Claude-MillerLa semaine passé, j'ai rendu à ma façon hommage au cinéaste Claude Miller qui nous a quitté en avril de cette année,  à peine un mois avant que le Festival de Cannes décide de programmer son dernier film, Thérèse Desqueyroux , à la cloture de la sélection officielle, pour un dernier hommage qu'il méritait amplement.

Au moment de sa mort, j'avais voulu écrire un petit billet pour parler de son immense carrière de réalisateur, mais je m'étais finalement simplement contenté de poster des commentaires sur certains blogs ( celui de Potzina notamment) qui lui rendaient hommage, et j''avais quelque peu regretté cette économie de mots de ma part.

En effet, même si la presse dite intellectuelle ne lui vouait pas un grand respect, pour moi, ce metteur en scène a réalisé de très grandes oeuvres cinématographiques, qui ont beaucoup marqué mes années jeune homme.

Que ce soit avec son premier film, La meilleure facon de marcher,  qui m'a bouleversé lorsque je l'ai vu à l'age des premiers bouleversements adolescents,  ou bien  son Garde à vue, qui m'a fait comprendre que les monstres sacrés du cinéma français ( Ventura/ Serrault) n'avaient rien à envier à leurs homologues américains,  sans oublier son grand classique, L'effrontée qui m'a fait totalement fondre pour Charlotte G, son cinéma m'a toujours parlé.

Et plus tard, à l'âge de mes premiers pas d'adulte, La Classe de neige (adapté du roman d'Emmanuel Carrière), qui me renvoyait superbement à mes angoisses d'enfant ou le Secret, adaptation très réussie de Philippe Grimbert, le cinéma de Claude Miller ne m'a jamais déçu...

Il faut savoir que Claude Miller a pratiquement toujours ( sauf avec le sourire son film le plus personnel mais le plus décrié, qui m'a laissé également dubitatif) adapté des romans, classiques ou contemporains, mais en y apportant toujours un univers visuel bien à lui et en soignant toujours la psychologie des personnages.

C'est peut etre justement cette tendance au psychologisme qui énervait la presse bien pensante, qui préfère lorsque les motivations des personnages sont peu évidentes et que la trame narrative est plus foutraque, car un des points forts de Miller, c'est qu'il savait tisser un récit avec une énorme maitrise et habileté.

Bref, pour me rattraper de ne pas avoir écrit sur lui, j'ai décidé la semaine passée de me faire une petite cure de Claude Miller, non pas en revoyant tous ses films ( ce n'est pas l'envie qui m'en manque, plus le temps), mais en me collant comme je le fais souvent à l'actualité culturelle du moment. En effet, et ce , grace à bottines, qui m'a fait gagner des places sur son blog (merci à elle), je suis allé voir Thèrèse Desqueyroux, son film posthume,  adapté du roman écrit en 1927 par François Mauriac.

Thérèse Desqueyroux raconte la descente aux enfers d’une bourgeoise de province accusée de l’empoisonnement de son mari, un homme froid et rigide. Riche héritière dans l’entre-deux-guerres, installée dans la forêt des Landes où elle s’ennuie, la jeune femme rêve de quitter ce monde immuable de convenances et de pins à perte de vue. Elle va se battre pour son émancipation, avec ses bonnes et, hélas ses mauvaises pulsions…

Cinquante ans après la première adaptation en noir et blanc signée de Georges Franju avec Emmanuelle Riva dans le rôle de Thérèse Desqueyroux, l’héroïne de François Mauriac, Claude Miller avait donc choisi de revisiter ce classique de la littérature pour ce qui restera comme son dernier long-métrage.

Claude Miller a choisi un récit linéaire, plutôt que des flash-back ( qui étaient une des caractéristiques du roman) , pour raconter le destin de Thérèse Larroque qui, après un mariage arrangé, devient Mme Desqueyroux.

Je n'avais pas lu le roman de Mauriac, ainsi je ne pourrais comparer avec l'adaptation, mais l'histoire m'a semblé un peu désuette, et surtout d'une intensité plus limitée, comparé aux classiques de la littérature britannique ( notamment ceux dont je parlais dans mon récent billet sur les adaptations littéraires).  Et passé  les premières scènes sur l'enfance de Thérèse Desqueyroux,  convaincantes et fort joliment filmées, la mise en scène de Claude Miller ne parvient jamais véritablement à transcender son sujet, et reste en retenu, un peu trop classique.

De plus, le choix d'Audrey Tautou pour le rôle principal ne fonctionne pas vraiment; son jeu, tout en mine renfrognée et postures butées empechant le spectacteur d'éprouver l'empathie nécessaire pour ce personnage déjà peu aimable sur le papier. Heureusement face à elle, Gilles Lellouche, dans un rôle très éloigné de ses prestations habituelles, livre une prestation tout en subtilité assez remarquable.

Exception faite du premier et du dernier quart d'heure,  on reste sur sa faim devant ce Thérèse Desqueyrou qui, à mes yeux, ne fera pas partie , et contrairement  à ce que certains journalistes ont pu prétendre, des meilleurs films de Claude Miller. 

claire vasséEt pourtant, si on en croit  le roman de Claire Vassé "De là où tu es", que j'ai dévoré dans la foulée du film, dans le cadre de "ma semaine Claude Miller " ( un grand merci à l'éditeur Stock pour l'envoi) , le cinéaste a mis visiblement énormément de lui dans ce dernier projet :   "Tu t'es caché derrière Thérèse pour parler de toi»,  dit elle carrément à un moment de son livre. Dans son refus des conventions, son mépris des notables, et sa soif de liberté à tout prix, Miller se retrouvait beaucoup dans ce personnage.

 Claire Vassé , je la connaissais en tant que journaliste cinéma qui avait notamment chroniqué à l'émission de radio Le Masque et la Plume, mais j'avais perdu un peu de ses nouvelles au fil des années.

J'ignorais qu'elle avait écrit quelques romans, et j'ignorais évidemment aussi qu'elle avait eu une petite fille, fruit de sa passion secrete avec Claude Miller, qu'elle avait rencontré dix ans auparvant, et avec qui elle avait écrit un livre d'entretiens, Serrer la garde. A l'époque, elle n'avait pas encore entamé de liaison avec le cinéaste, ce n'est qu'au fil des rencontres et poussé par l'incroyable complicité qui les liaient l'un à l'autre que l'histoire d'amour s'est installée.

Juste après sa mort,  après une période ( celle de la fin de sa vie, et de ses obsèques) pendant laquelle elle a été écarté de la vie de Miller par son entourage proche, Claire Vassé a eu l'envie d'écrire  ce qu'elle ressentait, et de coucher noir sur blanc les grands moments de sa vie commune avec Claude Miller, même si celle ci fut brêve et cachée.

Ce roman est donc une lettre posthume à l'homme marié, de trente ans son aîné, qu'elle a aimé clandestinement. De leur liaison, une petite Joséphine est née à l'hôpital Saint-Antoine, là même où le cinéaste se mourait, dans une chambre dont la porte était fermée à celle qui n'avait pas le «droit» de lui tenir la main.  Claude Miller avait 28 ans de plus qu’elle, il était marié, ils s’aimaient quand elle a appris qu’il avait un cancer et qu’elle était enceinte.

 « Un amour entravé reste un amour, rien ne peut en venir à bout. De là où tu es, je sais que tu es d’accord avec moi puisque c’est toi qui me donnes la force de penser". Claire Vassé raconte cet amour là, entravé, qui lui a appris à "vivre sans posséder".

La plume est belle, son récit est poignant, captivant, parfois impudique ( on ne peut s'empecher de penser avec un peu de compassion à la femme légitime du cinéaste) et surtout, nous raconte un Claude Miller différent de l'image du cinéaste un peu froid qu'il véhiculait...

Du coup, je n'ai pu m'empecher de me demander pendant la lecture :  "A quand un portrait de chaque cinéaste par la femme qui l'aime,  histoire de les voir sous un jour différent?

Et ca tombe bien, un ouvrage sur Alain Corneau vu par sa compagne Nadine Trintignant vient de tout juste sortir, et évidemment,  et cela ne devrait pas vous surprendre, il est dans ma PAL....:o)