bysidnJ'ai beau ne pas être- à mon grand regret, dois je le rappeler?- présent sur la croisette humer l'air des différents films qui feront l'évènement dans les salles dans les mois à venir, j'ai quand même eu la chance ( un énorme merci à Mathilde  et Ciné Sud) de voir une poignée de films présentés à Cannes, peut-être pas ceux qui sont en sélection officielle, mais dans d'autres sélections pour le moins prestigieuses.

C'est notamment le cas d'un film présenté ce vendredi à Cannes Classic (cette sélection si chère à Thierry Frémaux qui réhabilite les grands films -et grands cinéastes du patrimoine cinématographique mondial, un peu dans la lignée du Festival Lumière), un  documentaire intitulé  "By SIDNEY LUMET" réalisé par Nancy Buirski, réalisatrice de documentaire bien connue aux USA,  primée au Peabody et aux Emmy Awards.

 Sidney Lumet, j'en avais parlé il y a deux ans lors de ma critique de l'excellent Contre enquête qui ressortait alors en DVD.    Voilà  en effet un réalisateur assez sous estimé de son vivant,  et dont le décès en 2011 semble avoir fait prendre conscience à tous les cinéphiles quel grand cinéaste il était.

S'il n'a jamais été consacré aux Oscars (comme le documentaire prend soin de le mentionner au générique), à part un Oscar d’honneur en 2005 à la toute fin de sa carrière, j'ai personnellement toujours considéré que ses films étaient à la hauteur d'un Scorsese ou d'un Coppola, à la reconnaissance critique et public hautement supérieurs.

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  Son cinéma était certes de prime abord moins flamboyant, plus classique que ceux de ces confrères précédemment cités mais Lumet témoignait d'un sens de l'écriture formidable et d'une direction d'acteurs aux petits oignons.  Serpico, tout d’abord, en 1973, avec Al Pacino, d’après l’histoire vraie d’un policier confronté à la corruption dans les services. et  Le Prince de New-York en 1981, avec Treat Williams sont deux immenses polars  réussis sur tous les plans. 

Lumet est sans doute l'un des plus grands directeurs d'acteurs du cinéma américain contemporain (Marlon Brando, Al Pacino, Sean Connery, Paul Newman, Faye Dunaway, Nick Nolte, Philipp Seymour Hoffman...), et c'est également un metteur en scène hanté par la ville- quel magnifique portraitriste de New York, presque au niveau d'un Woody Allen- et son rythme, la loi et sa transgression.

Dans pas mal de ses oeuvres, le cinéaste nous montre à quel point il apprécie explorer les arcanes de la corruption , et porter un regard à la fois que amer et lucide sur les différentes institutions américaines quelles qu'elles soient ( police, justice, télévision, politique...).

 prince ny   "By Sidney Lumet" dresse ainsi de façon tout à la fois habile et pudique  le portrait au travail et dans la vie de l'un des plus influents et accomplis réalisateurs de l'histoire du cinéma. En 2008, Lumet avait  consacré cinq jours de son temps pour enregistrer une interview restée inédite à ce jour avec le regretté cinéaste Daniel Anker  afin de raconter sa conception du cinéma, les valeurs morales à laquelle il se rattachait, et son rapport avec les acteurs et son enfance.

Avec candeur, humour et une vraie élégance, Sidney Lumet nous révèle ainsi ce qui comptait pour lui en tant qu'artiste et être humain.

Le documentaire propose ainsi des extraits d'une petite partie des 44 films de Lumet  (notament les incontournables Serpico, Un après-midi de chien, 12 hommes en colère, mais aussi  des films moins connus mais tout aussi magnifiques que "Daniel", "A Bout de course" ou son dernier et bouleversant "7h58 ce samedi là")  que Nancy Buirski fait correspondre souvent d'une façon très pertinente aux propos du cinéaste, et des extraits qui donnent irrémédiablement envie de tous les revoir, surtout ceux que j'avais vu il y a très longtemps comme "Serpico" ou "Network".

Le cinéaste insiste longuement dans son entretien sur le fait que bien que les préoccupations spirituelles et éthiques de ses films étaient très présentes, Lumet était avant tout un conteur d'histoires, et donc refusait d'apparaitre comme moraliste ou moralisateur.

sidney lumetLe film de Nancy Buirski nous offre des pistes passionnantes qui nous permettent de mieux comprendre l'homme et par conséquent son oeuvre, avec notamment un rapport à son père - avec qui il a commencé sa carrière au théâtre) très fort et complexe, qui viendra souvent interférer dans ses films (dont justement "7h58 ce samedi là")). Il faut dire que Lumet  était issu  d‘un foyer pauvre où l‘essentiel était de travailler." Travailler tel était le mot d'ordre de son père", ce qu‘a fait Lumet pour nourrir sa famille dès l‘âge de cinq ans).

Le documentaire nous dévoile tout également de sa vision intime et personnelle de la guerre et de l'holocauste ( lui le juif new yorkais)  et ses débuts de réalisateur à la TV en direct, ce qui lui donnera cette propension à filmer vite et à s'adapter aux contraintes du cinéma.

Mais surtout Lumet dit tout de son admiration pour les acteurs et de sa façon, pleine d'humanité et de compréhension de les diriger, à la différence par exemple d'un Elia Kazan, moins tendre avec ses comédiens.

Ce documentaire, comprenant en fil conducteur une interview réalisée trois ans avant sa mort, est donc teinté d'une certaine mélancolie, comme l'est toute rencontre avec un artiste arrivé à ce stade de sa carrière et qui regarde dans le rétroviseur, mais pour autant, ce documentaire réhabilite totalement et merveilleusement l'immense cinéaste qu'était Lumet.

 En effet, tout du long de ce passionnant documentaire, Lumet apparait ainsi comme un cinéaste intègre, droit, et également comme l'un des plus metteurs en scène les plus farouchement indépendants (il aura fait toute sa carrière loin d'Hollywood, à New York ou régulièrement en Angleterre),  et surtout comme un cinéaste qui toujours a en ligne de mire la question de l'humain.

Pour toutes ces raisons, il restera comme l'un des plus grands réalisateurs américains de sa génération, et ce "By Sidney Lumet" le prouve avec une subtilité et une efficacité évidentes.

Network (Main basse sur la télé) S. Lumet - 1977 (extrait)

* By Sidney Lumet
de Nancy Buirski
2015 – 103’ - Augusta Films, avec Thirteen productions LLC’s “American Masters” for WNET
in association with Anker Productions, Inc (USA)
Film en compétition pour L’Œil d’or

 Le film n'a pas encore date de sortie en France, mais espérons qu'il profite de sa projection à Cannes Classic pour trouver un distributeur.. et espérons aussi que Frémaux décide de le projeter lors du prochain Festival Lumière, en l'accompagnant d'une retrospective de son oeuvre..Thierry, si tu m'écoutes...