Je me souviens- tiens, voilà que je me mets à faire du Pérec en ce lundi matin-, je devais avoir une quinzaine d'années, et je suis allé avec ma classe de 3ème (3ème-15 ans, oui ca tombe pas mal, a priori) voir un salon de l'emploi ou quelque chose de ce genre afin de me faire une idée plus précise de la profession de ses rêves, et j'ai dit, en sortant du salon, au prof qui nous accompagnait, à quel point j'étais déçu de ne pas trouver de réprésentants du métier de mes rêves.

Lorsque ce dernier m'a logiquement demandé quel était donc ce métier (j'étais du genre mutique en classe, donc la réponse devait vraiment l'intriguer), j'ai répondu le plus naturellement du monde que c'était celui de critique cinéma, tant je vivais avec cette obsession dans la tête (j'allais même jusqu'à recopier sur un cahier l'intégrale des émissions "le Masque et la Plume" que j'écoutais religieusement à la radio).

Inutile de dire que mon intervention- moi qui parlais si peu à l'époque- avait quelque peu dérouté le dit professeur, et je ne suis pas certain que, depuis d'autres collégiens lui ont formulé la même observation..

Quoiqu'il en soit, 20 ans après, je ne suis hélas pas devenu critique ciné, mais je continue à admirer énormément cette profession, souvent malmenée, et même de plus en plus en voie de disparition, à l'heure où la critique cinéma se démocratise de plus en plus- et j'en sais quelque chose :o)... Et pour illustrer ce lien très fort que j'ai avec la critique ciné, je vous avouerai que j'ai passé pas mal de temps dernièrement le nez dans plusieurs ouvrages consacrés à certaines grandes figures de la critique cinéma...

Petite revue en 3 chroniques, même si Michel m'a aidé pour la dernière chronique :

 1. Dictionnaire chic du cinéma; Eric Neuhoff (Editions Ecriture)

dictonairecinema

Eric Neuhoff, voilà typiquement un des critiques que j'écoutais lors des émissions du "Masque et de la Plume" de ma jeunesse,  même s'il a du y participer plusieurs années après que je commence à écouter cette émission, vers  la fin des années 90, si je ne dis pas trop de bétises.... 

Neuhoff, je le connaissais d'ailleurs au départ plutôt en tant que romancier, car j'avais notamment lu "La Petite Francaise", prix Interallié 1997, joli roman décrivant la passion d'un journaliste un peu blasé ( faisant bien penser à Neuhoff lui même) et une jeune fille fraiche et pimpante, surnommé Bébé.... je m'étais dit que le type avait vraiment une belle plume, entre ironie et finesse, et lorsque j'ai su après que Neuhoff était aussi critique de ciné, je m'étais dit que j'allais m'éclater à lire ses chroniques.

Sauf que, comme je ne lis pas "le Figaro" (pas de grande révélation à ce niveau, n'est ce pas?), j'ai ainsi plutôt eu l'occasion de le découvrir à l'oral, au Masque et la Plume donc, ou plus tard lors de l'émission "le Cercle" sur Canal plus présenté par Frédéric Beigbeder, et là, je dois dire que le bonhomme n'arrivait vraiment pas à me convaincre, non seulement par les films qu'il défendait- ou plutot qu'il massacrait, l'homme ayant la descente facile- mais surtout par la pauvreté de son argumentaire, se résumant souvent à des critiques très faciles, basés sur le physique de tel ou tel acteur, bref sans bien peu d'argumentaire théorique ou technique, contrairement à la majorité des interlocuteurs de ce type d'émission.

Heureusement, j'ai découvert son "Dictionnaire chic du cinéma", dans lequel il a rassemblé ses meilleures chroniques écrites sous la forme d'un dictionnaire très varié, de A comme « Adjani » ou « Audiard chez les orques » (De Rouille et d’os) à W comme la saga "Warner".

Et reconnaissons le d'emblée : ce recueil d’articles critiques sur films, acteurs, metteurs en scène, palmarès, est une vraie réussite tant la plume et l'acuité du regard de Neuhoff y est ici vraiment mise en valeur.

Neuhoff annonce d'emblée la couleur en écrivant en préambule : "Que les choses soient claires : Rivette m’emmerde, Tati ne m’a jamais fait rire et Resnais a le don de m’assommer", et on sait alors qu'on aura affaire à un vrai espace de liberté de parole et de ton, des gouts assumés à l'encontre de la bien pensance, avec ce qu'il faut de cruauté et de drôlerie qui fait- souvent- défaut à ses interventions orales. 

A chaque page, Neuhoff laisse libre court à ses enchantements ou à ses agacements, explosant les fausses valeurs en quelques phrases lapidaires avec une subjectivité par essence contestable et contestée.  Personnellement, si sa descente en flamme du cinéma des Dardenne ou de Philippe Garel a pu me réjouir, tant je trouve ces cinéastes un peu trop surestimés, j'ai eu plus de mal à comprendre pourquoi il loue celui de Bruno Dumont, encore bien pire pour moi dans un style proche.

Les angles pris par Neuhoff pour raconter tel ou tel film sont souvent tout à fait originaux et pertinents ( exemple, sous le titre Crissements de pneus, il cite les principaux films dont les vedettes sont des voitures ou des camions) , et on aime son style direct, sans fioriture qui fait très souvent mouche, même quand je suis loin d'être d'accord avec le fond de son opinion (il encense l'ennuyeux "Tree of life" et dézingue les Almodovar). Neuhoff s'amuse à dresser  les palmarès des films les plus scandaleux, des plus belles scènes, des films les plus tristes (Bambi, Love Story, Une journée particulière, etc.), des "chefs-d’oeuvre absolus" (Citizen Kane, À bout de souffle, Chantons sous la pluie), des meilleures et des pires Palmes d’or décernées à Cannes…

Mais Neuhoff n'est pas que cinglant, on voit aussi dans ce Dictionnaire chic du cinéma à quel point il aime le 7ème art et surtout à quel point il idolatre les actrices, tant les portraits qu'il fait de grandes actrices sont émouvants et touchants, notamment Charlotte Rampling, Tilda Swinton, Milla Jovovich ( étrange, pour moi en tout cas ce choix de cette actrice si transparente et à la filmographie chargée de nanars) ou bien encore, la trop sousestimée Robin Wright Penn dont il loue la beauté des trémolos... dans la plume ..exemple, ce déchirant hommage : "On serait marié à Robin Wright, on oublierait tout, même de mourir, même d’aller au cinéma"....   Euh, Eric, au vu de ta passion avérée pour les salles obscures, tu es sûr à 100 % de ce que tu avances, là ?

2. Jean Douchet,  l'homme cinéma-entretien avec Joël Magny( Ecriture edition)

 

douchet

Personnellement, je connaissais beaucoup moins Jean Douchet qu'Eric Neuhoff, déjà car l'homme est moins de ma génération, et également parce que je n'ai pas hélas pas l'habitude de fréquenter la Cinémathèque française, où Jean Douchet y a ses quartiers et vient y présenter des films encore actuellement de façon hebdomadaire.

Mais j'avais bien évidemment entendu parler, tant son nom est indissociable de l'histoire de la critique cinéma, dont il est un des plus brillants théoriciens et passeurs...

Douchet a notamment été une des plumes historiques des Les Cahiers du cinéma, qu’il a fréquenté dès ses débuts. Il a ainsi tout au long de sa vie visionné des films que le commun des mortels ne connait pas et n'a pas manquer de  dispenser ses connaissances encyclopédiques tant à l’Idhec qu’à la Fémis – qui lui succéda – le nec le plus ultra en matière d’études cinématographiques.

D’où le privilège de connaitre la joyeuse bande qui surfa sur la Nouvelle Vague en réaction au cinéma plus consensuel, et ce gôut pour le cinémà la se voit bien dans le livre-entretien qu'il a accordé à Joël Magny, un autre journaliste cinéma recconu puisqu'au travers de cet entretien fleuve, vont se croiser des cinéastes avec qui Douchet a été très proche, de François Truffaut à Eric Rohmer, en passant par l'inénarrable Jean Luc Godard.

Evidemment, Douchet est très pointilleux sur le cinéma qu'il aime, pour illustration, les six films que Douchet a choisis « pour le plaisir » (et pour clore l’ouvrage) sont La Rue de la honte (Mizoguchi), L’Invraisemblable vérité (Lang), Frontière chinoise (Ford), Le Caporal épinglé (Renoir), Vampyr (Dreyer), Sauve qui peut (la vie) (Godard), ne sont pas forcément des symboles du cinéma commercial et facile d'accès.

Mais en même temps, Douchet n'affectionne pas forcément seulement le cinéma d'auteur hypra exigeant puisqu'il affirme sans hésiter une seconde : « Je suis un hédoniste. Le plaisir est partout et le cinéma est un des plaisirs de la vie", phrase à laquelle je ne peux que soustraire évidemment.

On est épaté par le fait que cet homme ait su garder intact sa passion pour le cinéma et son gout pour la transmission. On voit bien l'immense érudition de l'homme, le livre se perd d'ailleurs dans quelques considérations un peu trop théorisantes qui ne parlera pas aux béotiens, mais on ne peut qu'être touché par l'élégance du bonhomme, sa grande modestie et son gout pour tous les cinémas...

Bref, on écoute converser Douchet avec son interlocuteur avec l'admiration que l'on se doit d'avoir pour ce genre de personnes si cultivées et si passionnées par le 7ème art...

3., Bory et Charensol , Le masque & la plume, Instants critiques    Olivier Broche  François Morel

 instants

Bory, Charensol , Charensol ,Bory, si vous avez moins de 50 balais, il y a peu de chance que ces noms vous disent quelque chose  et bien petits veinard cette chronique est pour vous. François Morel et Olivier Broche (ex Deschiens et magnifiques quinquagénaires) ont eu la formidable idée de transformer le  numéro de duettiste Bory, Charensol en pièce de théâtre et les éditions « les Solitaires Intempestifs » de publier le texte de la pièce.

A ma gauche Jean-Louis Bory jeune homme la trentaine, critique cinéma enthousiaste, passionné, de gauche, formidable passeur, pédagogue. Il aime aimer. A ma droite Georges Charensol, 20 ans de plus, journaliste esthète un poil réac  mais bon fond, représentant la France assise sure de son bon droit. Le chien fou et le vieux grigou. Le ring : la plus vielle (mais la plus moderne et la plus vive) émission  de France Inter, bientôt 60 balais, j’ai nommé : « Le masque et la Plume »  L’époque entre 1964 et 1976.

Formidable adaptation théâtrale de leurs joutes verbales que l’on pourrait résumer ainsi : les anciens contre les modernes. On s’aperçoit qu’à cette époque la critique était un Art. Passer par les fourches caudines de ces deux vrais amateurs de cinéma effraye, mais aussi fascine les cinéastes. Ils savent détester et aimer avec talent. Lorsque leur point de vue divergent, c’est un pur bonheur, leurs « battles » sur  «  Pierrot le  fou » « Théorème » ou sur « Le Parrain » est un pur exemple de passion, d’intelligence saupoudré de mauvaise foi, mais quand ils aiment de concert « Cris et Chuchotement » le CHEF-D’ŒUVRE de Bergman, l’accord est parfait : un chef d’œuvre de critique (si, si ça existe).

Bory, Charensol, Charensol, Bory, j’espère vous avoir donner envie de connaitre ces deux belles personnes, dans ce cas, il ne vous reste plus qu’à surfer sur INA.fr pour picorer quelques archives du siècle dernier.

Quant à l’émission actuelle,  toujours vivante et passionnée, elle est diffusée sur France Inter le dimanche soir à 20h05, écoutez bien, on est très loin des émissions promotionnelles qui polluent tous les médias. Bref, rien de tel pour chasser le blues de fin de weekend.Merci à France Inter et au Masque & la plume d'exister!!

 Et merci aussi à Michel pour cette ultime chronique qui donne, je trouve, un bon panorama de la cinéphilie, certes plutôt celle un peu érudite et élitiste, mais définitivement celle qui nous parle le plus, à tous les deux....