grecoJuliette Greco, voilà un nom qui draine en chacun de nous son lot d'imageries et de clichés plus ou moins vrais : l'image de muse de Saint Germain des Près d'après Guerre qu'elle traine derrière moi,  sa chanson "Déshabillez moi" qui a fait le tour du monde ( et le tour des télé crochets des dernières années) , sa petite robe noire qu'elle a semble t il toujours porté, ses rencontres avec les plus grands artistes qui ont fait les grandes heures du Paris des années 50- 60 .

 Pour moi, Greco, c'était la vraie  muse de Saint-Germain-des-Prés  qui incarnait  depuis toujours l'esprit de la capitale, ses combats, ses insolences, ses espoirs.

Bref, j'avais des idées un peu vague sur cette artiste qui n'est certes pas de ma génération, mais qui a toujours réussi  à rester moderne et à rester incontournable, même pour les artistes d'aujourd'hui ( D'Abd Al Malik à Benjamin Biolay  en passant par Miossec qui ont tous , ces dernières années, collaboré avec elle).

Heureusement, je me suis plongé dans les mémoires de cette grande dame de la chanson française, des mémoires publiées l'an passé, mais qui viennent d'être rééditées en ce début d'année en poche chez Points, et qui s'intitulent " je suis faite comme ça".

Si le début du livre commence un peu chronologiquement avec son enfance particulièrement délicate ,  le reste va suivre une voie plus originale, totalement libre, à l'image de son auteur qui a toujours revendiqué une vraie indépendance d'esprit et d'idées.  Une seule constance dans la vie de Juliette Gréco, une constance qu'elle gardera au fil de ses rencontres amoureuses et amicales: son amour des mots, leur poésie et leur puissance.

Au fil de ces pages, j'ai appris que Juliette Gréco connut  d'abord la bourgeoisie provinciale des années 1930, le Front populaire, la Résistance, l’humiliation. Et la Libération, l’insouciance puis l’abomination en découvrant les rescapés des camps de la mort. Parmi eux, sa mère et sa sœur Charlotte, qu’elle accueille en mai 1945, ici même, au Lutetia, « dans le grand hall juste à côté ». Enfin les engagements, la défense des libertés. Le livre revient encore sur ses grandes heures, Saint-Germain, Hollywood et Belphégor « tourné dans des conditions dissipées et drôles ».  Il raconte encore ses amitiés, « amours debout » – avec Anne-Marie Cazalis, Boris Vian ou Françoise Sagan –, ses liaisons – avec Darryl Zanuck –, ses mariages, sa fille. Il exprime surtout l’absence de goût pour le passé qu’on ressasse.

  Mais ce qui m'a le plus touché dans ce livre, c'est la jolie succession d'anecdotes sur son parcours artistique et sa vie personnelle. Proche des grands intellectuels et chanteurs du XXe siècle, elle sait aussi s'effacer pour esquisser  très habilement leur portrait  ( Gainsbourg, dont la rencontre avait déjà été restranscrite dans le film  de Sfarr consacré à Gainsbarre, mais aussi Ferré, Brel, Brassens)…

Au fil des pages, Juliette Gréco réaffirme parallèlement son inaliénable indépendance d'esprit et son solide tempérament. Un caractère qu'elle s'est forgé durant son enfance passée loin de ses parents. De nombreux passages sont émouvants, comme lorsque l'artiste évoque la mort de son grand-père. «C'était la fin de mon innocence, le début d'une grande solitude et d'un vide que rien n'a jamais su combler.»

Cette force de la nature ne cache aucune fêlure. À propos de sa mère, elle écrit: «Toute mon enfance, j'ai cherché son attention; elle ne m'a jamais vue. C'était un amour à sens unique.» Pendant la guerre, la jeune adolescente fait preuve d'un courage extraordinaire, n'hésitant pas par exemple à bondir sur un membre de la Gestapo qui venait de la frapper pendant un interrogatoire.

Contrairement à son morceau le plus connu Deshabillez moi, Gréco ne fait jamais preuve d'impudeur, de mise à nu totale dans ce livre et garde en elle une bonne partie de son mystère. Mais aussi amusantes qu' émouvantes, les mémoires de Juliette Gréco prouvent que l'artiste, en plus d'être une chanteuse gracieuse et élégante, une conteuse hors pair.

Un grand merci à Jérome  chez Points pour l'envoi de ce beau livre.