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Dire que le retour discographique, en fin d'année dernière, de Bertrand Cantat, quelques années après la dissolution de Noir Désir, fut attendu à la fois fébrilement et avec une énorme excitation est indéniablement un euphémisme, et évidemment pour une bonne partie du public, ce n'est pas forcément pour des raisons musicales qu'il fut attendu, mais plus pour des raisons d'ordre bien plus voyeuristes.
D'ailleurs, lorsque le disque  "Horizons" sortit dans les bacs en novembre dernier, je m'étais dit que je n'allais pas forcément en parler, d'une part car je ne suis pas au départ un fan de base du groupe Noir Désir (contrairement aux blogueuses Potzina ou Mylittlediscoveries qui suivent le groupe depuis très longtemps),  et d'autre part parce que je savais, au de la violence de certaines réactions sur les réseaux sociaux, qu'on abordait un sujet extrêmement explosif où l'aspect purement musical est vraiment et malheureusement réduit sinon à l'accessoire, du moins en second plan.
Mais finalement, Barclay m'ayant très sympathiquement envoyé l'album en question, et comme également au même moment, j'ai  reçu deux ouvrages consacré à la fois à Bertrand Cantat et au groupe Noir Désir, deux ouvrages qui venaient -opportunément de paraitre (ou de re-paraitre), je me suis dit que j'avais quand même largement matière pour traiter le sujet, une matière qui me semble d'ailleurs indispensable pour ne pas traiter ce sujet, forcément brulant, de manière trop légère, c'est à dire sans verser dans le voyeurisme, l'hyperbole ni le pathos.

Deux travers dans lesquels ne tombent d'ailleurs jamais dans les deux ouvrages que j'ai lu sur ce sujet, et notamment le premier d'entre eux, ce "Noir Désir, point final", écrit par le journaliste Marc Besse, sorti en 2010, et réédité et complété ( dans une édition poche augmentée et actualisée édité par Ring Edition)pour une nouvelle sortie en fin d'année dernier, histoire de rebondir sur la sortie de l'album  Horizons.
C'est un ouvrage vraiment passionnant, car extrêmement documenté et précis sur un groupe que l'auteur connait quand même sur le bout de ses ongles et qui pour lui, comme pour beaucoup d'observateurs a incarné la quintessence du rock français. Journaliste historique des Inrockuptibles et auteur  également d'une  biographie sur Alain Bashung,  Marc Besse signe en fait, parmi tous les ouvrages écrits sur le groupe ( des ouvrages qui se sont bien évidemment multipliés depuis le drame de Vilnius) la véritable et unique bible sur Noir Désir.

  Pourquoi carrément LA  Bible? tout simplement grâce à ce lien établi en 1989, un soir d'automne  où Marc Besse assistera à un tous premiers concerts du groupe,  pour former un lien indéfictible  entre le quatuor et le journaliste  va se tisser pour jamais se rompre.

Besse va ainsi tisser une relation particulière avec le groupe, en devenant  une sorte de confident, presque sa mémoire vivante. Patiemment, inlassablement, il va  recueillir les états d’âme, les anecdotes, les révélations et  les témoignages qui feront de lui sans contestation possible  le plus grand spécialiste de Noir Désir.
Et bien entendu, si les dix premiers chapitres nous éclairent sur un angle certes chronologique mais néanmoins assez original sur la génèse et la grande réussite du groupe, en s'interessant bien plus à l'aspect musical qu' au coté people,  Marc Besse n'élude évidemment pas, à mi parcours du livre, cette fameuse soirée  du 27 juillet 2003, où tout s’est effondré en quelques heures dans la chambre 35 du Domino Plaza Hotel de Vilnius, en Lituanie.
Mais ce qui interesse le plus l'auteur n'est pas forcément le drame en lui même, suffisamment raconté et commenté un peu partout, mais bien plus l'après drame, et les 8 années ans de silence, de rendez-vous manqués, jusqu’à ce qu’épuisé, Serge Teyssot Gay ne jette l’éponge et sonne le glas du groupe, le 30 novembre 2010. Très  Factuelle, mais en même temps  sensible et poignante,  l’auteur se plonge et nous plonge dans la réalité de quatre hommes qui crurent- en vain pouvoir tenir bon, jusqu’au bout.

On ressent dans toutes les pages du livre à quel point l'auteur aimait particulièrement ce groupe, et combien il le place cent coudées au dessus de tous les autres groupes de rock français d'hier et d'aujourd'hui.

Ce plaisir est communicatif et m'a donné envie tout en le lisant d'aller écouter sur Deezer tous les anciens albums du groupe, notamment le furieux "Tostaky"  que je ne j'avais pas écouté depuis bien longtemps. Et forcément la destinée  tragique du groupe n'a pu que toucher  très intimement l'auteur qui nous signe une biographie vibrante d'émotions.

Je rentrerais moins dans le détail avec l'autre livre sur le groupe, intitulé tout simplement de "Noir désir à Bertrand Cantat". Ce livre, réédité au Livre de Poche il ya quelques semaines,  est l'oeuvre de Pierre Mikailoff, ancien chanteur des Désaxés dans les années 80 (j'ai prévu de revenir  prochainement sur l'auteur à l'occasion d'une prochaine chronique sur un de ces livres),  et il nous propose un ouvrage pareillement fort honorable également mais peut etre un poil moins habité  et moins intime que celui de Besse.

Par contre, il est utile de revenir un peu plus longuement  sur cet album Horizons,  dont le bouquin de Mikailoff  nous raconte d'ailleurs dans les détails sa génèse, et qui sonne le  véritable retour créatif de Cantat, plusieurs années après sa sortie de prison. "Horizons", il faut vraiment pour l'apprécier à sa juste valeur, savoir l'appréhender  comme un acte créatif fort qui tend à faire renaitre  Cantat de ses cendres, tel le phénix de l'antiquité.

Alors, évidemment on pourra totalement interpréter tous les textes à l'aune du drame de Vilnus, mais on ne peut absolument pas blamer Cantat de ne penser qu'à cette tragédie, puisque c'est évidemment depuis 10 ans, la mort de Marie Trintignant est ancrée viscéralement en lui et fait indéniablement partie de lui. 

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D'où des textes souvent déchirants, où la peine et le chagrin sont  très souvent présents, à mots plus ou moins couvert, même, si dans l'ensemble, les textes m'ont semblé moins allégoriques et plus compréhensibles que ceux qu'ils faisaient avec son groupe bordelais. Personnellement, j'ai également beaucoup apprécié que les mélodies soient plus apaisées et que les envolées furieuses se fassent plus rares que dans les albums de Noir Désir, on est ici assez proche dans un phrasé de Léo Férré (à qui il emprunte son chef d'oeuvre "Avec le temps" pour une reprise assez bouleversante), on pense à cette parenté notamment avec le premier morceau, le très beau "Ma Muse".

En effet, dans cet "horizon",  Bertrand Cantat et son nouveau comparse Pascal Humbert font fort de brouiller les frontieres existantes entre chanson et poésie, car on a souvent affaire à un phrasé très parlé, de la prose en musique qui ne nous épargne rien des félures et des souffrance de cet être qui a visiblement (d'après les deux livres que j'ai pu lire) toujours été un écorché vif, mais qui l'est encore bien plus, après les épreuves qu'il a traversé.

"Ma muse", "Droit dans le soleil", "Horizon" sont sans doutes les 3 morceaux qui m'ont le plus touché, certainement celles qui illustrent le mieux le fait que Bertrand Cantat n'a rien perdu de son inspiration, malgré ces 10 années d'enfer.

Et j'adore aussi "Terre Brulante", qui m'a fait penser à Daran, un artiste dont je vous ai déjà parlé, dans sa façon de mélanger lyrisme total et paroles presques chuchotées.

Même si on ne peut écouter cet album sans penser à la tragédie de Vilnius et à toutes ces vies détruites, "Horizons" est un album qui ne découvre ses pépites qu'au fil des écoutes,  et qui, in fine, délivre, sinon une forte pulsion de vie, en tout cas une volonté créatrice intacte, comme le montre parfaitement ce très beau premier extrait, "Droit dans le soleil"....