Baz'art  : Des films, des livres...
12 septembre 2025

Rencontre avec Pauline Loquès, réalisatrice de « Nino » : « J’aime bien quand les films posent des questions et ne répondent pas à toutes. »

 

Nino vient d’avoir 29 ans un vendredi. La journée commence par une visite à l’hôpital pour récupérer des examens médicaux. En l’espace de 3 minutes, il apprend être atteint d’un cancer de la gorge avancé. Son traitement doit commencer lundi. Le sol se dérobe sous ses pieds, un brouillard se forme. Le seul son passant est d’une forme ultrasonique, bloquant toute réflexion. De ce sous-sol, Nino aperçoit les déambulations de Paris continuer. Dans la capitale aux tons bleutés et grisonnants, il s’élance dans une errance de 3 jours, à la solitude toujours interrompue par le vacarme de sa ville et la fougue de son entourage. De cette errance, Pauline Loquès en tire un récit d’une profonde justesse et d’une sensibilité touchante par l’intime irrésolvable. Celui d’une génération conduite par la quête de sens et l’acceptation des bouleversements, au prix de la sérénité. Un premier film révélateur d’une grande intelligence d’écriture et d’une puissance douce. Rencontre avec notre révélation de la rentrée. 

 

Comme tu avais été programmatrice par le passé, qu'est-ce que cette expérience, cette ancienne vie t'a apporté pour cette nouvelle vie de cinéaste ? 

 

En fait, moi, je n'étais pas tout à fait programmatrice, plus assistante de journaliste (il n’y a pas trop de termes pour ça). J'étais à la matinale de France Inter, puis j'ai bossé avec Léa Salamé sur son émission du samedi soir. Je préparais les interviews avec les journalistes. Sur une matinale comme France Inter, c'est deux interviews par jour avec des sujets très différents, et donc ça m'a appris plusieurs choses : déjà à travailler (rires). Avant ça, je ne savais pas travailler avec méthode. Aussi, d'être rompue à l'écriture, de mobiliser ses connaissances sur un sujet et ensuite, d’avoir une ouverture d'esprit vraiment grande sur tout ce qui se passe dans le monde. 

 

Ce n’est pas très différent d’écrire des films, je trouve, c'est un peu raconter la vie des gens, chercher à transmettre ce qu’est la vie des gens à d'autres. Ça m'a appris énormément de choses. C'est un endroit où je pourrais retourner, franchement, sans problème. 

 

Avec un œil différent dans la manière de poser les questions…

 

Absolument. Voilà, il faut s'adapter. Ça crée beaucoup d'empathie, il faut se mettre à la place des gens pour poser les bonnes questions. C'est difficile de poser des questions. Je trouve qu’on apprend beaucoup de choses en posant des questions aux gens plus qu’à soi. 

 

Comment s'était passé le processus d'écriture du scénario que tu avais développé seule ? 

 

Toujours en travaillant à côté. Ça a été des années assez longues quand même pour trouver. Moi, j'ai fait une petite formation de scénariste en deux mois il y a quelques années donc je n'avais pas beaucoup les outils. J'y suis un peu allée au feeling sur un personnage, un sujet. J'avais le personnage, je savais que je voulais faire un film lumineux sur le cancer et donc j'ai écrit, mais en tâtonnant.

 

Je ne suis pas passée par toutes les étapes classiques. On dit qu'il faut faire un séquencier, un traitement… Je vais souvent dans des scènes dialoguées qui n'apparaissent pas dans les films mais j'ai besoin de mettre des gens ensemble et de les entendre parler. Après, ça crée un film. Pendant longtemps, c'était un peu des bouts de deux scènes jusqu’à unifier le tout pour donner une vraie trajectoire à ce personnage. C'était lui et sa mère, lui et son pote, lui et son ex, et puis après, il a fallu créer du lien dans tout ça. Mais c'est vrai que j'aime bien mettre des personnages ensemble, les entendre parler. 

 

Ce n’est pas venu par la structure qu’on peut dire traditionnelle…

 

Pas du tout. C’est aussi par méconnaissance et un peu par refus de trop fabriquer. Ça me fait un peu peur, et ce n’est pas trop ce que j'aime en termes de cinéma. Par esprit pratique aussi, je savais que j'aime bien les films chroniques, que c'était un film d’errance... Au bout d'un moment, il commence à parler tout seul, je vois que c'est moi qui écris. Mais une fois que j'ai compris comment il parlait son phrasé et son débit, les mots qu’il choisit, ça roule un petit peu en fait, et ça roule sur trois, quatre ans… 

 

L’errance dont tu parlais, c’est une manière de montrer la sidération ? 

 

Oui. Déjà, j'ai trouvé assez vite qu'il allait perdre ses clés, parce que sinon, il va rentrer chez lui, et il ne va rien se passer dans ce film. Le mouvement est quelque chose qui me permet d’exprimer les idées qui viennent. Quand je n'écris pas, je marche. Et j’avais envie de filmer Paris, de montrer ce que ce serait d'avoir un diagnostic de maladie dans une grande ville où le réconfort est difficile à trouver. C’est assez hostile. Les gens sont dans leur vie, donc ce n'est pas n'importe quelle errance non plus. C'est vraiment une errance dans la ville. Paris offre, comme n’importe quelle grande ville, des perspectives, des rencontres. J'aimais bien ce que ça ouvrait aussi. 

 

Justement je pensais au plan large sur Stalingrad. Tu en avais parlé dans plusieurs interviews que chacun était dans sa vie. Mais on pouvait aussi penser que ça pouvait arriver à n'importe qui. Je trouve que ça parle aussi d'une génération qui accepte le suspens, qui a appris à vivre avec et qu’il y a un risque du lendemain.

 

Bien sûr, c’est l’épée de Damoclès. On dézoome et on se dit : « Ça pourrait tomber sur toi, ça devrait tomber sur toi aussi ». Il y avait un peu ça, c'est-à-dire on a choisi de s'intéresser à cette vie-là, mais on s'intéresse aussi à une autre, et puis ça plane en fait un peu comme ça, et on se dit : « C'est tombé sur telle personne, pourquoi pas sur moi ? ». C’est le sentiment que j'ai avec les cancers ; une forme de grande loterie quand même… 

 

Même au-delà de la maladie, tu parles beaucoup de la remise en question via la meilleure amie de Nino, qui fait une psychanalyse, son meilleur ami interprété par William Lebghil qui trouve des réponses à tout via les podcasts. 

 

Moi, j'avais envie que les personnages secondaires existent. Je les aime autant que le personnage principal, et leurs vies m'intéressent autant. Alors, ils arrivent en deux scènes, à créer, à habiter, un chemin de vie, un corps. Mais il y avait ça aussi. Chacun est dans ses problèmes, qui ne sont pas des petits problèmes. C'est quand même un film existentiel. Je trouve que Nino l'incarne et tous les autres cherchent quand même dans leur existence quelque chose : est-ce qu'il faut faire des enfants ? Être en couple ? Arrêter de travailler ? Lâcher prise pour s'amuser ? J'avais un peu peur que ce soient des considérations d’urbains. En fait, ce sont des trucs qui parlent à tout le monde. En tout cas, cette génération-là qui ne sait pas où regarder. C’est une manière de donner du sens quand on ne sait pas où se positionner. J'avais envie que ça existe, très très fort et ce film n’aurait pas été le même s'il n'y avait pas eu tous ces personnages.

 

Dans une interview du Film Français, vous avez dit que William Lebghil, Camille Rutherford ont beaucoup été touchés par le personnage de Nino. À quel point ils ont aussi un impact sur son personnage ? Parce qu’en même temps, il est un peu seul, mais avec eux.  

 

C'est aussi qui on est dans le regard des autres, c'est-à-dire qu'à chaque fois il est renvoyé à quelque chose comme : « Quoi de neuf ? Rien comme d'hab », « Il faut pas trop s'écouter non plus »… On est aussi un peu prisonnier de notre image, enfermé dans le regard des autres. Les personnages secondaires et leurs interprètes ont chacun une énergie différente. Je l’ai dit très vite à Théodore : que Nino est une feuille blanche qui se laisse inspirer par les autres. En jeu, il me disait : « Ah oui j’ai rien à faire ». Ce ne sont pas des mastodontes, mais des personnalités qui induisent une atmosphère, un rythme de parole… William (Lebghil) parle très lentement par exemple. (…) C’est important qu’ils viennent le bousculer !  

 

En fait, est-ce qu'il y a un personnage dans lequel tu as mis un peu de toi? 

 

Je pense à Zoé, comme j'ai vécu seule avec mon fils. Quand je suis arrivé dans le décor de l'appartement, je me suis mise à pleurer, en me disant : « Ah oui, c'est vraiment ça, mon pouvoir ». (…) Je suis un peu un mélange de Nino et Zoé mais c'est un peu mes deux versants : un peu mélancolique et un versant assez terrien et pragmatique. Je suis un mélange des deux.  

 

Quelles étaient tes références pour l'écriture ou même dans ton cinéma ? Avec Nino, on pense à « Cléo, de cinq à sept » (d’Agnès Varda), pour justement l'errance d’une jeune femme face à l’attente des résultats médicaux…

 

« Oslo, 31 août » de Joachim Trier a été vraiment une grande référence pour moi. C'est un jeune homme qui est en cure de désintox, puis qui retourne dans la ville pour voir s'il peut s'adapter à cette vie-là. Le film finit tragiquement, mais dans l’écriture, ça reste Trier. Il faut savoir qu’il a écrit avec un scénariste, Eskil Vogt, avec qui j’ai pu échanger et qui a accepté que je lise le scénario d’Oslo. Ce qui est fascinant, c’est que, pour arriver à un récit très épuré et dénué, il faut encore enlever au montage, créer des zones de creux. J’aime bien que des films posent des questions et ne répondent pas à toutes. C'est ça avec « Nino » : qui il était avant ? Ce qu’il va devenir après ? Est-ce qu'il va être avec cette fille ? C’est interroger plutôt que répondre. Donc, oui, je me sens assez proche de ça, franchement en beaucoup plus petit. 

 

Tu as vu « Valeur sentimentale » ? 

 

Toujours pas. Je ne l’ai pas vu à Cannes, puisque j'étais occupée, et puis là, je vais y aller, mais je suis vraiment fascinée par ce qu'il arrive à créer, à quel point on est proches des petites choses qui font que chacun mène une vie pas extraordinaire, mais c'est l'humanité en fait.

 

Est-ce que tu as déjà des projets pour la suite ? 

 

Oui, je me suis aperçue que, quand même, le film traitait beaucoup de la parentalité. Il y avait beaucoup de femmes aussi. Je pense qu’il y a quelque chose qui doit être travaillé chez moi là, sur ces questionnements-là de comment une femme peut être une mère, une femme, une artiste. 

 

Avec Josh O’Connor ? 

 

Ce film-là est sans Josh O’Connor. (rires) J'ai aussi un énorme fantasme de faire un film avec lui et Théodore (Pellerin) vraiment très, très fort. Un agent anglais qui m'a appelé pour me demander si je ne voulais pas faire un film en Angleterre. J’ai répondu : « Si absolument ! ». Il faut trouver la bonne histoire. En fait, c'est ça qui est difficile pour un deuxième film, c'est de trouver la bonne raison de faire un film. Évidemment que faire tourner des acteurs incroyables, c'est une raison, mais qui peut ne pas te tenir cinq ans. J’ai quand même envie de trouver le truc qui me travaille le plus dans ma vie perso. Je trouve que c'est quand même plus intéressant. Je ne lâche pas l'affaire, je rêve qu'ils soient des frères tous les deux mais je n'ai pas l'histoire ! 

 

 

Crédits photos : Jade Sauvanet / Jour2Fête

 

Nino

Réalisé par Pauline Loquès

Avec Théodore Pellerin, Salomé Dewaels, William Lebghil, Jeanne Balibar, Mathieu Amalric, Camille Rutherford, Estelle Meyer,…

1h36

Jour2fête / France

Sortie le 17 Septembre 2025

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