shellac-sapphire-crystal-image-3069-copyright-shellac« Vanité des vanités, tout est vanité », à commencer par cet énorme crâne de cristal, entouré de dizaines de bouteilles de champagnes dont on ose imaginer le prix, qui inaugure Sapphire Crystal. Posées sur une plaque soutenue à bout de bras par des barmen, elles fendent la foule d'une boite de nuit luxueuse de Genève pour rejoindre une table de fêtards qui éclaboussent de leur sens de la démesure une plèbe ébahie. Symbole de ce luxe, le crâne rappelle aussi ceux, innombrables, dont les peintres baroques du XVIIe siècle ont parsemé leurs œuvres appelées des vanités et censées ramener l'homme à sa juste et misérable condition de mortel.

shellac-sapphire-crystal-image-3057-copyright-shellacEn suivant un groupe d'amis genevois appartenant à l'élite de l'un des pays les plus riche du monde, dans une soirée banale ponctuée d'excès, permis par l'argent, en tout genre, Virgil Vernier réactualise la forme de la vanité et jette, de façon très habile, un pont entre l'ultra-contemporain et l'histoire, celle de l'art et d'une société.

Pointer sa caméra sur un abîme superficiel est souvent un exercice périlleux pour un cinéaste, avec le risque que le vide de l'objet filmé envahisse toute l'œuvre.

La forme, tranchée, est déjà un moyen de le contrer, en adoptant un vrai parti pris. Virgil Vernier, qui a fait du lo-fi la clef de voûte de son œuvre, braque donc son iPhone 6 sur cette bande tout à son aise dans un monde de luxe indécent – le seul qu'elle ait jamais connu – secret et inaccessible.

On y pénètre par la petite caméra d'un téléphone et l'on découvre des images comme dérobées à un profil Facebook ou Instagram qui signifient la distance qui sépare le spectateur de la bande et de l'environnement auquel elle appartient.

Virgil Vernier lui-même l'a pénétré à partir du compte Instagram de l'une des boîtes de nuits les plus chères de Genève, sur lequel il a repéré son casting et auquel se sont greffés quelques étudiants de l'école HEAD, collaborateurs de Vernier sur le film.

shellac-sapphire-crystal-image-3058-copyright-shellacUne fois à l'intérieur, Vernier tisse comme à son habitude une toile ténue, faite de symboles et de détails interconnectés, pour dresser un portrait ancré à la fois dans le social, l'histoire et le mythe, entre le documentaire et la fiction.

Au fil de discussions parfois assommantes, le déterminisme écrasant du groupe et de la classe se fait d'abord jour. Chaque début de révolte est doucement étouffée et leurs auteurs ramenés dans le rang : une jeune fille tempête contre les commandes indécentes de champagne du groupe en soirée avant de saisir une énième coupe, une autre refuse d'abord de prendre de la drogue avant de plonger le nez dedans, cédant à l'insistance de la bande.

À partir d'anecdotes recueillies ça et là, Vernier montre des archétypes sociaux, clichés assumés qui laissent entrevoir une logique sociale à l’œuvre.

À une échelle supérieure, le groupe se trouve connecté à l'ensemble de la société suisse, dont il constitue le dernier maillon, au détour d'une scène devant le mur de la réformation, qui représente les quatre réformateurs principaux de l'Église suisse protestante. Un nouveau contrepoint est créé, qui résonne presque comme une fin de monde : Filles et fils de la prospérité suisse, bâtie sur une prudence et une rigueur toutes protestantes, dilapident l'héritage moral et financier de leurs aînés avec une insouciance désarmante. Dans le ciel plus d'étoiles mais d'immenses panneaux publicitaires pour des marques de luxe.

Enfin, à un niveau symbolique qui rejoint directement la logique de la vanité baroque, il y a dans cette débauche d'argent et d'énergie une impuissance (il en est aussi littéralement question dans une scène) qui envahit le film et fait de ces jeunes blasés par une soirée pas franchement réussie, voire plutôt glauque, les symboles de la vacuité des choses humaines. 

Sapphire Crystal de Virgil Vernier, en salles et en VOD le 15 juillet, Shellac