Baz'art  : Des films, des livres...
23 novembre 2020

Interview de Clémence Rochefort pour son livre Papa, bel hommage à l'immense Jean Rochefort

C'était l'objet de notre article spécial livres paru lundi dernier : avec son livre '"Papa", Clémence Rochefort, la benjamine des 5 enfants de Jean Rochefort, rend un bel hommage à son comédien de père, décédé en 2017 et sur les liens particulier qui les unissaient.

On a beaucoup aimé le livre et la personnalité de son autrice qui semblait se dégager de ses écrits; l'occasion était belle pour prolonger la lecture et poser quelques questions à Clémence Rochefort pour parler de littérature, de transmission et bien évidemment de son père le génial Jean Rochefort : 

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 Baz'art :  Si on lit bien entre les lignes votre "Papa",  on a l'impression  que la genèse de ce livre prend sa source  dans deux phrases que deux personnes différentes vous ont dit à un moment de votre vie... Tout d'abord, il y a la dédicace de votre père  qu'il vous écrit en 2013 sur la page de garde son autobiographie : "Toi, ma Clémence, j'ai l'impression que tu rôdes autour des mots», puis quelques années plus tard le " Vous, je vous imagine écrire  " que vous a lancé lors d'un diner Jean- de Charles de Castelbajac. Est- ce qu'on peut dire que ces deux phrases  vous ont servi de déclic pour vous lancer dans ce projet  d’écriture ?

Clémence RochefortOui bien sûr , ces deux phrases ont été importantes dans mon cheminement personnel. Disons que je fais partie de ces gens, comme mon père l'était aussi d'ailleurs, qui ont besoin de tierces personnes qui les poussent avant d'oser accomplir quelque chose.

L'écriture était évidemment une idée fixe qui me trottait dans la tête depuis longtemps, mais au fond de moi, je me posais quand même fortement la question de ma légitimité.

Mon père avait  bien évidemment décelé la fibre artistique qui m'animait depuis toute petite ; sa dédicace il y a 7 ans n'a fait que poser des mots sur une évidence.

En parallèle,  la supposition  de Jean- de Charles Castelbajac, sans même que je n’ai encore à dire le moindre  mot, a fini de germer en moi une sorte de graine qui a contribué à ce que je me décide enfin à écrire quelque chose.

Vous savez,  j’ai longtemps hésité avant de me lancer dans une carrière « artistique », j’avais peur qu’on me fasse un procès d’intention parce que j’étais une fille de et surtout mon père m’avait dit qu’il fallait que je fasse ce métier uniquement si je sentais que c’était vital pour moi…

J’ai donc suivi des études de journalisme, j’ai exercé cette profession quelques années pour avoir un bagage, quelque chose de plus sur mais ensuite, quand j’ai senti que je passerais à coté de quelque chose de fort j’ai décidé de suivre une voie plus artistique…

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 Baz'art :Et ce quelque chose, c'était forcément l'écriture de ce livre qui s'est, j'imagine, basé sur les nombreuses notes que vous aviez prises depuis plusieurs années?

Clémence Rochefort : Non, en fait, quand j'ai commencé à écrire ce qui allait devenir ce livre, le format d'un livre n'était pas clairement établi.

J'avais même plutôt pensé au départ à écrire un spectacle, vu que j'ai une formation de comédienne. Ce n'est que plus tard une fois que j'avais bien avancé l'écriture, que je me suis dit qu'un livre serait finalement plus approprié.

Et pour répondre à votre autre question, avant 2018 et ma rencontre avec Jean Charles De Castelbajac, je n'avais pris aucune note, j'ai vraiment écrit qu'à partir de ce moment-là.

Mais comme je le dis à la fin du livre, à partir du moment où j'ai pris cette décision d'écrire sur mon père, je me suis astreinte à une discipline très routinière.

J'allais dans le même café, à la même heure, écrire quasiment le même nombre de pages, il y avait là quelque chose de très rassurant dans ces gestes-là.

Écriture, sport et sommeil ont fait partie de ce quotidien très monacal basé sur une discipline très rigoureuse et à la fois très passionnée :   rigueur et passion des éléments de ma personnalité à l'image, je pense de la personnalité de mon père (sourires).

Baz'art :Et comme vous le dites dans les dernières pages de "Papa", ces moments-là où vous vous êtes retrouvée seule avec votre père à travers la page blanche ont été plus positifs que douloureux, vous avez alors touché du doigt cette dimension cathartique de l'écriture dont on parle si souvent?

Clémence Rochefort : Ah oui,  tout à fait, même si certains de mes amis se sont inquiétés de me voir immergée corps et âme dans ce projet, de mon côté, je me suis senti vite mieux.

Comme je le dis dans le livre, écrire m'a donné l'impression que mon père m'accompagnait et c'était un accompagnement presque en douceur.

Même s'il y avait forcément des souvenirs douloureux, j'étais moins dans l'apitoiement et plus dans un projet, dans quelque chose de constructif qui a été profondément salutaire....

J'ai noirci ces pages avant tout pour conserver une trace. Il faut dire que j'ai toujours eu cette inquiétude, depuis que je suis petite, d'oublier les choses, que les choses ou les gens disparaissent peu à peu de la mémoire.

A cet égard, ce livre m'a fait du bien, et encore plus depuis qu'il est sorti et rendu public,  je peux plus facilement partager avec les gens, mes proches ou les lecteurs ces souvenirs personnels de mon père...

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 Baz'art : Vous parlez de vos proches, justement,  comment ont-ils réagi lorsqu'ils ont lu votre livre? Est-ce qu'ils-je pense notamment à votre mère et vos frères et sœurs- se sont reconnus dans le portrait de votre père ou est- ce qu'il y a eu des passages qu'ils ont voulu corriger ou modifier car cela ne correspondait pas à leur vision, je pense?

Clémence Rochefort : Oh non, personne ne m'a fait modifier la moindre virgule de mon livre, heureusement d'ailleurs (sourires)...

Ma mère, par exemple a trouvé, que mon texte rendait parfaitement hommage à mon père, elle l'a trouvé très pudique, donc tout à fait à son image.

Mais en même temps, cela me semble assez logique quand on y réfléchit : mes deux parents sont des gens d'une grande retenue et c'est assez logique qu'ils m'aient transmis cela, je n'allais pas faire un livre sensationnaliste où je m'épancherais sans la moindre pudeur, ça ne m'aurait pas du tout ressemblé, ni à moi ni à mon père....

Mais ce qui m'a fait le plus plaisir, c'est quand des gens qui ont très bien connu mon père, je pense par exemple à Marthe Keller, m'ont dit qu'ils retrouvaient énormément de lui dans ce livre, qu'il lui ressemblait beaucoup.

Ce genre de réflexions, vous vous en doutez, ce sont des choses qui comptent énormément pour moi, c'était évidemment une de mes intentions de départ, cette volonté de ne surtout pas le trahir (sourire).

Baz'art : Plus que le récit d'une fille d'un grand comédien, ce qui traverse vraiment votre livre c'est la singularité de votre relation liée à votre grande différence d'âge. C’est vraiment cela qui a marqué votre relation à tous les deux : c'est plus le fait qu'il avait 62 ans quand il vous a eu que le fait qu'il était un de nos plus grands comédiens français de tous les temps, n'est ce pas?

Clémence Rochefort : Ah oui tout à fait, je me suis rendu compte assez tardivement qu'il était ce comédien si adulé car il ne voulait surtout pas, ma sœur et moi,  qu'on vive comme des privilégiées.

Tandis que la différence d'âge, même si j'étais en 6e lorsque j'ai su son véritable âge- il s'était rajeuni de 17 ans pour me protéger- c'est quelque chose qui a vite imprimé nos relations.

 Quand il a eu 80 ans et moi, 17, il y a eu la mort de Bruno Crémer,  le premier à disparaitre de ses amis de la bande du conservatoire et avec ses autres amis de la bande, il a commencé à se dire que l’heure allait assez vite sonner pour lui aussi.

C’est à ce moment-là que j'ai pris conscience que mon père n'allait pas être éternel, j'ai vraiment profité de cette relation particulière et de chacun des instants qu'on a pu passer ensemble.

 Il y avait toujours au-dessus de nous cette sorte d’épée de Damoclès, cette grande faucheuse comme il l’appelait, qui lui faisait signe et qui a forcément impacté nos rapports. 

 Votre interrogation en soulève forcément une autre : mieux vaut il connaitre son père plus longtemps ou vivre une relation condamnée par le temps mais passionnée et passionnelle?  

Je pose la question dans le livre mais  je pense connaître la réponse (sourires) …

Baz'art : Et c’est vraiment le sujet de la transmission qui sous-tend toutes les parties de votre livre, c'est ce qu’il vous a légué du fait de son âge mais aussi et surtout en tant que Jean Rochefort, non ?

Clémence Rochefort : Ah oui tout à fait, c’est vraiment  sur le dessus sur lequel j’ai le plus insisté.

Ces qualités immenses d’esprit, d’humilité, de simplicité, de capacité de tout tourner en dérision, que mon père possédait en lui et que j’ai essayé de montrer sans appuyer dessus dans ce livre, je pense pouvoir dire qu’il me les a bel et bien transmises,  et notamment au cours de ces dernières années pendant lesquelles cette relation était si intense entre nous…

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Baz'art :Vous parlez d’humilité pour qualifier votre père et effectivement, cette qualité transparait dans toutes les pages de votre livre : on a l’impression qu’il était toujours étonné, même à 80 ans passé, de l’amour que lui portaient les gens,  c’est  assez fou à imaginer pour nous, quand même, non?

Clémence Rochefort : C’est fou en effet mais c’est la stricte réalité : je n'ai jamais vu mon père blasé ou méprisant envers les marques d’affection qu’il recevait du public

Il semblait toujours étonné par l’affection que les gens, le public ou les autres artistes, comme Édouard Baer ou Vincent Delerm qui l’appréciaient énormément dans la jeune génération pouvaient lui porter et je pense que c’est cet étonnement permanent que les gens ressentaient.

Vous savez,  mon père a percé très tard au cinéma, ce n’est à 40 ans passés, avec Bertrand Tavernier sur  « L'horloger de saint Paul » qui lui a appris à « tutoyer la caméra » qu’il a commencé à se dire qu’il pouvait  s’amuser à faire du cinéma

Mais ce n’est pas quelque chose qu’il avait clairement intégré, pour lui, jouer sur scène avec ses copains du conservatoire lui suffisait largement .

En fait, il se serait bien vu faire cela toute sa vie. Je pense qu’au fond de lui, c’était pour cela qu’il ne cessait de s’étonner de son succès tardif et incontestable…

Et ce qu’il aimait avant tout au théâtre justement c’était ce contact avec le public et avec toute la troupe, des comédiens au costumier. Je crois que cette formation théâtrale l'a beaucoup aidé à forger sa personnalité et qu’un acteur qui commencerait d’abord par le cinéma n’aurait pas forcément la même approche que lui…

Baz'art :  Par rapport à ses rôles, est-ce toujours difficile pour vous de revoir des films de votre père ou, un peu comme l’écriture, ça fait partie d'un sorte de thérapie pour vous aider à aller mieux ?

Clémence Rochefort : :Cela dépend des films en fait.

Tous ceux qu’il a pu jouer dans la seconde partie de sa vie, comme « Tandem » ou « L’homme du train », je reconnais totalement le père que j’ai connu, donc, ceux là  à la fois ça me fait du bien de retrouver un peu de lui, j’ai cette chance par rapport à ceux dont les pères n’ont pas été capturés par une caméra, mais parfois aussi ça peut aussi me faire plonger…

Par contre,  quand je regarde les premiers films qu’il a tourné, ceux dans les années 60/70, très sincèrement, j’ai l’impression que ce n’est pas mon père que c’est quelqu’un d’autre que celui que j’ai connu, c’est très étrange comme sensation.

Baz'art : Vous avez dit en début d'interview que « Papa « aurait pu devenir  un spectacle avant d’être un livre, est-ce à dire que l’écriture d’un spectacle autour de votre père, pourrait bien être votre prochain projet  à venir?

Clémence Rochefort : Non, pas forcément, je ne suis pas totalement convaincue que cela soit une si bonne idée…J’aurais l’impression un peu d’«exploiter » le filon de mon rapport à mon père continuellement, on pourrait ainsi penser que je n’ai que cela à dire et on aurait raison (rires).

Et  puis, en fait, tout ce que j’avais à dire sur mon père,  je l’ai dit dans ce livre, donc je pense qu’il est temps de passer un peu à autre chose.

En plus, en ce moment, le spectacle vivant,  ce n'est pas quelque chose de très porteur avec ce confinement, je ne suis pas sûre que ca soit l'idée la plus maligne de se lancer dedans (rires).

 Là,  actuellement, je suis en train de tourner un documentaire sur la disparition progressive des kiosques à journaux, un sujet qui me passionne depuis longtemps et qui vous le voyez, n’a pas grand-chose à voir avec mon père (sourires)…

Baz'art :Très bonne chance alors dans ce projet et dans vos suivants, chère Clémence et merci pour votre disponibilité et votre simplicité léguée par vos parents !  

Papa, de Clémence Rocherfort est paru depuis le jeudi 24 septembre 2020 aux éditions Plon

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