Baz'art  : Des films, des livres...
3 juin 2026

Rencontre avec le journaliste Rob Grams auteur du livre "Bourgeois Gaze"

Aux biais de genre, de race, de génération faut-il ajouter et dénoncer désormais, singulièrement dans le cinéma, un «regard » bourgeois lequel oriente et appauvrit notre compréhension du monde ? Telle est la thèse de Bourgeois Gaze, La domination de classe au cinéma  un essai coup de poing de Rob Grams  (Ed. Les Liens qui libèrent).

Rob Grams, journaliste et rédacteur en chef adjoint de Frustration Magazine, met en lumière ce concept : le « bourgeois gaze »
Derrière ce terme, il explique que le cinéma serait dominé par une élite bourgeoise qui façonnerait notre perception de la société - en particulier celle des classes populaires. Rob Grams analyse les biais structurels qui façonnent aussi bien les décors, les intrigues, les personnages que les regards critiques.
Rencontre- qui a eu lieu fin avril- avec ce jeune auteur qui n'hésite pas à aller contre les idées reçues et bousculer les certitudes du milieu du 7eme art.
Il  nous dévoile ici les mécanismes par lesquels certains récits deviennent hégémoniques tandis que d'autres sont invisibilisés.

 


Bonjour Rob, ravi d'échanger avec vous, puis je commencer par vous demander d'où vient votre intérêt conjoint pour le cinéma et la lutte des classes ?

 

Le cinéma est une passion : je regarde un ou deux films par jour depuis l'âge de 14 ans.

Voir de nombreux films permet de repérer des motifs récurrents, des schémas, des clichés.

Le milieu social d'où je suis originaire, qui est d'ailleurs similaire à celui de la plupart des gens (quelque part entre les classes populaires et moyennes), et les endroits où j'ai vécu m'ont rendu sensible au décalage entre les vies, les habitats, les lieux, les valeurs représentés au cinéma et ma propre vie, celle de mes proches et de mes amis.

Ce livre est issu d'un travail de plusieurs années au sein de la rédaction de Frustration magazine sur l'articulation entre culture et classes sociales. Ce qui me préoccupait, c'était de traiter ce ressenti assez partagé vis-à-vis d'un certain cinéma bourgeois, savoir si ce n'était que des impressions ou si l'on pouvait le démontrer factuellement.

 

C'est quoi,  pour vous, le « bourgeois gaze » ?

ROB GRAMS. Je me suis inspiré de la notion de « male gaze » (« regard masculin »), créée en 1975. Celle-ci a permis de montrer que la domination de l'industrie cinématographique par des hommes a des effets : les films sont conçus selon des points de vue d'hommes et les véhiculent.  J'ai voulu montrer que, de la même façon, la domination de l'industrie cinématographique par des bourgeois, c'est-à-dire par ceux qui sont privilégiés économiquement, culturellement et socialement, a des effets. Parce que les bourgeois regardent eux aussi le monde de leur position.

Par exemple, les personnages principaux évoluent majoritairement dans des espaces bourgeois - grands appartements, maisons d'architecte, résidences secondaires, etc.

Très souvent, le spectateur peut s'étonner de voir des environnements qui ne correspondent pas du tout à la classe sociale ni aux revenus supposés des personnages.

Ainsi, dans la série américaine Gossip Girl, le personnage présenté comme pauvre vit dans un loft à Manhattan ; dans Emily in Paris, l'étudiante américaine en mode se retrouve dans un grand appartement au centre de la capitale..

 

 

Selon vous, 70 % des cinéastes sont des bourgeois...

Oui, j'ai fait une liste des 269 réalisateurs français qui ont sorti des films pendant les trente-cinq dernières années et j'ai analysé la profession de leurs parents. 70 % d'entre eux viennent de milieux privilégiés, de la petite bourgeoisie à la très, très grande bourgeoisie.

Cette prédominance vaut à de nombreux étages de l'industrie cinématographique.

J'ai fait le même calcul pour les quarante acteurs qui tournent le plus en France : on reste sur le même pourcentage puisque 70 % d'entre eux, aussi, appartiennent à la bourgeoisie.

 

Comment expliquez-vous cette prédominance ?

Il est très compliqué de se lancer dans la réalisation ou le métier d'acteur quand on n'a pas des ressources familiales qui donnent la possibilité d'être mal payé au début de sa vie professionnelle. Et il est encore plus difficile de se lancer dans la production quand on n'a pas de capital économique.

Un exemple typique est celui de Suzanne Lindon, qui a réalisé son premier film, Seize Printemps, à 21 ans, alors que l'âge moyen d'une première réalisation est de 35 ans. Le film a eu un écho médiatique très important, ce qui arrive rarement à des inconnus.

Cela n'est pas sans lien avec le fait qu'elle soit la fille de Vincent Lindon - issu de la haute bourgeoisie - et de Sandrine Kiberlain.

Par ailleurs, les critiques de cinéma des grandes rédactions viennent le plus souvent du même milieu social que les réalisateurs dont ils parlent, fréquentent les mêmes endroits, notamment dans la capitale.

 

Les personnages représentés dans les films sont, eux, à 75 % des bourgeois...

Là, je cite une étude du collectif 50/50 (qui oeuvre pour l'égalité et l'inclusion dans le cinéma)qui date de 2019 : selon celle-ci, 75 % des personnages de cinéma dont on connaît le milieu social viennent de la bourgeoisie.

 

Des bourgeois souvent parisiens...

 

Oui. La journaliste Emma Conquet parle d'« urban gaze » pour décrire ce point de vue urbain, et surtout parisien, qui prédomine au cinéma. 83 % des salariés de l'audiovisuel vivent à Paris, 70 % des entreprises audiovisuelles sont basées à Paris et 50 % des tournages se déroulent en Île-de-France. Marseille est la deuxième ville de France et seulement 3 % des films français se déroulent là-bas !

Quand la province est représentée au cinéma, c'est souvent la province des résidences secondaires (le Cap Ferret pour « Les Petits Mouchoirs », la Côte d'Azur pour « Mascarade »...).

Certes, quelques longs métrages se déroulent dans des milieux ruraux, comme « Vingt Dieux » ou « Le Roman de Jim » , mais ils restent rares.

Et les territoires ultra-marins sont quasiment inexistants au cinéma.

 

Le problème n'est donc pas tant la centralité bourgeoise que le fait qu'elle soit présentée comme universelle ?

 

Oui, absolument. Je ne pense pas du tout que les films avec un regard bourgeois soient de mauvais films - beaucoup sont excellents. Mais, à force de voir des films qui ne parlent que de sujets très socialement situés, un effet de masse fait croire que ces sujets sont universels.

Certains thèmes - l'amour, l'amitié, la maladie - concernent tout le monde ; mais ils ne se posent pas du tout de la même façon selon les classes sociales.

Ce que je regrette surtout, c'est l'absence de récits proposant d'autres sujets. Les gens qui ont des problèmes de fin de mois ou qui vivent à la campagne sont effacés dans l'imaginaire populaire.

L'histoire a toujours été écrite par les riches...

Cet effacement ou cette relégation des classes populaires au cinéma leur envoie un message clair : vous n'êtes pas intéressants.

 

 

Vous dites que l'origine bourgeoise des réalisateurs a un impact sur la  représentation du travail salarié dans les films...

 

Oui, dans les films sociaux avec Vincent Lindon par exemple (« La Loi du marché » ou « En Guerre » de Stéphane Brizé), le travail salarié est souvent représenté de la même façon : sous l'angle de la tragédie, avec un regard surplombant et compassionnel.

D'une manière générale, la vie salariée est un enjeu extrêmement mineur dans les scénarios.

Les états d'âme des personnages y prennent beaucoup plus de place, comme si le travail ne contraignait pas la vie des gens.

C'est lié au fait que seulement 10 % des réalisateurs ont des parents ouvriers ou employés.

 

Mais ne serait-ce pas ennuyeux de représenter le travail salarié ?

On s'ennuie un peu aussi dans les vies bourgeoises qui nous sont montrées (sourire)! Certains longs métrages parviennent à montrer la « vraie vie » de travailleurs : par exemple, « Rien à foutre » avec Adèle Exarchopoulos montre bien le travail d'une hôtesse de l'air et comment celui-ci détermine sa vie privée, sentimentale et érotique.

Quand on débarque dans le cinéma, on se retrouve entouré de gens qui vous imposent leur regard.

 

Selon vous, l'origine bourgeoise des cinéastes a une autre conséquence : les films portent un regard « dépolitisant » sur la société. Pourquoi ?

 

À la Berlinale en février, le cinéaste Wim Wenders a dit : « Nous devons rester en dehors de la politique ».

Cette neutralité politique, c'est un programme en soi. Souvent, quand le cinéma traite de sujets politiques, il le fait avec son point de vue, c'est-à-dire celui qu'il s'imagine « nuancé », quelque part entre le centre droit et le centre gauche. Par exemple, « Les Misérables » explique les violences policières par des questions de morale et d'individus, pas de structures.

On y met en avant le fait que rien n'est tout noir ou tout blanc et que les policiers, eux aussi, ont des problèmes. Et, avec sa fin ouverte, le film relativise les violences policières en les mettant en parallèle avec les violences émeutières.

 

Pourtant, le réalisateur Ladj Ly est fils d'éboueur. Malgré cela, il a fait selon vous un film « bourgeois » ?

 

En tout cas, son court-métrage était beaucoup plus tranchant politiquement : il dénonçait clairement les violences policières. Quand on débarque dans le milieu du cinéma, on se retrouve entouré de gens qui, par leur expérience, vous imposent leur regard. Et puis, un réalisateur construit son esthétique sur une cinéphilie existante. Donc c'est difficile de développer un autre point de vue qu'un point de vue bourgeois.

 

Vous écrivez aussi que le cinéma caricature souvent les classes populaires...

 

Oui, les personnes issues de milieux populaires sont souvent représentées comme des gens extrêmement instinctifs, assez violents.

Même leur sexualité est rustre, bestiale. Dans « La Tête haute », il y avait une scène d'agression sexuelle filmée comme une scène romantique...

 

Quels sont les films qui,  échappent  selon votre grille de lecture, à ce « bourgeois gaze » ?

Beaucoup de comédies de Gustave Kervern et Benoît Delépine (« Mammuth », « Saint Amour », « Effacer l'historique »...) regardent les personnages issus des classes populaires avec amour et pas avec un regard condescendant et surplombant.

«Ressources humaines» de Laurent Cantet prend à revers le schéma classique du transfuge de classe, très valorisant pour la bourgeoisie, selon lequel celui qui s'extirpe de son milieu populaire se met à détester ce milieu.

Dans ce long métrage, le héros intègre un monde bourgeois, le trouve « dégoûtant » et renonce à trahir sa famille.  « L'Histoire de Souleymane », aussi, donne vraiment à voir le point de vue d'un livreur de repas à domicile.

Les films de Robert Guédiguian aussi ne peuvent pas etre considérés comme étant bourgeois...

 

La forte hiérarchisation qui structure les tournages a-t-elle un impact sur les films ?

 

En effet, la réalisation d'un film est très hiérarchique, cela se manifeste aussi dans les différences d'hébergement, de transports, de restauration, de salaires entre les équipes artistiques, les stars et les équipes techniques. Beaucoup de techniciens ont intériorisé le fait qu'ils n'ont pas à donner leur avis esthétique sur ce qu'ils font.

À l'inverse, John Cassavetes, le fondateur du cinéma indépendant américain, répartissait les rôles différemment : il laissait davantage de marge aux acteurs, aux techniciens, etc. Cela a donné des films comme Shadows, à l'intersection de plusieurs dominations.

Au cinéma comme ailleurs, d'autres rapports de travail et humains sont possibles que celui de la stricte hiérarchie. Par ailleurs, les formes de production ont des impacts esthétiques : quand on filme avec moins d'argent, avec des acteurs non professionnels, le film a immédiatement un ton différent, moins contrôlable.

 

Comment, selon vous, le cinéma pourrait échapper davantage à ce « bourgeois gaze » ?

 

La très forte domination de la bourgeoisie dans le cinéma n'est qu'un reflet de sa très forte domination dans la société. Pour qu'elle diminue, il faudrait une remise en cause des structures de pouvoir en France.

Il existe cependant une piste. Les techniciens de cinéma, eux, appartiennent beaucoup moins souvent à la bourgeoisie que les réalisateurs et producteurs.

Aujourd'hui, le fonctionnement d'un plateau de cinéma est tellement hiérarchique qu'ils n'ont pas leur mot à dire sur l'esthétique d'un film. Mais on pourrait imaginer des formes plus collectives de fabrication des films.

Si l'on fait émerger seulement quelques personnes venant des classes populaires, cela ne suffira pas : elles seront noyées dans la masse.

On peut espérer une forme de curiosité de la part des réalisateurs.

C'est aussi le but d'un livre comme le mien : provoquer un peu d'introspection chez les gens qui travaillent dans ce milieu.

 

Mais en même temps,  reconnaissez tout de même  que ce « bourgeois gaze » n'empêche pas d'avoir des films beaux ou divertissants...

 

Oui, bien sur comme le « male gaze » n'a pas empêché de produire des films magnifiques. Mais si le cinéma s'ouvrait à d'autres milieux, il proposerait d'autres formes et d'autres histoires.

Aujourd'hui, si on avait quelque chose à retenir de tout ce que je viens de vous dire, c'est ce constat là : le cinéma efface 70 %- toujours ce même taux-  de la population française.

 

Entretien réalisé le 23 avril 2026

Bourgeois Gaze, La domination de classe au cinéma », de Rob Grams (Ed. Les Liens qui Libèrent), 224 pages, 15 euros.

Merci à Anne Vaudoyer et à Rob Grmas

 

 

« Bourgeois Gaze, La domination de classe au cinéma », de Rob Grams (Ed. Les Liens qui Libèrent), 224 pages, 15 euros.

 

 

 

 

 

 

Commentaires
Qui sommes-nous ?

 

Webzine crée en 2010, composé d'une dizaine de rédacteurs qui partagent  la même envie : transmettre notre passion de la culture sous toutes ses formes : critiques cinéma, de littérature adulte et jeunesse, critiques de pièces de théâtre, concert , expositions, musique, interviews et portraits d'artistes, comptes rendus de spectacles,  tests de jeu de société., couverture de festivals de cinéma ou de musique...

Visiteurs
Depuis la création 8 306 854
le 11ème Festival du cinéma chinois en France.

Le 11ème Festival du cinéma chinois en France a la particularité de circuler en France, avec un programme contemporain et inédit, jusqu’au 30 juin.

Entre grandes productions populaires et œuvres d’auteur, la programmation met en lumière la richesse des genres et des thématiques, allant de l’animation au thriller, en passant par le drame, le film historique ou encore le documentaire.

Le Festival se déroulera en mai et juin 2026 dans une dizaine de villes, dont Paris, Strasbourg, Lyon, Marseille, Toulouse, Cannes, Brest, Montargis, ainsi qu’en Outre-mer à La Réunion et en Nouvelle-Calédonie.

Il va passer à Lyon au Pathé Bellecour à partir du 29 mai 

Parmi les films présentés, le public pourra découvrir le nouveau film de Zhang Yimou « Scare out », ( voir photo ci dessous) « Endless journey » de Dai Mo (multi primé en Chine), « The lychee road » de Dong Chengpeng...

 

Le Festival de Cannes s’invite dans les cinémas Pathé!!

 

Du vendredi 22 au dimanche 24 mai, weekend Cannois dans les cinémas Pathé

 

Les films de Cannes s’invitent dans votre cinéma Pathé Grenoble pour un weekend exceptionnel du 22 au 24 mai, avec la projection d'une sélection de films issus de la sélection officielle du Festival de Cannes.

 

Pour la 13ème année, une sélection de films du Festival de Cannes sera proposée dans les cinémas Pathé Palace à Paris, Pathé Boulogne, Pathé Rennes, Pathé Nantes, Pathé Bellecour à Lyon, Pathé Wilson à Toulouse, Pathé Masséna à Nice, Pathé Comédie à Montpellier, Ciné Capitole à Clermont-Ferrand et Pathé Grenoble.

Au programme, trois jours de festivités aux couleurs de la sélection cannoise ! Cette nouvelle édition se tiendra du vendredi 22 au dimanche 24 mai 2026 et proposera plus d’une dizaine de films de la sélection officielle du Festival de Cannes. Une occasion exceptionnelle pour les cinéphiles de découvrir ces films presque en même temps que les festivaliers et, pour certains, plusieurs mois avant leurs sorties en salles.

Drôlement bien, Festival d'Humour en 2027 à Lyon

 

DRÔLEMENT BIEN, LE FESTIVAL D’HUMOUR NÉ À BESANÇON, ANNONCE SON EXPANSION NATIONALE ET S’INSTALLE À LYON

Après trois éditions couronnées de succès qui ont fait rayonner la capitale comtoise, le festival d’humour Drôlement Bien lance sa première édition lyonnaise du 14 au 17 janvier 2027, confirmant son statut de référence nationale.

Pour cette édition inaugurale à Lyon, Drôlement Bien investira 9 salles et proposera une programmation riche de 35 à 40 spectacles, fidèle à son ADN de festival social et accessible : « Rire ensemble, c’est Drôlement Bien!"

Festival Drôlement Bien - le festival pour rire

Nous contacter

Une adresse mail : philippehugot9@gmail.com 

Newsletter
168 abonnés