Rudy Milstein : « Mon travail, c’est de faire rire avec nos névroses »
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Dans votre écriture, il y a toujours un rire avec quelque chose de profond derrière. Le message est-il plus important que faire rire ?
L'impulsion de départ n’est pas de faire passer des messages car je n'aime pas trop les pièces ou les films dans lesquels je sens qu’on me dit : « il faut que tu penses ça ». Mon intention est plutôt de me « décharger », de me moquer des gens qui sont comme les personnages de ma pièce et aussi de mes propres pulsions.
Quand je commence à écrire, je ne me dis pas : « il faut que ça fasse rire ». Je pense que c'est une manière de voir le monde. Chercher ce qu'il y a de plus drôle, même dans ce qu'il y a de pire.
Ce qui m'anime, c’est cette rage de me moquer de tout ça et de dire : on est tous pareils. Ce n'est pas grave d'avoir des mauvaises pensées. Il faut juste avoir un peu de recul et d’autodérision.
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Vous pensiez que la pièce n’allait pas marcher ?
Oui. On se disait que cet humour sombre, qui se moque de la dépression, de la solitude, des relations toxiques, n’était pas du tout à la mode. J’étais même un peu désolé d’avoir embarqué mes camarades là-dedans.
J’ai mis deux ou trois ans à monter la pièce. J’ai enchaîné énormément de refus de producteurs qui pensaient que le sujet était trop parisien.
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Et pourtant, le public se reconnaît beaucoup en vos personnages…
C’est la grosse surprise. Très vite, les gens m’ont dit : « je me suis reconnu dans tel personnage ». Ça m’a vraiment surpris.
On est en tournée, c’est complet. Les publics des grandes villes comme des petites villes se reconnaissent autant. Nous sommes tous pareils.
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Certaines personnes sont choquées. Vous en jouez sur scène ?
Oui. Notamment sur la scène du baiser entre deux garçons ou le passage sur les apéros poker. Les soirs où je sens une gêne, je rallonge un peu le texte pour provoquer davantage.
Un spectateur m’a demandé un jour si le rire pouvait encore être politique. Je crois que c’est exactement à ces moments-là que ça le devient.
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Vous n’avez pas peur des mauvaises réactions ?
Au contraire. Je suis même fier quand je vois des réactions violentes. Ça veut dire qu’on a réussi à faire sortir certaines personnes de leur zone de confort.
Aujourd’hui, avec le succès de la pièce et les Molières, ça aide à encaisser ces critiques.
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Vous vous mettez des limites dans l’écriture ?
Non. Le théâtre est un espace de liberté comme nulle part ailleurs. Il y a moins d’argent en jeu que dans le cinéma, donc moins de formatage.
Je me suis dit que s'il y avait bien un endroit où ne pas se censurer, c'était le théâtre.
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Comment s’est passée l’écriture ?
Le premier jet est sorti comme un élan de rage. C’est un condensé de tout ce que j’observe chez les autres et chez moi.
Puisque personne n’est méchant volontairement, ce qui m’intéresse c’est de jeter un oeil aux raisons qui nous amènent à avoir des comportements toxiques.
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Aviez-vous le casting en tête ?
Non. Mais je voulais travailler avec des amis. Le théâtre, c’est une troupe. On passe énormément de temps ensemble. Je voulais un espace sain pour raconter des choses qui ne le sont pas.
Pour la nouvelle distribution, je laisse une totale liberté. Ce sont les mêmes personnages, mais avec des couleurs différentes.
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Les silences sont très présents dans votre pièce…
Oui, les silences sont des répliques. Comme en musique, c’est une question de rythme. Je les écris dès le départ.
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Pour vous, qu’est-ce qu’être heureux ?
J’ai aussi écrit la pièce pour me moquer des injonctions au bonheur. Ce n’est pas normal d’être heureux tout le temps. Le bonheur, ce sont des petits moments très ponctuels.
Les gens ne vont pas si bien que ça. Et c’est normal.
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Cette lucidité vous rend plus apaisé ?
Pas du tout. Mais ça me rend moins en colère. Et la mélancolie, j’ai appris à vivre avec. Ce n’est pas désagréable. C’est même inspirant.
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Quel retour du public vous a le plus touché ?
Une personne m’a écrit pour me dire qu’elle s’était rendue compte qu’elle était dans une relation toxique et qu’elle avait décidé d’y mettre fin en sortant de la pièce. Ça m’a mis les larmes aux yeux.
Mais mon travail, c’est juste de faire rire avec nos névroses.
C’est pas facile d’être heureux quand on va mal, de et avec Rudy Milstein.
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Théâtre Lepic - Du 04/02/2026 au 28/03/2026 - Du mercredi au samedi à 21h
2 Molières 2024 - Meilleure comédie et Meilleur auteur francophone vivant
Notre avis
Coup de cœur ! Un rire qui gratte un peu… et qui fait énormément de bien.
La pièce, déjà saluée par deux Molières, reprend au Théâtre Lepic après un succès qui ne se dément pas. On y découvre un humour corrosif, parfois grinçant, mais toujours traversé d’une vraie tendresse pour ses personnages.
À travers Nora, Jonathan, Maxime, Timothée et Jeanne, le spectacle met en lumière nos névroses ordinaires, nos contradictions et nos fragilités.
On s’y reconnaît souvent — ou l’on reconnaît quelqu’un de proche — et c’est précisément ce qui rend l’expérience aussi jubilatoire.
Prendre ce pas de côté pour observer nos défauts et en rire fait un bien fou. Entre lucidité et autodérision, la pièce rappelle avec justesse que la quête du bonheur est rarement simple… surtout quand on va mal.
Rédacteur : Maxime Dorian
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