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Sous les trombes d’eau, trônent trois grandes lettres qui éclairent la nuit tombante : TGP. A chaque fois, je voyais passer des idées de pièces mais je ne me donnais jamais le temps d’aller les découvrir. C’est surement le nom de Julie Deliquet, qui m’a poussé à sauter le pas. Directrice du Théâtre Gérard-Philipe de Saint-Denis depuis 2020, elle est devenue en juillet dernier la deuxième metteuse en scène en 77 ans à présenter un spectacle à la Cour d'honneur du Palais des papes. Un symbole qu’elle revendique à recontextualiser dans les arts du spectacle : la part des spectacles mis en scène par des femmes atteint 38%, selon une étude réalisée sur la saison 2020-2021 par le Syndeac (Syndicat des entreprises artistiques et culturelles). 

Mon baptême du feu sera politique : Myriam Bourdenia et Louise Vignaud représentent pour une des premières fois, le massacre des Algériens du 17 octobre 1961 et toute l’omertà mise en place par la suite. Cette nuit reste trop peu évoquée dans les manuels d’histoire et qui met mal à l’aise nombre de groupes politiques avec une photo en mémoire : « Ici on noie les Algériens ». 

Ce jour-là, à l’appel du FLN, entre 20 000 et 40 000 Algériens soumis au couvre-feu défilent dans les rues de la capitale. Ordre du préfet de police de Paris, Maurice Papon : prévenir et réprimer cette manifestation pacifique.

Les policiers, avec l’appui de harkis de l’armée française, procèdent à des arrestations en masse (environ 12 000 personnes), tabassent les protestataires, les torturent, les tuent, et les jettent dans la Seine. Bilan : entre 120 et 200 manifestants meurent au cours de cette nuit. Mais « Il ne s’est rien passé. » selon Roger Frey, ministre de l’Intérieur.

Rares sont les voix et œuvres qui abordent cette page de l’Histoire : elles ne se comptent que sur les doigts d’une main. C’est même 2 doigts levés : un documentaire de Philip Brooks et d’Alan Hayling sorti en 1992 et La bataille de Paris de Jean-Louis Einaudi. Quant aux voix, beaucoup ont été tues, parmi lesquelles Brigitte Lainé, ancienne conservatrice en chef des Archives nationales, décédée en 2018 (dont est inspiré un personnage). 

Il faudra des années pour que la vérité surgisse grâce aux travaux d’historiens, de journalistes, d’archivistes. Les mémoires de la Guerre d’Algérie ont tardé en France : il a fallu attendre janvier 2022 pour que le président Emmanuel Macron parle du massacre de la rue d’Isly comme d’un « acte impardonnable pour la République », fusillade dans laquelle des dizaines de partisans de l'Algérie française furent tués par l'armée en mars 1962. En ce qui concerne le massacre du métro Charonne, où neuf personnes qui ont trouvé la mort le 8 février 1962, un hommage a été rendu, la reconnaissance du crime d’Etat attend toujours…

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Cet événement tragique, Louise Vignaud a choisi de lui donner corps par la fiction surement pour mieux accrocher le spectateur . Ce n’est pas une pièce documentaire, le massacre (terme que Maurice Papon a voulu faire condamner) du 17 octobre 1963 ne sera pas représenté, seules les causes et conséquences seront présentées. Porté par des comédiens de très grand talent, le jeu se déploie avec une fluidité remarquable. Nous public sommes happés, surtout face à Yasmine Hadj Ali bluffante en adolescente militante du FLN, la plus jeune tué par les policiers. 

Trois parties - « La différence », « Le silence » et « La nuit » - montrent trois phases : les militants pressés de cette réunion et d’un possible basculement dans le mouvement. L’après avec l’impunité policière et le silence instauré au plus près des évènements, en l’occurrence les archives. Puis, le soir même, très court mais significatif par son intensité et le climat de peur instauré sur le plateau.           

La pluie tombe sur scène comme dehors d’ailleurs, ce qui ne nous empêche pas de penser à ce qui est arrivée au plein centre de Paris il y a 60 ans. Ce que nous regardons n’est que la conséquence de faits et de sujets construits depuis des décennies et présents encore de nos jours : l’héritage post-colonial des générations issues de l’immigration (« dans le plan, ils n’était pas prévu ») ou encore le schéma controversé du maintien de l’ordre.

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La scénographie se base sur des symboles subtils ainsi qu’une grande intelligence en termes d’économie du plateau qui permet de créer différentes ambiances, d’angles de réflexion autour de cette nuit. Ce sont les grandes tours d’acier qui deviennent rayons de pharmacie puis casiers mobiles d’archives et enfin, morgues vidées avec les dossiers détruits. Et la pluie se mélange au sable apporté du désert par le vent pour donner l’impression de sang qui a coulé sous les ponts de Paris. Il est d’office balayé vers le public, qui ne peut rien dire.

On sort de la salle avec l’impression d’avoir reçu une grande claque remarquable. Nuit d’octobre est une pièce révoltante et d’utilité publique. Une utilité publique qui devrait être réutilisée dans toutes les classes de terminale, âge où sont étudiées les mémoires de la Guerre d’Algérie. Certains avaient déjà compris le message : deux groupes scolaires étaient dans la salle et ça réconcilie un peu…

Crédits photos : Rémi Blasquez

Nuit d'Octobre 

Écrit par Myriam Bourdenia et Louise Vignaud

Mis en scène par Louise Vignaud 

La pièce s'est jouée au théâtre Gérard Philipe (CDN de Saint-Denis) du 15 au 26 novembre. Elle se joue acutellement à La Criée – Théâtre National de Marseille, du 29 novembre au 3 décembre 2023.   

 Prochaines dates : 

Théâtre Molière (Scène nationale archipel de Thau à Sète) – le 19 mars 2024  

Le Bateau Feu – Dunkerque – le 22 mars 2024Jade SAUVANET