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Il y a une semaine jour pour jour, j'avais mis en ligne une longue chronique du film La Vie pure, sorti le 25 novembre dernier, et je vous avais à cette occasion annoncé que j'avais eu la chance de rencontrer, juste après la projection, Jérémy Banster, le réalisateur du film à l'origine de ce défi incroyable et à contre courant de la production cinématographique française..

Une rencontre qui dura plus d'une demi heure, et que je retranscris, pile poil une semaine après, pour commencer cette nouvelle semaine et dans laquelle la passion et l'implication du cinéaste saute largement aux yeux :

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Baz'art: Pour ma première question, j'aimerais savoir qui est vraiment à l'initiative du projet de ce long métrage : est-ce vous même ou plutôt le comédien principal Stany Coppet qui est crédité au scénario et à la production du film?

Jérémy Banster: En fait, c'est nous deux  : je tournais un court-métrage en Guyane en 2010 et j'y ai rencontré Stany qui y jouait un petit rôle et très vite, on s'est rapprochés et appréciés ...

Un soir le père de Stany, Bernard, m'a parlé de cette histoire de Raymond Maufrais dont j'ai entendu ainsi parlé pour la première fois... une histoire bien moins connue en métropole qu'en Guyane, et il m'a offert ce livre Aventures en Guyane que j'ai lu d'un bloc et que j'ai bien aimé, mais sans forcément me dire que j'allais en faire un long métrage de suite.

Mais le lendemain, on est partis avec Stany et mon chef-opérateur Rudy Harbon, sur le fleuve Maroni et là j'y ai découvert toutes les populations du fleuve :  Amérindiennes, Créoles, Brésililennes, Bushinenge, Chinoises...,

Il vit là bas une population méconnue, français mais vivant en Amérique du Sud sur un fleuve interdit à la navigation qui ont inventé leur propre langue,   le taki-taki ...

Après cette rencontre, j'ai vraiment eu  ce désir fort de montrer cette région du monde, et ces peuples qu’elle abrite, et ces paysages qui la caractérisent qu'on voyait vraiment peu au cinéma.

C'est lors de cette virée que je me suis alors dit qu'il y avait un film incroyable à faire, entre ces deux fils conducteurs.Que ce soit de filmer le journal de bord de Maufrais, cet aventurier idéaliste et passionné, et aussi de montrer les peuples du fleuve, et c'est de là que le projet est né...

Baz'art: Mais l'investissement de Stany est quand même énorme sur ce film, on le voit avec son interprétation incroyable, il s'est jeté à corps perdu dans ce projet avec vous, n'est ce pas?

Jérémy Banster : Oui, bien sûr  Stany est d'origine guyanaise, mais il ne connaissait pas l'histoire non plus avant que son père ne nous en parle.

On s'est  alors très rapidement dit qu'on ferait cette aventure là ensemble. et lorsqu'on a décidé de se lancer, et qu'on a dessiné les contours du personnage ensemble, on savait à quel niveau on voulait porter les choses, on était investi tous les deux à la même hauteur, moi derrière la caméra, comme un capitaine d'équipage, et lui devant. en première ligne..

On avait tellement creusé le personnage en amont qu'ensuite on avait presque plus besoin de se parler pour se comprendre sur ce que je voulais ..

Le 1er jour du tournage, tous les techniciens se sont mis à appeler Stany " Raymond", comme le nom du personnage, et pour moi cela voulait dire énormément  et là je me suis dit qu'il y  avait quelque chose de gagné et qu'on était dans le vrai et que je n'avais plus qu'à l'accompagner pour ne pas qu'il se perde...

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 Et comme on peut  gommer les choses mais pas en rajouter, j'avais tendance à lui donner comme consigne principale de "faire le maximum dans son jeu", et 'est exactement ce qui s'est passé, d'où cette performance assez extraordinaire qu'il accomplit dans le film.

Et puis vu son investissement, je me suis dit qu'il serait normal qu'il soit aussi co-producteur du film comme cela si le film dégage quelques bénéfices, nous pourrions tous en bénéficier..

Baz'art: Quand on se lance dans un projet comme cela, pour un premier long métrage, j'imagine que c'est un vrai défi, aussi bien financièrement que techniquement, non?

Jérémy Banster : Oui ca c'est sûr, c'est un vrai défi.. C'est beaucoup d'abnégation, de détermination, de sacrifices pour faire en sorte que ce projet puisse aller au bout... on nous a sans cesse fait comprendre qu'on n'était des fous de tenter  cette initiative, et qu'on n'y arriverait pas... 

Mais en fait, ce genre de discours, chez moi, cela a le don de "me piquer", dans le bon sens du terme, et je me dis qu' au contraire, on va aller à l'encontre de tout ce pessimisme et qu'on y arrivera forcément..

Mais c'est sur que toute l'aventure est difficile, même encore aujourd'hui avec la distribution du film, on devait sortir sous 50 copies, et finalement on est simplement sur une petite quinzaine de copies, et même si le ratio nombre de spectateurs copies a été très bon les premiers jours de sortie, on aurait évidemment largement préféré une visibilité plus importante , vu que cela fait 5 ans que je porte ce projet quasiment tous les jours, on s'est tellement investi dedans,  je me bagarre, je fais en sorte que le film a été vu un peu partout en France, on a une bonne presse, on a pas mal de choses positives autour du film...

J'ai du mal à comprendre qu'un film comme celui ci- une sorte d'OVNI dans le paysage cinématographique du film comme l'on dit certains journalistes-  n'ait pas été plus soutenu par le distributeur, mais bon, on fait avec, tout cette adversité me donne encore plus de force et d'envie de défendre ce film envers et contre tout..

Baz'art: Quand  et où a eu lieu le tournage? Et dans quel ordre avez vous tourné les différentes parties du film?

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Le tournage a commencé à Maripasoula, petit village à une heure d’avion au sud ouest de Cayenne, début 2013 pour toute la partie se déroulant dans la fôret amazonienne, et en 2014 on a fini le tournage avec  la première partie du film qui concerne les préparatifs du proprement dit, un tournage qui s'est déroulé à Paris ( intérieurs) et à Toulon ( extérieurs)... 

Stani a perdu 17 kilos pour le rôle et on a donc choisi de tourner tout le film à l'envers dans la déchronologie pour qu'il puisse regrossir, malheureusement il n'avait repris que 10 kilos et on a du stopper le film pendant plusieurs mois ( 7-8 mois) , ce qui nous aussi permis de trouver d'autres sources de financement car on avait de petits problèmes à ce niveau là aussi ..

Donc on a fini le tournage fin 2014, il y a tout juste un an...

Ce qui a a été génial dans ce tournage même fait sur plusieurs parties distinctes , c'est de voir combien chaque technicien se l'est approprié. Ils en parlent tous comme de leur film à eux ,et de cela, j'en suis énormément fier..

Baz'art: Excepté Stani dont on a déjà parlé, comment avez vous procédé pour le reste du casting? Vous aviez une idée arretée des acteurs que vous vouliez pour jouer tel ou tel personnage, pour les personnages des parents?

Jérémy Banster :  Cela dépend, en fonction des acteurs et des personnages... Je connaissais déjà Elli ( Meideros) qui est une amie et je lui ai très vite proposé ce rôle qui est quand même à des années lumières de ce qu'elle est dans la vie,  car Elie, c'est est quand même quelqu'un de très rock , c'est une pile électrique comme fille, mais je trouvais qu'elle possédait une élégance naturelle qui collait bien à ces personnages racés de cette époque (années 50-60), elle m'a autant confiance que Stani,  et elle livre à mes yeux une composition exceptionnelle, méconnaissable et beaucoup inspirée d'une personne qui lui est chère ..

J'ai aussi vite pensé à Aurélien Recoing pour jouer Edgar Maufrais, je me suis dit que ca allait bien coller entre eux deux et effectivement il y a eu une belle alchimie.

Aurélien, c'est ce genre d'acteur qui sait ce qu'il faut faire d'un simple regard, il est vraiment d'une grande générosité et d'une grandeintensité,  sincèrement, même si je n'ai pas pu lui consacrer autant de temps que j'aurais aimé le faire. 

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Baz'art: Et plus particulièrement, comment s'est déroulé le casting des autochtones que rencontre Raymond Maufrais au cours de son périple?

Jérémy Banster : Eux, je les ai trouvé sur place,  je ne voulais pas mettre des aercteurs métropolitains : mettre un parisien sur une pirogue, cela ne le faisait pas du tout, je trouve,  et du coup ce sont souvent nos propres piroguiers qui jouent dans le film, il me fallait  cette vérité..

On a présenté le film il y a un mois à Maripasoula sur la place du village , et ce fut un moment vraiment magique à vivre..

Car, pour eux le fait d'entendre leur langue taki taki sur grand écran,  je sais que que c'était vraiment quelque chose de très émouvant et de très fort..

Baz'art: Mais, au départ de ce projet, qu'est qui vous importe vraiment : mettre le curseur sur cette population et partie du globe très peu connue ou réhabiliter l'image d'un Raymond Maufrais qui est quand même relativement peu connu, surtout par les profanes?

Jérémy Banster : Non, je n'ai jamais souhaité réhabilité l'image de Maufrais comme vous le dites... pour moi le  sujet est bien plus large que la simple histoire de Raymond Maufrais explorateur ..

Evidemment, Raymond est pour moi ce jeune idéaliste qui poursuit son rêve, et je me reconnais totalement dans  cette soif  de jusqu'au boutiste, qui n'a jamais triché, qui a touché du doigt sa vie pure  et que cela peut parler à toutes les générations...

Je trouve que Maufrais vit au bout de son rêve, qu'il ne vit pas, comme hélas beaucoup de gens ont tendance à le faire, dans le regard des autres et sur le chemin qu'on lui fixe dès le départ..

Mais la destinée de Maufrais m'a vraiment passionné par ce qu'elle dit sur ces peuplades méconnues, et c'est vraiment cela qui a donné l'impulsion avant tout à notre projet et puis aussi sur ce que le film dit sur la relation père-fils très forte entre Edgar et Raymond est très forte, car ce rapport filial est aussi un sujet qui m’est très cher et qui m’inspire fortement.

Baz'art: Avez vous été aidé par l'association des amis des Raymond Maufrais car j'ai vu que cette association existait et qu'elle avait notamment permis la réédition des deux livres que vous avez adapté?

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Jérémy Banster : Oui bien sûr, l"Association des Amis d’Edgar et Raymond Maufrais” (AAERM), qui est basé à Toulon, oeuvre depuis près de 65 ans pour garder vivante leur mémoire (voir le site de l'association), je viens d'ailleurs d'en être nommé le Vice Président de et j'en suis très fier.

 Geoffroy Crunelle, le Président de l'association,  m'a énormément aidé, avec un travail d'archivage et de documentation extraordinaire qui m'a permis d'avoir accès à pas mal d'informations sur le père qui me manquait un peu à la base ..

Baz'art: A propos de cette recherche paternellela grande difficulté de votre travail d'adaptation était aussi et surtout peut-être de réussir à condenser les livres, celui de Raymond mais aussi celui d'Edgar, ce père qui va partir à la recherche de ce fils disparu.Comment avez vous réussi à trouver un équilibre entre ces deux histoires sans que cette histoire de père ne fasse trop penser au film de Boorman, "la forêt d'Emeraude", au sujet proche?

Jérémy Banster : En fait, très vite, j'ai trouvé évident de bien plus se focaliser sur l'histoire du fils, car, pour moi, c'est lui le déclencheur de toute l'intrigue.

.L'histoire du père est fantastique également, cet homme qui va vivre ses rêves d'enfance d'aventurier à l'aune de cette quête filiale et de sa culpabilité, mais sans celle du fils, elle n'existerait pas. 

Quant au film de Boorman, je n'y ai pas pensé, je ne me suis jamais censuré par rapport à d'autres influences, que ce soient le film de Boorman mais aussi les films de Werner Herzog que j'adore,  et j'ai fait le film que j'ai toujours voulu faire avec les moyens que j'avais..

Baz'art:  Et justement, par rapport à ces contraintes financières, très importantes, comment avez vous réussi à jongler avec et faire un film d'une belle ampleur?

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Jérémy Banster : Oui, au niveau du  budget c'est sur que c'est pas énorme pour un long métrage de cette ambition : on est à moins d'un millions d'euros, sans toucher nos salaires, donc en coût réel le film est encore moins cher que ça.

La seule chose qui m'ait vraiment manquée, ce n'est pas l'argent, mais le temps, car tous les soirs,en fonction des intempéries, il fallait que je modifie et mon scénario  et mon planning de tournage car la météo était vraiment particulièrement capricieuse.

Baz'art: Oui, et justement, c'était une de mes questions en voyant le film :  j'imagine que les contraintes du climat et de la nature ont été quand même très fortes lors de ce tournage, vous confirmez?

Jérémy Banster : Oui, tout à fait, il y a bien plus d'impondérables que par rapport à un tournage parisien traditionnel.

Au départ, nous nous sommes dit qu'on allait tourner en Amazonie en mars » pour la clémence de ses précipitations, et on peut dire qu'on a raté notre coup,car à chaque tornade de pluie, il fallait tout changer de décor et recommencer ! 

Mais sincèrement, ce n'est qu'après coup que je me suis rendu compte de la folie de partir dans cette aventure, sur le coup on est partirs la fleur au fusil avec ce qu'il faut d'inconscience et en se disant qu'on allait avoir une bonne étoile autour de nous.

J'ai beau être profondément athé, je suis quand même allé voir un chaman au début du tournage, et je  lui ai demandé de protéger toute l'équipe, et très sincérement, je pense qu'il nous a bien aidé à ce que le tournage se passe aussi bien, malgré toutes les difficultés qu'un tel tournage imposait.

Et si nous avons eu une vraie grosse inquiétude, lorsque notre chien Chabine s'est fait mordre par un serpent, le reste de l'équipe a vraiment été épargnée par les maladies et autres impondérables qu'un tel tournage pouvait entrainer, et on peut donc dire qu'on a été sous une bonne étoile.

Baz'art: Et bien cher Jérémy, on souhaite que cette bonne étoile vous accompagne également pendant toute la durée de la sortie du film, et que malgré les petits problèmes de distribution dont vous parliez, le plus de monde possible puisse voir cette très belle vie Pure... 

Festival du Film de la Réunion 2014 - Réaction Jérémy Banster Prix du Jury Jeune