Journal de mon corps : Mémoires de fille – Théâtre La Flèche (Paris)
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Seules trois lais de tissus tombants habillent la scène de La Flèche. Trois corps font leur apparition. Trois corps qui n’en forment qu’un. Ils racontent le vécu d’une jeune femme née à la fin du siècle dernier, qui raconte la vie de son corps. Au commencement (à la manière de tableaux ou de chapitrages), il est corps d’enfant. Il se découvre, prend conscience de tous ses membres. Il s’imagine « cheval sauvage », prompt à s’élancer. Jusqu’à ce qu’un premier modèle féminin fasse irruption : je ne parle pas de la mère, s’occupant du foyer, aux ongles abimés par la javel, qui apparaît comme une antithèse, mais d’Esmeralda, aux cheveux soyeux, à la robe tournoyante, prête à se réfugier dans les bras du prince dans Le Bossu De Notre-Dame.
Après la découverte du « grand amour » et du prince charmant, viendront les règles sur la sexualité. Celles-ci s’énumèrent entre copines dans la cour de récré ou chez une d’entre elles devant n’importe quel magazine féminin. Il faut absolument sortir avec un garçon, faire sa première fois grâce aux conseils de Biba et surtout, surtout, ne jamais prononcer le mot « gouine ». Hétéronormativité et lesbophobie, acte 1. De ce corps, il en sort au fil du collège et du lycée, une sorte de pouvoir qui grandit à force d’âge. Des hanches qui roulent au-dessus des mini-jupes aux marches hésitantes à talons, le corps devient harassé sous une pluie d’injonctions. Un mouvement de hanche devient au début, un pouvoir infini pour la jeune femme puis une provocation pour la société. Chaque geste, chaque bout de peau est analysé : ce corps devra être lisse, mince (ou plutôt maigre).
Au gré d’une « bonne conscience », un voile de culpabilité se jette sur la jeune femme. Culpabilité aux tons judéo-chrétiens qui coule tout le long du corps comme la cire sur le bord des bougies. « Pardon d’avoir traversé la rue trop vite. Pardon d’être arrivée en retard. Pardon d’avoir dansé trop près. » Puis la violence s’exerce à tous les niveaux. Le viol, la négligence face aux coups reçus. Puis une autre forme de violence apparaît, non soupçonnée : celle qu’on retrouve dans les paroles de Michel Sardou qui, en 1973, chantait « les villes de solitude » et son « envie de violer des femmes, de les forcer à [l’]admirer. » Comme l’a précédemment étudié Chloé Thibaud dans Désirer la violence, la pop culture favorise la culture du viol avec des mécanique de « non » qui voudraient dire « oui », des hommes sombres, toxiquesmais glamourisés et rendus désirables ou des baisons volés qui sont en réalité, des agressions sexuelles.
S’opère la catharsis d’une jeune femme qui décèle son corps, les injonctions qu’on lui colle, comment le patriarcat l’enveloppe jusqu’à le posséder, étouffant la jeune femme jusqu’à la dissocier. Puis la révolution s’enclenche, chaque cm de peau retrouve ses sensations. Sortir de l’hétéronormativité serait une erreur de parcours (on pense aussi au dernier livre C'est parce que t'es pas encore tombée sur le bon de Marie Kirschen). Ceci est une révolution silencieuse qui apporte l’alignement et une forme de paix. La Très sérieuse compagnie et son trio de comédiennes sont juste parfaits, l’humour très fin co-habite avec la gravité du sujet, l’effleure avec une grande sensibilité. Pépite nécessaire pour toustes !
Crédits photos : Félix Khadri
Adaptée de "Ceci est mon corps" d'Agathe Charnet
Mise en scène de Léo Bouthier
Avec Maïlise Fernandes, Nina Gonzalez, Louise Marie en alternance avec Charlotte Goutagny
1H15
Tous les samedis à 19H
Théâtre La Flèche (Paris 11ème)
Reprise du 15 au 19 septembre 2026
Jade SAUVANET
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