Rencontre avec Bob Levasseur et Arthur Viadieu, comédien et metteur en scène de « J’aurais voulu être Jeff Bezos »
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D’une joute manichéenne en vers entre une aficionados d’Amazon et une anticapitaliste, naissent nos contradictions de consommateur.rice « responsable ». L’ovni change de forme, il se concentre maintenant à retracer l’histoire et les interviews d’un de ces 7 pères de la Silicon Valley : Jeff Bezos. Promoteur du libertarisme comme son ami Elon, il dit n’être parti de rien et avoir réussi à la seule force de sa volonté… Son ambition : que la fonctionnalité proposée par son empire se faufile dans les sphères du travail, du commerce et de nos propres maisons. Et pourquoi pas jouer sur un chantage affectif pour récolter nos données ? Dans la Amazon family, tout est calculé et on loue le « Seigneur Bezos ». Au travail, trône sur les taules d’acier « work hard, have fun, make history » (« travaille dur, amuse-toi, crée l’histoire » en anglais). Comment s’amuser quand le « travailler plus, gagner moins » est de mise ? Les machines planent comme une menace de remplacement et les syndicats sont criminalisés. Bref, ce n’est que le reflet de notre réalité. Le tout premier syndicat chez Amazon a dû attendre 2022 pour voir le jour. Mais ici, nous sommes entre convaincu.es, nous ne voulons pas prendre sa place. Le collectif P4 propose une fable, un ovni absurde, cynique et hilarant à souhait pour dresser le portrait de Jeff Bezos et de l’empire Amazon (et tous ses potes de la Silicon Valley) en empruntant au classique comme au dystopique afin de démontrer leur envie démesurée de tout posséder (et détruire). Coup de cœur assuré !!
(Critique à retrouver dans notre journal de bord du OFF d’Avignon)
Alors que le collectif P4 s’apprête à débuter sa tournée et sa première date le 4 octobre à Dol-en-Bretagne, nous avions rencontré Bob Levasseur et Arthur Viadieu, respectivement comédien et auteur et metteur en scène du collectif P4 en pleine effervescence avignonnaise en juillet dernier.
Vous pourriez me parler de votre parcours ?
Bob : Moi, j'ai commencé le théâtre quand j'étais au collège. Au fur et à mesure, j’aime beaucoup ça, et je finis par monter à Paris pour faire du théâtre et le conservatoire au centre du 11ème . J’y ai rencontré une partie de la compagnie sauf Roma Blanchard qui fait le conservatoire de Lyon. On ne savait pas forcément ce que ça allait devenir mais on se souvient de la parole des anciens qui disaient qu’on se développerait ensemble avec les gens de notre promo. Ça s’est avéré le cas. On a la même façon de travailler.
Et toi Arthur ?
Arthur : J’ai commencé le théâtre très jeune aussi, je voulais faire ça depuis tout petit. Mais j'ai fait des études avant, un master en biologie moléculaire. Pendant le master, je jouais dans une comédie à Paris. Puis, j’ai passé les concours de conservatoire d'arrondissement et j'ai rencontré Bob au conservatoire du 11ème, et tous les copains du collectif. On a monté la compagnie il y a cinq ans.
Qu'est-ce qui vous a poussé à créer le collectif P4 ?
Arthur : L’envie de se retrouver, de faire des choses ensemble, vu qu'on se ressemble dans nos envies. Il y a aussi une petite lassitude d'être dépendant du désir des autres, aller chercher les metteurs en scène et faire des trucs qui ne me plaisent pas vraiment. On s'est mis ensemble pour faire des choses qui nous ressemblent.
D’où est venue l’idée de s’attaquer à la figure de Jeff Bezos ?
Arthur : Je suis passionné par la technologie et l'influence qu'elle a sur nous. Je cherchais à adapter un essai du philosophe post-Seconde Guerre mondiale qui s’appelle Günther Anders, L’obsolescence de l’homme. J’essayais de trouver un prisme pour en parler et la figure de Jeff Bezos et le monstre qu’est Amazon permet de bien parler du monde technique qui nous entoure.
Comment s’est passé le processus de création ?
Arthur : On a passé un concours avec le Théâtre Treize qui demandait 10 minutes de lecture. J’avais ces 10 minutes écrites. On a passé le premier tour et pour le deuxième, ils demandaient 30 minutes, on les a écrites et mises en scène. Ensuite, au troisième tour, il fallait monter la pièce. Ça s’est fait par contrainte et c’est pas plus mal.
Bob : C'est un collectif artistique sur le plateau, mais pour ce projet, Arthur avait vraiment énormément d'avance sur l'écriture, la mise en scène et sur ce lorsqu'il avait envie d’exprimer. Ça a vraiment été le capitaine de cette recette. Même si on s'est rencontrés dans une sorte d'horizontalité, là, on a suivi Arthur corps et âme.
Pour l’écriture, Arthur, t’es passé par ce fil rouge de l’essai d’Anders ou par l’écriture de saynètes ?
Arthur : Alors, très vite, j'ai écrit des saynètes et j'ai fait un travail documentaire assez sérieux sur Amazon et Bezos. J’adore les petits exercices de virtuosité de comédiens, qu’ils passent du coq à l’âne. J'avais envie qu'ils s'amusent sur scène donc j'ai écrit plein de scènes de registres différents, même si tout reste sérieux dramaturgiquement. Mais il n’y a pas de fil rouge à part le sujet traité..
Bob : L’absence du récit est très chouette, d’avoir un patchwork de saynètes qui parlent d’un thème. Je pense qu'on va avoir du mal à se détacher de ça pour raconter un récit chronologique.
Arthur : Ce qui va rester de ce travail, c’est sortir du récit. Je n’ai pas envie de raconter des histoires sur le plateau, avec une trajectoire traditionnelle de personnage.
Via un travail documentaire ?
Arthur : Pas forcément… Plutôt une dramaturgie éclatée !
Bob : Arthur part de la satire, la satura en latin, soit se moquer du roi avec plein de styles théâtraux tout en tournant autour d’un thème.
Arthur : Ce sera plus une forme similaire, pas le même fond.
Justement, sur le mélange des registres comiques, absurdes et dystopiques avec la famille Amazon…
Bob : Ce n’est pas si dystopique que ça…
Arthur : C’est plus le futur du passé, une satire car on est déjà dedans dans le divertissement de l’infini quand l’un d’eux crève mais qu’ils restent intéressés par les machines.
Bob : Ce qui est intéressant, c’est le travail documenté. Tout est vrai même si on le tourne en dérision. Alexa a vraiment demandé à un gamin de mettre ses doigts dans une prise. Il y a vraiment les frigos qui contrôlent pour te dire ce qu'on doit manger et même les commandes aux Etats-Unis. (…) La scène de 1984 avec Bezos est réelle. (…) Il n'y a pas vraiment de dystopie. Juste on a fait une grosse salade.
Vous vous êtes appuyés sur des interviews de travailleurs et travailleuses d’Amazon aussi
Arthur : On a fait un montage, un condensé de témoignages réels.
Bob : Pour 1984 d’Orwell, ça s’est vraiment passé, il y avait un problème de droits. Il l’a enlevé des tablettes Kindle. Le hasard fait que ça tombe sur ce livre mais ça fait grincer des dents en soi…
La pièce ne traite pas que de Jeff Bezos mais aussi de tous ses amis de la Silicon Valley
Arthur : Oui bien sûr.
Bob : Ça traite de nous aussi sans jamais être moralisateur.
Arthur : La pièce ne dit pas « N’utilisez pas, c’est mal ». Personnellement, je n’ai pas demandé à ce que mon désir soit satisfait dans la minute mais si tu me le proposes, je ne vais pas dire non… (…) Ces applications viennent combler des failles humaines. Je pense à l’IA qui va venir combler un gros besoin de consolation, d’être écouté et reconnu par une machine. Beaucoup de personnes le font déjà, pas en tant qu’assistant pour trouver le meilleur kebab à Paris, par exemple, mais pour des problèmes d’héritage. (…) C’est une zone grise. On peut toujours dire « oui mais ». Si t’es à Saint-Pierre-et-Miquelon, c’est les seuls à pouvoir te livrer rapidement. J’avais eu des discussions philosophiques avec Chat GPT qui m’avait dit que « l’addiction n’était pas une dérive, c’est le modèle économique de ces entreprises qui est basé sur l’addiction ».
Comme je parle de l'individualisme poussé (bon j'enfonce des portes ouvertes), Günther Anders, dans L'obsolescence de l'homme, parle qu’on est en train de se transformer en ermites de masse dans les années 60, alors que notre prochain est juste à côté. Nos boucles algorithmiques nous poussent à être de plus en plus isolés. Même, il y a une tendance à la société de dire: pense d'abord à toi, il faut que tu sois, il faut que tu te répares toi-même.
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Comment a évolué la mise en scène ?
Arthur : Par exemple, les alexandrins du début, je voulais les sacraliser à la fin. Bob a eu l’idée de les mettre au début avec le grand discours de ce personnage qui prend le colis Amazon à la fin. Ça marche trop bien et ça montre nos contradictions entre les idéaux et les compromis avec ce système pourri. Si tu veux t’extraire de ce monde, tu dois faire un effort démesuré, t’isoler de la ville… Cette liberté se fait au prix de la solitude. Autre exemple : les oreilles de lapin qui devaient être des lunettes patates. Il y a 3 jours, on est allés chez Action et Bob les a trouvés.
Bob : Même nous, ça nous arrive d’être dans des contradictions quand notre scénographe n’a pas le temps. (…) L'année dernière, on avait une contrainte de temps, on devait rentrer dans un créneau. Notre spectacle faisait une heure quarante. Il fallait qu'on coupe 25 minutes pour rentrer. On a dû aller à l’efficace et maintenant, on ne sortirait plus ce format, parce que c'est hyper dynamique. On se laissait le temps de faire du Günter Anders, par exemple, d'être plus didactique sur certains trucs.
(…) Franchement, au début de cette pièce, il y a 5 ans, j’étais un néophyte et quand on demandait aux gens, ils ne savaient qui était Jeff Bezos et je trouve ça dingue. Il faut savoir que le passage de la Légion d’honneur est réel : Emmanuel Macron lui a vraiment donné la décoration le premier jour de la grève pour la réforme des retraites. C’est complètement lunaire !
Plus largement, dans le contexte de la baisse du budget de la culture, pour vous, en tant que compagnie émergente, quel est votre regard ? Est-ce que ça vous impacte ?
Bob : Nous, on est tellement immergés qu'on n'a pas encore accès à des subventions.
Arthur : Pour l'instant, on est en train de faire ce que le Ministère de la Culture aimerait exactement que toutes les compagnies fassent, c'est-à-dire ne rien demander, et se débrouiller tout seul. Si on veut des spectacles plus gros, il va falloir avoir voir les régions et est ce qu’il y en aura encore ? Je ne sais pas…
On a de la chance parce qu’on est passés à travers les mailles du filet. On a une super tournée l'année prochaine. Mais des tournées comme ça en sortant d’un Avignon, c’est rare. Avant, c’était normal, t’avais 30-40 dates et du travail pour tout le monde. Maintenant si t’as 5-10 dates, c’est un succès. Les lieux, les régions et la culture ont de moins en moins d'argent.
Bob : C’est vrai qu’Avignon a beau être avec des valeurs de gauche, ça reste ultra capitaliste. Il n’y a pas de régulation, sans viser personne. En tant que compagnie immergée, même si tu fais un très bon Avignon, tu repars avec la mise du départ si t’as de la chance. C’est un gros risque à prendre.
Est-ce que vous avez des projets pour la suite ?
Bob : C’est flou. Le collectif est une hydre à plusieurs têtes, ce serait bien qu'on parte un petit peu comme une toile d'araignée à droite, à gauche. Arthur a envie de continuer à parler de la technologie et du vide qu’elle comble en nous. Elle rentre dans les failles, les écarte et les remplit alors qu’en fait, elle ne sert pas à grand-chose.
Arthur : Ce dont j’ai envie de rire, c’est la déformation qu’elle crée en nous, la transformation ou la déformation de nos humanités.
Bob : Le fait de travailler pour cette pièce m’a fait prendre conscience qu’on vivait une époque formidable dans le sens qu’on est vraiment en train de vivre une révolution industrielle et que l'on ne se rend pas compte. Toutes les périodes montrent des choses fortes et on s’en rend compte après. Il faut le regarder sans jugement, avec des faits, essayer d’en rire et ne pas faire du comptoir et ne pas dire que ce n’est pas bien. Comment est-ce qu'on peut rigoler de nous-mêmes avec ça ?
Arthur : On est vraiment dans la société spectaculaire de demain, ni plus ni moins.
Toujours avec le registre de l’absurde ?
Arthur : Pas forcément. Là, j'ai envie vraiment d'aller creuser dans l'intimité des personnages, que ce soit beaucoup plus à fleur de peau, comme dans le monologue de fin.
Bob : Je crois qu'on ne va pas s'obliger à faire la même chose. Personne ne nous attend. On est une jeune compagnie, on a envie surtout de prendre du plaisir à faire ce qu'on fait. J'espère surtout qu'il y aura d'autres projets qui plaisent ou non, mais qui nous plaisent à nous.
Crédits photos : Avril Dunoyer / Gérard Leclère
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J’aurais voulu être Jeff Bezos
Écrit et mis en scène par Arthur Viadieu
Avec Bob Levasseur, Chloé Chycki, Claire Olier, Mathias Minne & Roma Blanchard
Création Lumière de Maxime Charrier
Scénographie de Lucie Meyer
Création musicale d’Antoine Mermet
Costume du Collectif P4
Jade SAUVANET
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