La Beauté des choses de Bo Widerberg : des cours très particuliers
Dans le sillage d'Ingmar Bergman,véritable statue du commandeur du cinéma suédois, de nouveaux réalisateurs ont essaimé en Suède, dans les années 60.
Parmi eux, le plus rebelle est sans doute Bo Widerberg. Électrisé par les multiples nouvelles vagues venues d'un peu partout, l'ancien romancier et critique de cinéma était bien décidé à faire des remous dans son propre pays, en écornant au passage l’icône Bergman, son esprit de sérieux, son mysticisme, sa transcendance. Widerberg, lui, s'est toujours massé près des hommes, pour étudier leurs rapports (de classe de préférence).
Après être devenu lui-même une figure majeure du cinéma suédois dans les années 70, grâce notamment à de multiples prix cannois, les années 80 sonnèrent creuses pour Widerberg, qui avait effrayé à peu près tous les producteurs du pays par son caractère rebelle et sa phobie des plannings sur un tournage.
Après une errance télévisuelle de quelques années, Widerberg revint avec La Beauté des choses, en 1995. Suite à son passage au dernier festival Lumière de Lyon, la sortie en salle de ce qui constitue le dernier film de Widerberg est un petit événement, le film étant resté inédit dans les salles françaises jusqu'ici.
Avec l'histoire de ce jeune lycéen qui entame une relation passionnelle avec sa professeur, pendant la seconde guerre mondiale, Bo Widerberg plonge dans les souvenirs de son enfance et de son adolescence passées à Malmö.
Il s'évertue à les rendre sensibles par un attachement à d'infimes détails qui, mis en scène avec un grâce folle, donnent leur charme au film.
Qu'il s'agisse d'une nuque carressée par un collier, de mouches écrasées sur le mur de la classe, de la couleur d'une robe de chambre ou d'un regard, Widerberg collectionne les détails comme autant de moyens de le ramener, et nous avec lui, au plus profond de son passé, baigné d'une lumière magique.
À la beauté de la confidence, amenée avec tant de délicatesse, dans laquelle se consument Stig (interprété par Johan Widerberg, fils de) et Viola, mais aussi à son comique, leur passion se jouant en secret au milieu de dizaines d'adolescents vierges qui ne pensent qu'à cela, succèdent une deuxième partie surprenante, enclenchée par l'apparition du mari de Viola, Kjell.
Vendeur de lingerie alcoolique et mélomane, celui-ci surprend la liaison entre les deux (lorsqu'elle lui est littéralement mise sous le nez, il faut le dire).
Surprenant toutes les conventions, il s'en accommode de manière stoïque, trouvant la meilleure des compagnies en la personne de Stieg. Avec la formation de ce drôle de trio, le film bascule dans une poésie du quotidien complètement décalée. L'éducation sexuelle de Stieg, assurée avec zèle par Viola, se double d'une autre leçon de choses, celles de la musique classique et de la manière d'être au monde.
Fidèle à sa réputation de rebelle, Bo Widerberg profite de ce retour en enfance pour enfoncer la société suédoise de l'époque par des contre-pieds incessants quant à l'évolution de ses personnages : la professeur se révèle être un monstre d'égoïsme, le père de Stieg, quasiment absent de l'écran, est tourné en ridicule et les enfants rejouent l'antisémitisme ambiant dans les toilettes de l'école. Au milieu de tant d'hypocrisie flottent les visages d'une mère aimante, d'un frère camarade et d'un mari cocufié devenu ami.
Sans le savoir, Bo Widerberg réalisait, avec La Beauté des choses, son dernier film. Un an et demi après la sortie du film en Suède, il était brutalement emporté par un cancer.
Sans le savoir, en signant ce magnifique retour en enfance, parmi les décors de la ville de Malmö, où tout avait commencé, dont sa carrière de réalisateur, avec son deuxième film, Le Quartier du corbeau, Bo Widerberg soignait sa sortie. La marque des plus grands.
La Beauté des choses de Bo Widerberg, en salles le 29 janvier 2020, Malavida