Lors de mon dernier séjour parisien Sara Lövestam, j'ai eu l'occasion de rencontrer cette jeune et très brillante écrivaine suédoise dont j'ai vanté les mérites de sa dernière création à ce jour, à savoir  Les aventures de Kouplan, tétralogie vraiment formidable autour d'un détective privé pas comme les autres, ce clandestin iranien, Kouplan, personnage profondément attachant.

Par l'audace de ses sujets, et l'élégance de son style,  Sara Lövestam est assurément un auteur à suivre de très près, comme l'interview ci dessous dans lequel on aborde pas mal de sujets, le montre, je pense,  précisemment.

Interview Sara Lövestam/ Baz'art  Janvier 2018

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Baz'art: Bonjour chère Sara. Commençons, si vous le voulez bien, par discuter du genre auquel se rattache votre saga Kouplan. Vos trois premiers romans qui ont précédé cette tétralogie n'étaient pas du tout des policiers. De plus,  j'ai appris que pour "Chacun sa vérité",  c'est seulement au moment de la publication du livre que le roman a été étiqueté "polar".. Pourtant, vous vous doutiez bien qu'avec une disparition et une enquête comme sujet principal de ce livre, il y avait de fortes  chances que "chacun sa vérité" soit rangé comme étant un polar, non?

 Sara Lövestam  : En réalité,  à l'origine de ce projet,  j'avais  une vision assez  simplifiée, voire naïve, de cette question du genre littéraire : je me doutais bien qu'en écrivant une histoire d'enfant qui disparaissait, et un detective qui mene l'enquete pour le retrouver,  j'avais bien écrit un roman policier..

Mais ma maison d'édition n'était pas d'accord avec moi et m'a rapidement  fait comprendre que c'était avant tout un roman avec comme  personnage central un detective. et en bref, que ce n'est pas que le contenu qui importait mais tout le reste  : les mots que j'utilise, le décor de l'intrigue,  cette toile de fond social  ..

Tout cela  faisait qu'à ses yeux, on était plus dans le domaine de la littérature blanche que dans le roman policier pur, et dur donc on est partis sur cette idée d'oublier le genre policier pour promouvoir ce livre.

Sauf que finalement, quelques mois après sa sortie en Suède, le roman a reçu le prix de l'Académie suédoise des auteurs de polars pour l'année  2015,  et j'ai alors rappelé mon éditrice pour savoir si ce prix changeait la donne ou si on restait sur cette classification de littérature blanche.. et là, elle m'a dit qu'effectivement, maintenant, il était clair pour tout le monde que "Chacun sa vérité"  et tous les volets prévus  à la suite sont bien des romans policiers (sourire).

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Baz'art:  Par conséquent, une fois que cette catégorisation a été actée, est-ce que, de manière consciente ou non, vous avez donné une dimension plus " policière" aux romans de la tétralogie Kouplan, du moins ceux qu'il vous reste à écrire, en y intégrant notamment plus de meutres ou de sang que pour le premier, qui n'en a quasiment pas?

Sara Lövestam : En réalité, sachez qu'au jour d'aujourd'hui,  j'ai déjà écrit les 4 volets de la tétralogie, donc je ne pourrais plus  y changer grand chose, et d'ailleurs si vous voulez lire dès maintenant les deux autres pas encore publiés en France,  sachez qu'ils sont disponibles en langue suédoise ( sourires).

Plus sérieusement, il m'est impossible de modifier mon style ma façon d'écrire, mon ton, tout est tellement ancré en moi que je ne peux pas changer cela pour m'adapter à l'idée que quelqu'un a d'un style en particulier..

Maintenant que je réflechis longuement à votre question, peut-être qu'en effet, après les deux premiers tomes de la tétralogie, j'ai commencé à réfléchir à y intégrer davantage de violence, en me disant que ca serait étrange qu'il n'y en ait pas du tout pour un roman policier, mais finalement je n'ai pas réussi à en mettre beaucoup, je n'ai pas cette inclinaison là au départ, il faut croire.

Et finalement, je dois vous l'avouer : aucun des 4 volets de cette saga n'est trop violent ou trop sanglant, à vous de  voir si vous le déplorez, ou vous vous en réjouissez (sourires).

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Baz'art :  Evidemment que  je m'en réjouis, et c'est justement cet aspect des choses qui fait la spécificité et tout l'intéret de vos romans .

Sinon, j'ai appris que vous étiez  professeur de suédois pour des immigrés  qui sont souvent des iraniens et souvent aussi sans papier, comme l'est le personnage de Kouplan. Est ce qu'un de vos objectifs de départ, lorsque vous avez commencé votre série, était de mettre une visibilité sur ces gens que vous connaissiez bien mais que la grande majorité des lecteurs connait mal?

Sara LövestamMettre le curseur sur les "invisibles" de la société suédoise n'était pas vraiment un objectif que j'avais en tête à l'origine de mon projet, et d'ailleurs, quand je commence à écrire un roman, je n'ai pas véritablement d'objectif bien défini à l'esprit.

Ce que je porte en revanche en moi en débutant un nouveau roman , c'est une vision assez personnelle  et bien précise sur des individus. En effet, Kouplan, émigré iranien sans-papiers en Suède,  est le fruit de plusieurs facteurs que j'ai en moi, liées à mon expérience personnelle et professionnelle.

Baz'art: Et pouvez nous nous en dire plus sur ces différents facteurs qui ont poussé à la création de cette tétralogie?

Sara LövestamOui bien sûr. En fait, un des premiers paramètres à prendre en compte , c'est que j'ai grandi auprès de sans papiers  puis j'ai travaillé avec eux donc je pense pouvoir dire que je les connais un peu. 

Par ailleurs, cela fait quelques années qu'on parle beaucoup de sans-papiers dans les médias, mais toujours de façon très stérotypée.

Cette vision ne reflétait pas ce que je peux connaitre d'eux en les cotoyant, surtout que certains d'entre eux m'ont raconté leurs histoires et j'ai bien vu que celles ci étaient bien plus riches et complexes que ce qu'on peut voir par le prisme de la presse.

De plus, mes élèves ont vite su que j'étais une romancière et lorsqu'ils m'ont demandé sur quoi portaient mes premiers romans et que je leur ai répondu que c'était notamment l'histoire d'une suffragette en 1900 ou celle d'un petit garçon du Nord de la Suède qui vivait des choses difficiles, ils m'ont demandé pourquoi je n'écrivais pas leur histoires..

Quand je leur ai dit que c'était impossible pour moi de me projeter dans la peau d'un sans papier clandestin, car je ne l'étais pas et que je n'avais pas vécu cela dans ma chair, ils m'ont répondu  : "parce que tu as été  une suffragette du début du siècle ou un petit garçon du Nord de la Suède peut être "( sourires)?

Et cet argument, irréfutable, a tapé dans le mille car je l'ai bien eu en mémoire  lorsque j'ai commencé à écrire sur Kouplan.

Baz'art :   Et cet argument, justement,  vous vous en servez fort bien dans vos romans car ce qui est vraiment passionnant dans votre oeuvre,  c'est que le coté survie d'un clandestin prime sur l'enquête proprement dite avec une profusion de détails qui rendent la lutte pour la survie de Kouplan parfaitement crédible.. L'apport du témoignage de vos élèves a forcément été d'un grand recours pour cette partie documentaire très réussie, vous confirmez?

Sara Lövestam : Oui bien sûr : si Kouplan est un personnage fictif, il m'a évidemment été fortement inspiré par la vieet les confidences de mes élèves.

Et d'ailleurs, si je n'avais pas été  leur enseignante,  je n'aurais jamais essayé d'écrire cette histoire.

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Baz'art : Ce qui est également très intéressant quand on lit cette saga, lorsqu'on n'est pas suédois, c'est le regard porté par Kouplan sur cette société suédoise.. En tant qu'étranger, la vision de Kouplan sur les spécificités de cette société est forcément jubilatoire, puisqu'elle nous aide à nous projeter en lui et surtout à comprendre ce qui semblerait évident pour un autochtone.. Est-ce que vous avez pensé à cet aspect là pour vendre votre livre à l'international, et notamment sur le marché anglo saxon?

Sara Lövestam  ;  En fait, nous sommes justement  en train de le vendre dans les pays anglo-saxons,  mais comme il n'est pas encore publié,  je ne peux vous dire encore l'impact qu'il aura la bas.

Ce que je peux vous dire par rapport à vos observations, c'est que le fait d'avoir cette vision extérieure sur leur société. est pareillement interessant pour le lecteur suédois.

En tant qu'enseignante de langue suédoise pour les  étrangers, je peux vous dire que c'est un sujet qu'on aborde quotidiennement, cette expérience qu'ils ont de la société suédoise.

 A cela, se rajoute la vision que Kouplan porteen tant que sans papier qui doit se cacher et qui a toujours peur..

Dans le livre se melange tout autant les réflexions des étrangers sur les conditions de vie d'un suédois, ce qu'il mange, ce qu'il écoute comme musique que cet aspect là du clandestin qui doit rester  constamment dans l'ombre et ce mélange entre ces deux axes qui ont retenu l'attention d'un certain nombre de lecteurs, suédois ou non.

Baz'art :  Concernant plus particulièrement le personnage de Kouplan,  les informations qu'on a sur sa vie avant de venir en Suède sont délivrées avec parcimonie,  un peu dans chaque volet. Est-ce que dès l'écriture du premier tome, vous saviez avec précision à quel moment vous allez distiller tel ou tel élément de sa vie pour que le puzzle se complète avec l'achévement de la tétralogie?

Sara Lövestam :  En fait, quand j'ai commencé à écrire le 1er tome  "Chacun sa vérité", j'ai tenu à me concentrer surtout sur les personnages de Pernilla et Julia, à savoir la mère et son enfant qui disparait.

Au bout de quelques pages, je me suis vite aperçu que Kouplan portait une histoire très compliquée avec lui et que, si je voulais raconter son histoire dans le détail, il allait me falloir laisser de côté Pernilla et Julia. C'est à ce moment là que j'ai décidé d'écrire ces 4 livres dont Kouplan serait le personnage principal, cela n'était pas forcément évident pour moi avant de commencer ce premier tome.

Dès le second tome, on commence à avoir des éléments de réponse aux questions qu'on peut se poser à son sujet mais d'autres questions vont venir à l'esprit pour vous donner envie de lire les deux suivants. Et ce n'est que dans la quatrième que j'essaie de faire une sorte de conclusion pour répondre à toutes les questions que le lecteur a pu se poser tout du long de sa lecture pendant la saga complète.

Baz'art: Il y a quelques mois de cela, j'ai eu la chance d'interroger un autre romancière suédoise, Jenny Rogneby , qui a comme point commun avec vous de prendre comme personnage principal des laissés pour compte de la société suédoise et des héros ou héroines qui transgressent d'une certaine manière la société suédoise . Est- ce que vous pensez que c'est plus une vision féminine que d'écrire sur ce qui se passe dans la marge de la société suédoise ou bien ce n'est pas vraiment une question de sexe?

 Sara Lövestam : Non je ne pense pas que ce soit une question de sexe de l'auteur...  J'ai en tête des auteurs masculins comme Mons Kallenkoft ou d 'autres qui sont également très intéressés par ces personnages en marge de la société..

En revanche, ce qui est certain, c'est que tout les auteurs n'ont pas cet attrait,  ce qui peut du coup rassembler en quelque sorte. ceux qui ont tendance à écrire dessus...

 Baz'art:  Sans spoiler évidemment la fin de votre premier tome de la saga Kouplan,  on peut dire que le dénouement apporte un élément totalement différent qui change  un peu la vision du reste du livre. Est ce que cette résolution était évidente pour vous dès le début du livre ou bien elle vous est apparue au fil du récit?

Sara Lövestam : Dès le départ du projet, j'avais en têtepas mal d'élements  sur ces informations  que j'allais dévoiler à la toute fin du livre, et en fait, sans évidemment trop spoilé je peux vous dire que,  comme on me l'a souvent confié, ceux qui ont vécu le même genre d'expérience que Kouplan avait très vite deviné la teneur de ces révélations, alors que tous les autres qui n'ont pas vécu la même expérience sont éffectivement très surpris,  ce qui semble donc être votre cas  (sourires) .

Baz'art:  Effectivement ca ne l'est pas et si les lecteurs veulent savoir de quoi on parle, je ne peux que les inviter à dévorer votre livre et les trois suivants. A ce propos, Vous avez fini d'écrire les 4 romans de cette tétraologie déjà publiés en Suède, du coup,  avez vous commencé à écrire un autre roman,  et si c'est le cas, est ce que vous restez dans cette veine du roman policier dont on parlait en début d'entretien ou bien  vous emmenez  à nouveau vos lecteurs encore ailleurs;  au risque de les surprendre encore?

Sara LövestamEn fait, tous mes projets littéraires ont toujours été très différents les uns des autres ,au niveau du genre en tout cas : j'ai écrit un "feel good" sur de jeunes adultes, puis un livre très sombre sur un petit garçon, puis un roman historique.

Il faut croire qu' à la fin de chaque ouvrage que j'écris, j'ai envie de partir sur tout autre chose car chaque livre me demande un effort très intense, soit par un travail de documentation pour un roman historique, soit par un travail de rythme pour les romans policiers sur Kouplan.

Bref, j'en ai vite assez de ce type de travail que ce genre impose et j'ai donc envie de me concentrer sur autre chose  d'où ces projets totalement différents.

 Actuellement , pour répondre à votre question, sachez que je suis en pleine écriture d'un roman historique mais qui se démarque totalement de celui que j'avais pu écrire auparavant, autour d'un personnage qui vit quelque chose de très lourd dans sa vie.. peut etre qu'à lissue de ce projet assez éprouvant, j'aurais envie de revenir à plus de légereté et alors de repartir sur un livre à suspens, qui sait?

 Baz art :  Mais est- ce que ce changement fréquent de genre ne déroute pas votre lectorat ou celui ci a tendance à rester plutôt fidèle à vos publications, quelqu'elles soient?

Sara Lövestam : En Suède, en tout cas, mes lecteurs me suivent pas mal d'un roman à l'autre, car même si le genre change, que les personnages différent, on y retrouve mon style, ma voix et quelques thèmes récurrents. Je parle souvent de personnes marginalisées qui ont besoin de se découvrir elles même et j'aime bien jouer avec ces différentes perspectives.

Je comprends très bien que le marché doive faire cette différence entre ces genres très marqués, mais, pour moi et pour mes lecteurs,  l'essentiel se situe ailleurs, ils s'attachent avant tout je l'espère, à mon ton et à mon style...

Baz'art : Je n'en doute pas une seule seconde chère Sara et je suis certain que les lecteurs français feront de même une fois qu'ils auront découvert votre épatant univers..

Merci à vous pour cet échange fructueux et on a hâte de suivre la suite des aventures de Kouplan et vos livres postérieurs!!

Chacun sa vérité. MARC DE GOUVENAIN ; Sara Lövestam ; ESTHER SERMAGE. Éditeur : Pocket. Collection / Série : Thriller. Prix de vente au public (TTC) : 6,95 €.

Ca ne coûte rien de demander. Auteur : Sara Lövestam. Robert Laffont- collection la Bête Noire . -. Date de sortie le 18 janvier 2018.  19,00 €.