Interview de Géraldine Nakache, réalisatrice de Si tu penses bien : "Je questionne toujours le féminin"
Avec «Si tu penses bien», à voir en salles des mercredi prochain, Géraldine Nakache décortique le processus d’emprise amoureuse. Une plongée à la frontière de l’amour, la toxicité et la violence. Géraldine Nakache, qui décortique l’emprise amoureuse, voilà un projet intriguant en soi qui méritait bien qu'on la rencontre le 4 septembre dernier lors de sa venue sur Lyon.
Changer de registre, c'est définitif ?
"Je n’ai jamais souffert de venir de la comédie populaire. J’y suis née, c’est mon territoire, c’est ce que j’aime profondément. À mes yeux, elle demeure ce qu’il y a de plus noble. Et ce n’est pas parce que je signe aujourd’hui un drame que je n’y reviendrai pas plus tard. Pour avoir fréquenté beaucoup d’humoristes, j’ai toujours senti la tragédie affleurer chez eux.
J’ai aussi toujours considéré l’humour comme une forme de politesse, et la comédie a été jusque-là mon prisme pour raconter des histoires. D’ailleurs, Tout ce qui brille a été reçu comme une comédie, mais, au fond, ce film racontait aussi deux jeunes filles qui renient leurs origines, leurs pères. C’est un récit plus sombre qu’il n’y paraît. Alors, quand j’écris Si tu penses bien, je ne me surprends pas vraiment moi-même…
Même dans mes comédies, je questionne toujours le féminin. Et questionner le féminin à 22 ans et à 46 ans, ça n'est pas teinté des mêmes enjeux, d'autant que l'état du monde a changé, notamment sur ces questions de féminité et de sororité. Quand je me suis décidée à raconter cette histoire, j'ai mis quatre ans à l'écrire avec un coscénariste belge, David Lambert. Ensuite, il a fallu la mettre en scène, en images, en son. Il s'avère que c'est passé par une trame dramatique, mais je n'avais pas décidé de changer de registre à tout prix : il fallait que j'aborde ce sujet, et c'était de cette manière là. Alors, c'est vrai, avec ce film, on n'est plus là pour rigoler... Mais peut-être que dans trois ans, je serai là pour rigoler à nouveau. »
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L'amour, la foi, la possession d'autrui tout est lié dans votre film?
« Ce type, Jacques, le mari de l'héroïne Gil, il n'est pas complètement pervers narcissique, parce qu'il ne ment pas. On est davantage dans le domaine de l'emprise, de la possession d'autrui, de la jalousie. Le fait que ce soit mêlé avec des contraintes religieuses qui pèsent sur elle, c'est une toile de fond : j'y ai mis davantage de moi. Et aussi, comme on le montre dans le film, cela peut se révéler magnifique car la foi peut vous ouvrir à la lumière. Le danger survient quand certains prennent les textes religieux et les tournent en dogme. Donc c'était important de démarrer cette histoire sur une emprise religieuse et de la conclure sur le fait que, finalement, Gil va s'en sortir grâce à la religion, à sa foi. Ce qui m’intéressait, c’était de raconter que la croyance, quelle qu’elle soit, peut être quelque chose qui aide. Je mets aussi un peu de moi dans les films, et c’est à cet endroit là. Ce que je connais de la religion, c’est qu’elle m’a aidée. Et ce que je connais des gens qui cultivent bien leur croyance, quelle que soit la religion — et parfois ce n’est même pas une question de religion, mais de spiritualité — c’est qu’ils continuent à étoffer leurs doutes. J’ai l’impression que les gens qui doutent sont ceux qui cherchent, qui continuent à chercher, à grandir, à s’émanciper. "
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Le scénario : fiction ou réalité ?
"Les deux. Je me suis retrouvée proche d'une femme à qui ce que je raconte dans le film arrivait, et de penser : est-ce que je vais oser, moi, parler, intervenir ? De me dire : je sens qu'il y a quelque chose qui ne va pas. J'avais envie de mettre ces proches, qui se posent ce genre de questions, dans la lumière. Intervenir, moi, j'ai fini par le faire, mais pas correctement, pas au bon moment. Et ça a coupé le lien avec celle à qui j'ai osé parler. Dans ce genre de relation toxique, on constate souvent que si un tiers n'intervient pas, rien ne se passe, ces femmes ne changent pas : c'est ça aussi, l'emprise. Pour raconter le fait que ce truc est là tout le temps, tous les jours et qu’il grossit, j’ai décidé de fragmenter le temps — partir il y a six ans, revenir il y a sept mois, être au présent — pour raconter que tout était là dès le premier jour. Et que pourtant, on a décidé de ne pas voir. La victime comme les gens qui l’entourent. Par ailleurs, en préparant ce film, je ne m’attendais pas à recevoir des témoignages de victimes aussi jeunes. J’ai recueilli les récits de femmes d’une vingtaine d’années, et je n’avais pas pris la mesure de cette réalité. Je reçois aussi beaucoup de témoignages d’hommes engagés dans des relations homosexuelles."
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L'évidence Monia Chokri, la surprise Niels Schneider
« Monia, je ne l'ai pas choisie en écrivant : comme j'écris généralement pour Leïla Bekhti, (sa complice de toujours) et que là les personnages étaient trop proches de ce que j'avais vécu, ça m'aurait brouillé les idées sur le tournage. Donc, je n'ai écrit pour aucune comédienne en particulier. Puis quand j'ai vu Simple comme Sylvain, de Monia Chokri, je me suis dit que si elle savait écrire sur ce type de femmes, ce genre de couple, elle saurait jouer Gil.
Par ailleurs, Monia a une présence de dingue. J'avais envie de cette héroïne là, de cette fille à qui l'on dit : Mais pas toi ! Attends, toi, tu es là-dedans, dans une emprise ? Non, pas toi. Monia à la carrure pour qu'on y croie. Enfin, puisqu'elle est réalisatrice, elle comprend qu'on continue à chercher de la justesse sur un plateau. C'est un cadeau.
Et pour Niels Schneider, c'est Patrick Quinet, mon producteur belge, qui m'a conseillé de l'engager pour interpréter Jacques, le mari. J'étais un peu sceptique, je trouvais que Niels avait un visage trop angélique.
Et puis j'ai repensé qu'il avait formé avec Monia Chokri un couple de cinéma dans « les Amours imaginaires », de Xavier Dolan, en 2010, un couple qu'on pouvait reconstituer. Ça a fini de me convaincre...
Dans mon film, tout est très romantique dans la rencontre de deux êtres, même si ça ne dure qu’une seconde. C’est romantique, pour lui, de lui dire : “Partons ensemble sur cette putain d’île déserte.” C’est ça qu’on te vend : une bonne volonté de vouloir te garder pour soi.
Ce ne sont pas forcément des gens qui veulent briller, ou qui veulent que tout le monde les regarde. Non, lui, il veut sa femme, c’est tout. Les autres ne l’intéressent pas.
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Si tu penses bien, de Géraldine Nakache, avec Monia Chokri, Niels Schneider, Clémentine Célarié… Sortie le 16 septembre.
Ecoutez l'interview en intégralité sur ce podcast audio
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Interview de Géraldine Nakache par Baz'art by Philippe HUGOT
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