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 Le réalisateur Jean-Paul Salomé arbore à son CV une filmographie dense et passionnante, panachant les genres et alternant un cinéma populaire, souvent à grand spectacle  (Belphégor le fantôme du Louvre, Arsène Lupin, Les Femmes de l'ombre)  avec des films intimistes et  plus confidentiels  (Les Braqueuses,  Le Caméléon ou Je fais le mort). 

Alors que son dernier film  "La Daronne », sorte de fusion entre ces deux pôles, est disponible en VoD et DVD depuis le 13 janvier-(retrouvez notre chronique ici même), Jean Paul Salomé a accepté de répondre à nos questions.

Ce même 13 janvier, on a pu échanger avec lui par téléphone, alors même que le confinement ne cesse de perturber la bonne vie des films.

 De ce contexte et de la genèse de sa jubilatoire comédie avec une non moins jubilatoire Isabelle Huppert, il en sera évidemment question, au cours de ce passionnant échange qu’on vous livre sans plus attendre.

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  Baz'art : Bonjour Jean Paul et merci de prendre le temps de répondre à nos questions en ce jour particulier. En effet, LA DARONNE sort en DVD ce mercredi: est-ce, qu'à vos yeux, en ces périodes de pandémie et de fermeture de salles, une sortie vidéo prend plus d'importance qu'au cours d'une période "normale"? 

Jean-Paul Salomé : J’aurais en effet tendance à naturellement le penser: la sortie en DVD d'un long métrage, qui a tenu l'affiche au cours de cette année 2020 bien singulière, me parait être quelque chose de plus important  par rapport aux années précédentes.

La Daronne a connu un certain succès en salles- 425 000 entrées environ-  et vu, les circonstances c'était loin d'être gagné, mais on sait bien que, d’un autre côté, il a perdu quelques plumes au passage.

Une partie du public voulait voir le film mais n’a pu se déplacer dans les salles pour différentes raisons.

Je pense au public d'inconditionnels d'Isabelle (Huppert), qui sans évidemment le dénigrer, a un certain âge. Je sais que certains d'entre eux ne sont pas allés au cinéma par peur du virus.

Je pense aussi à tous ces  couvre-feux et à ces séances annulées (NDLR : celles de 10h du matin, celle de 14 heures, celle de 22 heures dans de nombreux cinémas parisiens et hexagonaux) qui ont considérablement réduit le nombre d’entrées potentielles.

Pour tous ces spectateurs- là qui n’ont pas pu découvrir le film en salles, la sortie vidéo est bienvenue : le film peut ainsi bénéficier d'une seconde vie non négligeable.

Et on le voit bien avec la promotion qu'il y a autour de cette sortie en DVD -Isabelle a même été interrogée dans "le Parisien" cette semaine, ce qui est très rare pour une sortie en vidéo- qu'on en parle plus que dans une période différente.

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Baz'art : Seriez-vous d'accord pour dire que votre film est quand même sorti en salles au bon moment, puisque le mois de septembre fut celui où les spectateurs sont bien revenu dans les salles ?

Jean-Paul Salomé : Oui, vous avez raison.  La Daronne est sorti dans les salles françaises le 9 septembre dernier, après avoir changé de date de nombreuses fois (NDLR : au tout début, il était prévu le 25 mars, puis le 15 juillet, puis à la mi-octobre).

Avec le recul, on peut donc dire que  le 9 septembre était la meilleure date de toutes celles qui ont été retenues. L'équipe de distribution du Pacte, Jean Labadie en tête et sa brillante troupe, avait entièrement raison sur ce choix de date.

Si le film était sorti en mars, comme c'était prévu avant le premier confinement, Isabelle n'aurait pas pu m'accompagner pour la promo car elle jouait au théâtre au même moment ; tandis qu'en septembre elle s'est pleinement investie dans cette promotion et cela m'a donné beaucoup de cœur à l'ouvrage (rires)....

De la même façon, en juillet, on a bien vu que les gens n'étaient pas revenus dans les salles de cinéma, la réouverture était trop proche et les gens n'avaient pas confiance...

 Quand les cinémas ont rouvert, le public n’était pas tout de suite au rendez-vous, il a fallu raviver la flamme, c'est assez normal que cela se passe ainsi...

La Daronne a ainsi fait partie du "bon wagon", faisant partie du groupe de ces films français qui ont contribué à redonner l'envie  du cinéma aux spectateurs à la rentrée, avec notamment  «Antoinette dans les Cévennes» ou «Les Apparences» , et tous ces films qui ont permis aux salles de vivre bon gré mal gré  jusqu’au deuxième confinement.

C’est d’ailleurs intéressant de noter que  le public ait répondu présent malgré l’absence de gros films américains.  Une des choses positives, si on veut bien voir la bouteille à moitié pleine, c'est que les salles ont pu garder un peu plus longtemps les films.

Il faut aussi noter que  le fameux « bouche à oreille » que l’on avait un peu perdu de vue ces dernières années a bien fonctionné. Nous en avons ainsi largement profité.

«La Daronne» a progressivement  a trouvé son public, sans les baisses de fréquentation de 50% d'une semaine sur l'autre que l’on pouvait rencontrer avant.

Et  enfin, j'aimerais ajouter que «La Daronne» a aussi connu une belle exploitation en Allemagne - avec 135 000 entrées.

J'aime beaucoup accompagner mes films à l'étranger, j'ai donc profité de sa sortie Outre-Rhin pour présenter le  film dans quelques villes comme Berlin ou Düsseldorf, même si la aussi, les salles ont été contraintes de fermer après trois semaines d’exploitation.

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 Baz'art :  Et du coup, vu le contexte,  avez-vous supervisé cette sortie vidéo avec encore plus d'attention que pour les précédentes? 

Jean-Paul Salomé : Avec autant d'attention, on va dire. (Sourires).

Vous savez, j’ai toujours été très investi dans la sortie de mes films au cinéma évidemment mais aussi après leur sortie en salles.

J'ai laissé l'équipe du Pacte prendre le contrôle des opérations car ils connaissent bien leur métier, mais ça ne m’a pas empêché de poser un regard rigoureux sur cette sortie .

Alors il est évident que le marché de la vidéo n'est plus ce qu'il était.

Je me souviens par exemple que pour « Les Femmes de l'ombre », on avait mis dans les bonus un making off très détaillé de presque une heure, c'est quelque chose qu'on voit plus du tout dans les sorties vidéos du moment...

Mais là par exemple, on a quand même tenu à intégrer en bonus des extraits de casting,  car pour ce film, le casting sur les personnages secondaires comme Scotch ou Chocapic ou  encore Madame Fo, ça a pris pas mal de temps...

  Baz'art :  Vous dites que vous accompagnez vos films à l'étranger avec un plaisir évident et plus largement, on voit bien, en suivant  régulièrement vos posts sur twitter, que vous aimez vous impliquer dans le processus de création d'un film de A à Z. Est- ce parce que vous avez conservé vos anciens réflexes d’ancien président d’UniFrance* ?

Je pense qu'il faut plutôt raisonner à l'inverse : si on a pensé à moi comme président d’UniFrance, c'est peut-être justement parce que j'avais pris ces habitudes dès mes premiers films (rires).

Pour répondre à votre question un peu plus sérieusement, disons que je sais, pour en discuter parfois avec eux, que quelques collègues réalisateurs  ne se soucient plus du tout de la vie de leurs films une fois que la sortie en salles a été réalisée.

Autrement dit,  ils ne voient pas trop l'intérêt d'accompagner les films à l'étranger  parfois plusieurs mois après la sortie du film ni de s'occuper de leur sortie en vidéo ou à la télé,  car ils sont passés à autre chose.

J'avoue avoir un peu de mal à comprendre ce raisonnement... Je sais que François Truffaut, pour ne prendre qu'un seul exemple, exerçait un contrôle total son film; il était présent à toutes les étapes, et notamment celles situées après sa sortie.

À mes yeux,  c'est assez logique de ne pas être à fond qu'au moment de l'écriture, du tournage et du montage, mais bien s’impliquer pleinement sur toutes les phases d'après.

C'est pour cela aussi que je me suis senti si frustré de ces périodes de confinement qui ont fait reporter le film à plusieurs reprises : on commence à bien s'investir dans la sortie du film et à quelques semaines avant, on doit tout arrêter alors qu'on avait donné pas mal de soi...

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 Baz'art :  En dépit de ces circonstances particulières qu'on vient de mentionner, "La daronne" a attiré plus de 400 000 entrées et c'est quand même un beau succès public. Pour vous, quelles ont été les raisons de ce succès? Au départ, le projet pouvait être casse-gueule sur le papier car cette Patience Portefeux est quand même quelqu'un d'assez politiquement incorrect et je sais  pur en avoir discuté avec certains réalisateurs que les financiers préfèrent en ce moment s'appuyer sur des personnages moralement irréprochables,  non? 

Jean-Paul Salomé : Oui bien sûr, et si le personnage de Patience Portefeux m’a bien sûr tout de suite séduit, il est évident que son coté anar de gauche qui prône la dépénalisation du cannabis et qui reproche aux flics d'être trop honnête, peut quelque peu déconcerter...

Et quand vous parlez de la frilosité des financiers, je pense que si aucune chaine hertzienne ne nous a suivi en amont du projet (mais certaines ont quand même acheté le film pour une diffusion, une fois qu'ils ont vu que le film marchait bien), ce n'est pas un hasard. Pour moi qui ai tendance à réaliser plutôt des gros films populaires avec des gros budgets et des stars au casting, c'était un peu une première…

Pour revenir sur les raisons du succès du film, je ne suis pas forcément le mieux placé pour en parler, mais disons que je pense, pour avoir analysé les retours sur ce film, que l'équilibre entre polar et comédie fonctionne plutôt bien, ce qui n'est pas toujours le cas dans un film qui  mélange les deux pôles.

Je pense aussi que le regard acerbe décalé et également très documenté, un regard qui était évidemment déjà bien présent dans le livre,  sur ce monde   de trafic de stupéfiants a  réussi à séduire  les spectateurs...

Et puis évidemment, il y a Isabelle, qu'on n'avait peu l'habitude de voir avec un tel potentiel comique et qui montre,  je crois,  toute l'étendue de son talent. ...

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Baz'art :  Isabelle Huppert est formidable, personne ne peut le nier, mais les autres comédiens sont aussi exceptionnels et parfois moins attendus. Je pense par exemple à  un Hippolyte Girardot  qui donne énormément d'épaisseur à un personnage qui n'en avait pas forcément dans le roman à mon sens, non?

Jean-Paul Salomé : C'est sûr que nous avons eu pas mal de difficultés à trouver le bon acteur pour ce personnage de patron des stups. 

Quand nous avons adapté le roman avec Hannelore Cayre, on a beaucoup creusé ce personnage qui, comme vous le dites,  n’était écrit dans le roman qu'en pointillés.

C’était difficile de trouver un comédien capable de représenter à la fois l’autorité et le côté amoureux transi mais pas naïf. 

Nous avons trouvé le bon acteur que quelques semaines avant le tournage mais avec Hippolyte, on peut dire que ce fut vite comme une évidence. 

Au départ, on avait pensé à un profil plus farfelu, mais finalement on a trouvé bien que ce personnage soit plus posé, qu’il aide à ancrer cette histoire un peu folle dans une certaine normalité.

Hippolyte l’a fait avec beaucoup de sincérité. Il a l’autorité de sa fonction, commandant d’une section à la brigade des stups, mais c’est aussi un personnage un peu lunaire, assez doux.

 Hippolyte et Isabelle avaient déjà tourné ensemble il ya presque trente ans,  dans «Après l’amour» de Diane Kurys. 

Ils se sont retrouvés sur le tournage et on a ressenti immédiatement une vraie alchimie entre eux ; alchimie qui transparait à mon sens de façon formidable dans cette scène finale entre eux, cette scène que l'équipe qualifiait de "séquence à la Ozu" où ils sont assis sur des cartons de déménagement.

Cette séquence, qui est à la fois pas grand chose et tres importante, tout se  joue et tout se dit dans les silences et les non-dits entre les deux comédiens.

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Baz'art :  J'ai entendu dire qu'au départ cette aventure, "La Daronne" a pu voir le jour grâce à un heureux concours de circonstances, vous confirmez?

Jean-Paul Salomé :  Ah ça, oui, on peut dire que La Daronné doit sa naissance grâce à une de ces coïncidences qu'on ne voit que dans les films' sourires)

 Figurez-vous qu'à l’été 2017, je quitte Unifrance, après plus  de quatre ans de présidence. Lors des derniers mois, je voyage et sympathise pas mal  avec Isabelle Huppert, qui  présente ELLE, de Paul Verhoeven, un peu partout dans le monde. 

À la fin d’un de ces voyages, je lui dis que j’aimerais beaucoup que nous travaillions ensemble. « Ah oui, une comédie, ce serait bien ! », me répond-elle. 

Entretemps, Marc Irmer, qui a produit COMMIS D’OFFICE le premier film réalisé par Hannelore Cayre , a pensé à moi pour adapter La Daronne

Je reçois le livre, qui m’emballe car j'y vois de suite la possibilité d’un beau portrait de femme, avec à la clé un rôle intéressant pour Isabelle Huppert. 

Je rencontre Hannelore. Je sais qu'il y a une sorte de "casting" pour faire partie du projet et que d’autres cinéastes sont sur le coup. J'apprends vite que la plupart de ces cinéastes semblent vouloir garder la mécanique policière et gommer un peu la comédie. 

Je lui dis que pour moi, c’est l’équilibre entre les genres qui est intéressant, elle en paraît satisfaite. Je lui parle de mon idée d'avoir Isabelle Huppert pour le rôle principal, elle est ravie mais n’y croit qu’à moitié. 

Coïncidence invraisemblable, quand j’appelle Isabelle, qui arrive sur son lieu de vacances, elle me dit avoir acheté le livre à l’aéroport, l’avoir lu dans l’avion et qu’il lui a beaucoup plu.

Donc, sous réserve que le scénario lui aille, elle est d'accord pour ce projet.

Ainsi, avec Hannelore, qui tenait participer à l’adaptation, nous avons donc commencé à écrire et à faire avancer le projet jusqu'à son terme. 

La Daronne avec Isabelle Huppert : nouvelle date de sortie - Sortiraparis.com

Baz'art :  Et avec Isabelle, l'aventure semble continuer de plus belle puisqu'il paraitrait que vous avez un projet de film en commun, « La syndicaliste* *«, projet qui d’après ce que j’ai pu lire dans le JDD, est en très bonne voie, n'est-ce pas? Vous avez donc l'intention de marcher sur les traces d'un Claude Chabrol avec votre nouvelle muse ? 

Jean-Paul Salomé : Ce qui est certain, c’est qu’avec Isabelle sur le tournage de la Daronne, ça a été une vraie collaboration, quelque chose de réellement inoubliable que j'aimerais bien renouveller.

Et pour rebondir sur votre remarque, si je devais marcher sur les traces d'un cinéaste comme Chabrol, cela me va,  franchement il y a pire comme référence, à mon sens (rires) . 

Disons que j'ai à ce jour  plusieurs projets pour le cinéma en développement. Et en effet ce projet dont vous faites allusion.

Mais pour le moment, il n'y a absolument rien de définitif là-dessus, c'est vraiment trop tôt pour en parler, on verra bien ce que cet avenir, si incertain, nous réserve..

J'essaie de ne pas trop me disperser dans ce que j’ai prévu dans les mois à venir, vous voue doutez bien, qu'avec les circonstances que l’on connait, ce n’est pas tous les jours évident.....  

*Organisme chargé de la promotion et de l'exportation du cinéma français,

**Adaptation de l'enquête éponyme de Caroline Michel-Aguirre publiée aux éditions Stock.

 Merci à Jean Paul Salomé, au Pacte et à Darkstar pour la tenue de cette interview.