la servante du SeigneurParmi les 10 livres de la rentrée littéraire que j'avais particulièrement envie de découvrir, figurait notamment La servante du seigneur, le dernier roman de Jean Louis Fournier, paru dès le 22 aout aux éditions Stock. Si c'est le premier dont je vous livre la chronique, c'est d'une part parce que le livre est très court et se lit en moins d'une petite heure (du coup 14€, c'est pas forcément donné je l'accorde), mais aussi car j'aime énormément l'auteur et je me jette en général sur ses livres les yeux fermés.

D'ailleurs, je venais à peine de finir de lire "Veuf", son précédent roman paru en poche (dont je vous ai rendu la chronique en mai dernier) que je me suis plongé dans cette servante du seigneur, et du coup j'ai eu aucun mal à me replonger dans l'univers si particulier de Fournier dont je me délecte avec toujours autant d'a propos. C'est quoi exactement le ton Fournier, me diriez vous?

Eh bien, tout simplement,  l'art de dire les choses les plus graves et les plus  personnelles avec beaucoup d'humour, d'ironie, avec un ton qui pourrait paraitre parfois féroce, mais qui en fait cache énormément de tendresse et de pudeur.

Et des choses graves, il en a connu et vécu un rayon dans sa vie, le père Fournier, à croire qu'il fait exprès d'accumuler autant de malheurs. Après avoir eu deux fils très lourdement handicapés qui décéda précocement ( et dont il relata l'experience vécue avec eux dans son chef d'oeuvre à ce jour, où on va Papa, prix femina 2008, ) puis le décès d'une  crise cardiaque de Sylvie, sa femme adorée dans ce Veuf en question, voilà maintenant qu'il nous dévoile les mésaventures qu'il connait avec le seul être de la famille qui lui restait, Marie, sa fille, qui pourtant dans "Où on va papa?" apparaissait comme la frangine idéale, vivant dans l'ombre des deux autres et supportant  très courageusement le poids sans doute énorme d'avoir deux frères si fortement invalides. Et alors qu'on pensait cette cadette insubmersible et fortement liée à son paternel, la voilà qui également,lui fait faux bond.

Car dans La Servante du Seigneur, Fournier nous raconte ainsi comment après avoir perdu ses deux fils,  il a également  perdu sa fille, d'une certaine manière, suite à son immersion totale dans la religion. Marie est en effet partie soudainement dans le sud pour prier Dieu aux côtés d'une sorte de gourou (même si ce n'est jamais clairement dit dans le roman, ca parait assez évident).

On pourrait considérer, comme certains n'ont pas manqué de le faire,  que Fournier n'avait pas à rendre public son conflit familial ( un peu comme je le déplorais pour Thierry Séchan dans son livre sur le livre sur son frère, voir chonique ici), mais pour ma part, j'ai trouvé ici son geste bien plus touchant que scandaleux, et la différence est avant tout une question de style et de démarche.


J'ai vu effectivement cette La Servante du seigneur avant toute autre chose comme une belle  et triste déclaration d'amour d'un père à sa fille mais une déclaration d'amour, totalement dans le style Jean Louis Fournier,  c'est à dire avec  son humour noir (il fut un des grands complices de Desproges, rappellons le), ses belles trouvailles de style et ses calembours qui font souvent mouche, bref cet humour nécessaire et  même indispensable, histoire de camoufler le désespoir qui pourrait affleurer à tout moments.

Dans la version du service de presse que Stock m'a envoyé, il faut savoir qu'il manque visiblement 5 pages sur la version qui a ensuite  mise à la vente. J'ai donc appris par la suite que la nouvelle version contenait 5 pages de droit de réponse de la fille de Jean Louis Fournier qui raconte notamment que " Tout le monde  n'a pas la chance d'avoir un père qui offre sa propre fille au monde entier après l'avoir défigurée» et «En tant que "chef-d'œuvre" cubiste de Jean-Louis Fournier, j'aurais préféré que ce dernier le garde accroché dans sa maison. Il avait promis. Par générosité, il a voulu en faire profiter tout un chacun.»

Alors, évidemment, on peut comprendre le positionnement de la fille de Fournier, puisque, avec ce talent bien à lui, on en vient forcément à prendre fait et cause pour lui et  à plaindre ce pauvre papa et sa fillette manipulée par ce gourou qui ne porte pas son nom. Mais, en même temps, et les dernières pages écrites par l'auteur nous le raconte merveilleusement bien , ce livre est bien plus un cri d'amour et une souffrance face à tant d'incompréhensions qu'une déclaration de guerre, et pour cela, Cette servante du seigneur est bien plus tendre et bouleversante que choquante et impudique, car, à mes yeux, l'écriture de Fournier est le contraire de l'impudeur.

Bref, cette servante du seigneur que j'ai lu il y a déjà plusieurs semaines, fut mon premier vrai coup de coeur de cette rentrée littéraire qui en compte d'autres... 


Et bien évidemment, cette chronique me fait participer une nouvelle fois au challenge de la rentrée littéraire d'Hérisson 8.