faire en sorte de pouvoir à la fois jouer et à la fois danser, alors que ces deux approches peuvent sembler opposées au départ.
Comment avez-vous travaillé ces images ?
Je n’avais pas de scénario avant. J’ai écrit le film en regardant les rushs. Je ne voulais pas de voix off, pas d’explication mais que le spectateur puisse vivre le processus de création à travers ce qu’il ressent. J’ai donné le minimum au départ pour qu’on situe. Ce qui était passionnant était de faire comprendre comment, à partir d’une sensation, on arrive à créer un mouvement. C’est ce qui nous a lié Akram et moi.
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Le film s’ouvre sur une image d’Akram Khan qui tourne sur lui-même, avec votre voix, en off, qui précise les contours de ce projet : créer ensemble un spectacle en six mois avec l’envie d’apprendre l’art de l’autre. C’était quoi le point de départ ?
D’aller dans l’inconnu, d’oser, d’explorer une partie de soi qu’on ne connaît pas grâce à l’autre. On s’est rencontrés grâce à Su-Man Hsu, mon entraîneuse et directrice de répétition sur ce spectacle. Elle est aussi masseuse shiatsu, et lors d’un massage, elle m’a demandé si je voulais danser.
Puis elle m’a invitée voir le spectacle d’Akram Khan, Zero Degrees [qu’il a cocréé avec le danseur belge Sidi Larbi Cherkaoui et dont la première a eu lieu à Londres en 2005, ndlr] et j’ai compris qu’elle était aussi la femme de son producteur. Il avait déjà un peu joué dans le Mahabharata de Peter Brook [mis en scène en 1985.
Âgé de 13 ans à l’époque, le danseur y tenait un petit rôle mêlant danse et comédie, ndlr], mais il avait cette envie d’aller plus loin dans le jeu et d’oser les émotions.
Moi j’ai toujours aimé le mouvement, car tout part de là. C’est ce que disait Henri Bergson [« L’essentiel de la vie tient dans le mouvement qui la transmet » dans L’Évolution créatrice (1907), ndlr]. Me confronter à cette possibilité de mettre en mouvance une émotion, une intention, une pensée, grâce à un grand danseur et chorégraphe comme Akram Khan, c’était fabuleux.
Le film donne aussi à voir vos répétitions avec Susan Batson, une coach d’acteurs très réputée, qui insiste sur l’importance de ne pas fabriquer lorsqu’un interprète joue mais plutôt de laisser la sensation s’exprimer. Comment avez-vous compris ses indications ?
J’avais à peu près 35 ans quand je l’ai rencontrée pour la première fois, j’avais déjà fait pas mal de films. Je suis allée à un de ses cours parce que Michael Haneke m’en avait parlé en me disant : « Génial ! vu son degres d'exigence et son enthousiasme modéré général je me suis dit que la ca devait etre quelqu'un ( sourires)
. J’ai tout de suite accroché à sa façon de travailler. Elle parle souvent de cette idée de partir de la sensation. Face à la caméra, j’ai trouvé que jouer en partant de la sensation était plus vrai. Je n’avais plus à faire l’effort de vouloir jouer, de manipuler les émotions ou le texte.
Quand on est sur scène, on doit recréer la vie, on doit exprimer quelque chose qui provient d’une émotion. Parfois, c’est même en acceptant qu’on n’arrive pas à recréer cette émotion qu’on y arrive. C’est en acceptant qu’on est impuissant, que la puissance vient. N’importe quel art, n’importe quelle prière je pourrais même dire, n’importe quel endroit où on “act”, ça part de la sensation, du corps et non de la tête.
Dans une séquence du film, Susan Batson vous dit que ce que vous faites ne fonctionne pas. Vous semblez un peu à bout, puis vous continuez d’essayer. Peut-on aussi voir en nous comme un film sur l’importance de se confronter à ses propres limites ?
Grâce à l’intimité que provoque le partenaire, on se retrouve face à ses limites, à son humanité et aux grandes questions de l’existence. C’est terriblement frustrant de se sentir bête, incapable, impuissant. Lors des répétitions, il m’est souvent arrivé de sentir que mon corps ne suivait pas. Que j’avais des idées dans la tête, des envies, des désirs, des images, des besoins, mais que je n’y arrivais pas physiquement.
Cette expérience m’a aussi appris à me confronter à la peur. Avant chaque représentation, j’ai cru que j’allais mourir. Physiquement, mais aussi émotionnellement. Si j’ai pu faire ce spectacle, c’est grâce à Su-Man Hsu et à son entraînement. Elle croyait en moi, parce qu’elle aussi a appris à danser tardivement, vers 17 ou 18 ans. Alors même si moi à l’époque j’avais 43 ans, elle a vu cette possibilité de transformation. Ça m’a ouvert une porte.
Vous n’aviez jamais dansé auparavant ?
Non, mais vous savez, dauter dans l’inconnu , ca me passionne. Ça fait peur mais quand on arrive à se transformer dans une certaine épreuve, on en ressort grandi avec une connaissance de soi nouvelle. J’ai eu besoin très jeune enfant des formes artistiques pour m’exprimer, pour grandir et être en lien avec les autres. »
Vous vous mettez dans une forme de mise en danger artistique...
Oui, une "situation de danger" parce que nous étions débutants tous les deux. Moi, j'ai choisi d'apprendre à danser alors que je suis actrice, et Akram Khan s'est mis en danger en apprenant à jouer. On s'est dit qu'en six mois, on pourrait y arriver, ce qui paraissait assez impossible. Cela implique des peurs, des douleurs physiques ou émotionnelles, des moments de doute, mais aussi des joies. On montre ce qu'un artiste peut traverser, plutôt que le travail déjà fini. On a eu le courage de se mettre à nu, d'accepter d'être des débutants, avec tout ce que cela comprend.
C’est une nouvelle facette de votre travail d’artiste que vous montrez...
Je n’ai pas réalisé ce film pour montrer mais pour donner envie aux gens d’aller vers des formes nouvelles dans leur vie. On a tous un petit coin en soi où on n’a pas réalisé quelque chose. Si adonner et y croire, c’est possible ! C’est complètement dingue d’avoir fait ce spectacle qui m’a paru impossible au départ.
Après cette première expérience, êtes-vous tentée par la réalisation ?
« J’ai réalisé à partir de rushs c'est plus un immense travail de montage que de réalisation et il y a une étape (le tournage) que je n’ai pas vécue. Cette expérience m’a confortée dans l’idée d’aller vers mon intuition de faire des films. En ayant été sur des plateaux pendant plus de quarante ans, j’ai appris. J’ai des envies de films plutôt de fiction.
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Est-ce une manière de redonner une forme de vérité à l'art ?
C'est surtout pour donner envie aux gens de ne pas avoir peur d'être débutants. Beaucoup ont des envies qu'ils n'osent pas réaliser. Ce film montre que c'est possible.
Ce n'est pas l'âge qui décide. Avec de la persévérance, de la foi et du désir, on peut aller vers des endroits nouveaux en soi. On peut se transformer et découvrir quelque chose qu'on ne pensait pas accessible.
On a le sentiment d'entrer dans quelque chose de très intime... Oui, j'invite le public dans l'intimité de la création, comme s'il était avec nous dans la salle de répétitions. On voit des moments où l'on est fragile, où l'on doute, où l'on est parfois ridicule, où on a peur, où on a mal, où on rit aussi parce qu'on est perdu. Cela montre notre humanité. Au lieu de penser que c'est inatteignable, on se rend compte que c'est possible, que ce sont des étapes normales.
Le titre du film s'adresse-t-il aussi aux spectateurs ?
Oui. Cette possibilité de créer est en nous tous. Il faut partir de la sensation, de ce que l'on ressent profondément. Il ne faut pas être seulement dans l'intellect ou dans la volonté, mais se mettre en relation avec cette sensation.
Le corps garde une mémoire, une vérité, et en se connectant à cela, la création devient plus juste, à la fois personnelle et universelle.
« En nous » de Juliette Binoche sera en salles le 3 juin prochain
Propos recueillis le 5 mai 2026 à Lyon
Merci au Comoedia et à Ad Vitam distribution
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