Nous avons eu la chance d'assister à la première de Darling, une adaptation émouvante et étonnament drôle pour le sujet du roman éponyme de Jean Teulé, au Studio Hébertot. Saluée par l'auteur comme la plus belle adaptation d'un de [ses] romans, cette pièce incarne le récit de la vie de Catherine Nicolle, une cousine lointaine venue un jour lui demander de mettre des mots sur son histoire. Ce qu'il a fait... 

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La guigne, la poisse, la malchance... Appelez cela comme vous voulez. Catherine Nicolle l'a connu toute sa vie, ce fléau qui a commencé à s'accrocher à elle alors qu'elle était encore dans le ventre de sa mère, qui l'a poursuivie pendant toute son enfance, son adolescence, sa vie de femme mariée et de mère. Une autre malédiction viendra frapper sa vie, celui de l'atavisme.

Elle grandit dans la ferme de la Barberie, en Basse-Normandie, avec deux frères et des parents paysans pour qui elle n'était qu'un souffre-douleur, un punching-ball (au sens propre comme au figuré), un déversoir à insultes. A la ferme les coups de ceinture sont légion, les humiliations et les scènes sordides, aussi. Son rêve ? Fuir ce cauchemar en grimpant sur le siège avant d'un routier, un homme qui pourra lui faire voir le monde qu'il y a en-dehors de la Barberie et lui offrir d'autres loisirs que les Foires aux Bestiaux des villages alentour.

Son premier échappatoire, elle le doit à Monsieur et Madame Clément, un couple de boulangers chez qui elle passeraCrédit Photo : Xavier Cantat quatre jours par semaine pendant quatre ans, vivant ainsi "la plus belle période de sa vie." Sa deuxième issue de sortie, elle l'emprunte grâce, le croit-elle, à Roméo14, un routier qu'elle rencontre par l'intermédiaire d'une CIBI et qui est un sosie de son idole Roch Voisine. Et évidemment, elle tombera enceinte de lui dès leur première nuit à l'arrière du bétaillier, évidemment, elle ne pourra faire autrement que se marier très vite et évidemment, son mariage va être un enfer. Et le cauchemar ne s'arrêtera pas là. 

J'ai pensé à En finir avec Eddy Bellegueule, où Édouard Louis nous raconte que de son enfance, il n'a aucun souvenir heureux. Mais la grande différence réside dans l'incroyable recul avec lequel Catherine Nicolle raconte son histoire, sans pathos, sans jugement, sans haine envers ceux qui l'ont détruit. Elle a fini par accepter, subir ce sort jeté selon elle lors de la première messe à laquelle elle a assisté et pendant laquelle le prêtre est décédé. Dieu l'aura puni toute sa vie pour ça et elle l'aura mérité.

Crédit Photo : Xavier Cantat

Je ne connaissais pas du tout ce roman de Jean Teulé et étais donc peu préparée à ce que j'allais voir. J'ai été complètement absorbée par le récit de la vie de Darling, brillamment incarnée par Claudine van Beneden.

 

 

La mise en scène de Laurent Le Bras est riche, mêle images projetées sur écran, parties chantées et accompagnées à la guitare électrique par l'excellent Simon Chomel qui incarnera toute une série de personnages, à commencer par les "hommes de la vie" de Catherine - mention spéciale pour son accent campagnard et sa façon de contrefaire sa voix pour faire son père ou son mari -, et le narrateur extérieur - une allégorie de Jean Teulé lui-même ? - de ce drame. Leur duo fonctionne à merveille, aussi bien lorsqu'ils jouent que lors des passages musicaux. J'ai été très émue par la voix de Claudine van Beneden, qui s'élève par moment si fort qu'elle parvient à couvrir le son assourdissant de la guitare électrique, on dirait qu'elle semble vouloir évacuer toute sa tristesse  par le chant. 

La façon dont Catherine se confie, en s'adressant à nous directement la rend tellement attachante. A l'écoute du récit de certaines scènes, comme celle du mariage, on est quelque part entre le registre de la farce et celui de la tragédie, on hésite entre les rires et les pleurs. La salle, et nous, avons choisi le parti du rire. Et c'est ce qu'elle souhaite, elle ne veut pas que l'on s'appitoie sur son mauvais sort. Darling a cette capacité inouïe à arriver à extraire l'humour de situations atroces, à le puiser quelque part alors qu'on ne peut imaginer pire scénario de vie. 

Darling est une héroïne que l'on aimerait porter sur nos épaules, à qui on aimerait dire que ça va aller maintenant, quand on touche le fond, on ne peut pas creuser encore, hein. Darling, c'est une représentante de toutes ces femmes violentées, battues, moralement, physiquement. 

Et ce jeudi 7 mars, soit à la veille de la Journée Internationale des Droits de la Femme, j'étais d'autant plus touchée de vous rencontrer, my Beautiful Darling.

20 représentations exceptionnelles de Darling sont à voir jusqu'au 7 avril au Studio Hébertot, 78 bis Boulevard des Batignolles, du mercredi au dimanche à différents horaires (vous les trouverez sur le visuel de l'affiche !)