12 years

Une fois n'est pas coutume, les slogans affichés sur une affiche d'un film ne mentaient pas :" 12 Years a slave" est bien "le premier vrai film choc de 2014", comme les affiches du film parsemées ici et là le proclamaient sur tous les tons..

Car si, depuis le début de l'année, j'ai vu quelques beaux films (certains dont j'ai déjà parlé, et d'autres dont je parlerais prochainement), aucun ne m'a laissé dans le même état de sidération et le même bouleversement que cet immense film, le 21 janvier dernier, que j'ai vu la veille de sa sorties en salles qui devrait rafler pas mal d'Oscars à la fin du mois, ce qu'il mériterait totalement.

D'ailleurs, que ce film soit déclaré un peu partout comme l'immense favori des Oscars a certainement joué sur le fait que pas mal d'observateurs aient dénoncé le caractère trop conventionnel, trop académique, trop hollywoodien de ce film.

Or, sincèrement, "12 years a slave" n'a rien à voir avec "Amistad" ou "le Majordome", des films bien plus scolaires et dictactiques sur ce même théme général des  noirs américains à travers l'histoire.

Et si Steve McQueen laisse  sans doute une partie de son immense rigueur formelle  (sa marque de fabrique depuis Hunger et Shame) pour aller dans un cinéma moins radical, il a choisi, à mon grand bonheur, de privilégier le sens du récit au style formel appuyé auquel il nous avait habitué.

Bref, Steve McQueen opte certes pour une forme de cinéma plus classique, mais il reste cohérent dans son parti pris d'insister sur  la souffrance infligée aux corps, dans sa volonté de nous faire voir la réalité en face, et, en fin de compte, transcende largement le simple biopic pour nous livrer une réflexion magistrale et universelle sur l'esclavage.

"12 years a slave" est en effet traversée d'une maitrise formelle absolument renversante, qui nous rend ainsi totalement opérante et pertinente  le discours du réalisateur sur cette si douloureuse question de l'esclavage.

On y voit notamment des scènes épatantes, de celles que je n'avais jamais eu l'occasion de voir d'autres films sur le sujet (je pense aux scènes  dans lesquelles les esclaves hommes et femmes se lavent ensemble, ainsi celle où l'on voit des pasteurs tenter d'évangéliser les esclaves).

Ce long métrage, qui fera assurément date, nous livre également, et c'est tout son mérite, l'essentiel des tenants et aboutissants de la relation complexe entre le maitre et esclave, une relation faite de soumission, d'haine, et de désir sexuel,  de négation de l'identité, de refuge dans la religion, ect...

 En se focalisant sur un esclave singulier, (adapté du livre confession écrit par Salomon Northup qui a raconté son récit totalement authentique), un homme qui était libre et bourgeois dans un état  à la naissance, "12 years a slave" nous raconte ainsi  le basculement et la dépossession d'une part d'humanité qui a été enlevée au personnage central, Salomon Northup, qui se voit enlevé et se retrouvera esclave en Louisiane, (le livre et le film ont d'ailleurs également le mérite de nous éclairer sur ces histoires d'enlèvements qui avaient courts pour alimenter les esclavagistes du sud)!

Le film est d'ailleurs une belle et puissante réflexion sur la part d'humanité que chacun de nous possède en soi-même, et soulève tout un tas de questions essentielles : comment parvenir à se considérer soi-même comme un être humain alors que, pour pouvoir pouvoir survivre, l'on renie sa propre identité? Parrallèlement,  de l'autre coté du fouet, le bourreau qui semble jouir des coups qu'il inflige à sa victime, mérite-t-il vraiment le statut d’être humain ?

Pour tenter de répondre à ces interrogations, le film n'élude pas pour autant les scènes montrant la cruelle l'inhumanité des esclavagistes.

L'oeuvre s'avère parfois être très éprouvante à visionner,  certaines scènes s'avèrant difficiles à regarder en face, d'autant plus si l'on sait que cette période a duré plus de 300 ans, et que les effets de cette tragédie continuent hélas de perdurer aux USA, mais évidemment partout ailleurs.

 Dans ce film, qui pourrait faire office de  devoir de mémoire, Steve McQueen affronte l'esclavagisme de la manière la plus frontale possible. En résulte un choc proprement traumatisant, absent de tout le  pathos ou le manichéisme qu'un tel sujet aurait pu faire redouter. 

"12 Years a Slave" est en outre servi par casting exceptionnel, avec en tête d'affiche un acteur principal totalement voué à son rôle, Chiwetel Ejiofor. L'acteur britannique d'origine nigérienne peu connu, mais que pour ma part, j'avais adoré dans "Dirty Pretty Things" de Stephen Frears il y a plus de 10 ans déjà, montre, les épaules déclinantes et le regard plein de brisures, toutes les diverses facettes de ce personnage, le courage, la résignation, l'espoir, la résilience, avec la même conviction et la même profondeur. fois un courage inouï et un désespoir des plus profonds. Et dans le rôle de cet esclavagiste limite psychopate, sadique, paranoïaque, Michael Fassbinder livre une composition absolument sensationnelle d'ambiguité, qui mériterait également d'être saluée comme elle se doit lors des Oscars.

Bref, avec ce film aussi puissant, sur un même sujet mais avec une approche bien différente que le "Django unchained" de Tarantino, Steve McQueen signe ici sans doute une sorte de chef-d’œuvre qui parvient parfaitement à faire la jonction-oh combien difficile- entre cinéma populaire et d'auteur.

 12 YEARS A SLAVE - Bande-annonce VO