Lors du dernier festival d'Annecy, le long-métrage français "J'ai perdu mon corps" avait fait des miracles puisqu'il avait reçu le Cristal du long métrage, ainsi que le prix du public/Première.

Des récompenses archi méritées pour un film qui révolutionne le cinéma d'animation pour adultes et qui devrait faire parler de lui le 6 novembre prochain lors de sa sortie en salles.

On a eu le grand privilège de rencontrer deux fois son réalisateur, une fois à Annecy et la seconde fois à Lyon lors de la présentation du film aux cinémas Le Zola et au Comoedia et ce fût l'occasion d'un échange aussi fructueux que passionnant sur la génèse du film, les ambitions  du réalisateur et sa vision du cinéma d'animation qui n'est pas pour ciblé jeunesse : 

Entretien Jérémy Clapin - J'ai perdu mon corps

 

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 Baz'art : Votre film a été présenté à la Semaine de la Critique à Cannes et ensuite en sélection en Compétition à Annecy,  où il a reçu à chaque fois un formidable accueil et des récompenses prestigieuses.. En quoi était-ce important qu'il ait connu une telle consécration?

 Jérémy Clapin : Vous savez, ce  film a été assez compliqué à monter et à financer, car personne n'en voulait au départ.

Je n'ai pas fait de Work in Progress comme c'est parfois le cas à Annecy lors de projets très attendus, le film a seulement été présenté au Cartoon Movie.

C'est à partir du moment où le film a été achevé et qu'il a pu être présenté aux professionnels, que le mouvement s'est mis en marche et une fois finalisé qu'il a pu taper dans l'oeil de différents sélectionneurs de festivals.

Annecy, c'est  un peu différent car évidemment, on présente le film à un public de spécialistes à l'animation, on peut dire qu'on était en terrain conquis, alors qu'aller sur la Croisette, et le montrer à des professionnels qui n'ont pas forcément l'habitude de ce type de cinéma, cela corroborait vraiment cette idée que l'animation en France n'était pas que réservé aux enfants.   

Aller à Cannes était quelque part une nécessité pour que le film puisse exister dans sa singularité.  C'était un très important porte voix et cette sélection a permis de conforter nos convictions sur lequel le projet s'est fondé,  les convictions de toute l'équipe et aussi  évidemment celles de mon producteur (Marc de Pontavice, à l'origine du projet). 

Et puis dans cette batterie de sélection et de consécrations autour du film,  il faut également souligner que Netflix nous a soutenu et ait accepté de diffuser le film,  tout en conservant l'exploitations en salles pour certains territoires.

Cela est très important si on veut toucher le plus grand monde et des gens pas forcément réceptifs au cinéma d'animation à la base..

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Baz'art: Vous parlez des convictions profondes à l'origine de votre projet, pouvez nous les résumer en quelques mots?

 Jérémy Clapin  :  C'est  bien simple : en fait, il fallait parvenir à réaliser un film d'animation pour les adultes ou grands adolescents, sans qu'il soit porté par une dimension  politique , avec des grands sujets comme la guerre, comme pouvait l'être "Valse avec Bachir" ou "Persépolis",  pour prendre des exemples de grands films d'animation pour adultes. 

Jusqu'à présent, seuls les japonais ont réussi à faire des films d'animation pas forcement destinés aux enfants, et qui sondent le réel, l'intime. Il fallait vraiment réussir à insuffler la poésie inhérente au support animé dans  des choses de la vie quotidienne , on tenait énormément à cette idée là.

 

photo 1 © 2019 - Xilam Animation - Auvergne-Rhône-Alpes Cinéma

Baz'art : Vous avez eu le projet du film dans les mains, initié par votre producteur, en 2011, et le film ne sort que 8 ans plus tard. Pourquoi un tel laps de temps entre ces deux extremités ?

 Jérémy Clapin,:  C'est toujours très long de mettre en gestation un projet de long métrage d'animation, par rapport à un film de prise de vues réeelles. Cela l'est d'autant plus  pour un projet de ce genre qui n'avait pas vraiment de référence, pour les financiers et les gens qui devaient nous faire confiance, il y avait énormément d'interrogations.

C'était quand même un sacré défi de leur prouver que les spectateurs pourraient ressentir de l'empathie juste pour une main, il a fallu déployer quelques trésors de patience ( sourire). 

Et en même temps, ce film est un premier long-métrage au temps de fabrication record : il n'aura pris que 18 mois  seulement, une fois l'animatique (NDLR:  le story board animé  qui servait de script à montrer à tous les potentiels partenaires du film)  achevée.

 En fait, je pense qu'il faut  deux choses essentielles pour mener à bien un long métrage : bien s'entourer et faire soi-même le storyboard, et pour ce film cela a été le cas mais évidemment cela prend aussi pas mal de temps.

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Baz'art : Le film est une adaptation d'un roman de Guillaume Laurant, "Happy Hand", qui est aussi co-scénariste sur le film. Comment s'est déroulée la collaboration entre vous deux? 

  Jérémy Clapin:  Disons qu'au début, on n'avait pas forcément  la bonne méthode de travail quand on a  commencé la phase de l'écriture.

Guillaume, qui a l'habitude d'être co-scénariste ( il a notamment co écrit Amélie Poulain avec Jean Pierre Jeunet)  et la production attendaient beaucoup de moi, et je pense pouvoir dire que j'étais un peu timide, ce qui, avec le recul s'explique par le fait que c'était mon premier long métrage, et que sur mes autres projets de courts, c'était moi à l'iniative et cela change pas mal de chose .

Mais, assez vite, finalement j'ai pris les choses en main et j'ai coupé du scénario tout ce qui ne m'intéressait pas pour le film. C'est-à-dire, tout sauf l'histoire d'une main qui a perdu son corps.

C'est moi par exemple qui a ajouté l'histoire du magnétophone, la scène de la mouche, qui n'existait pas dans le roman de Guillaume Lorant.

J'ai également réécrit le personnage de Gabrielle afin de le rendre assez singulier pour qu'elle se rapproche de Naoufel, mais pas davantage, car leur histoire est après le film, et c'est avant tout l'histoire de la main et de Naoufel qui nous importe, d'où sans doute une fin un peu abrupte qui pourra frustrer certains spectateurs.

 Disons que mon travail d'écriture aura été de faire en sorte qu'il n'y ait rien d'autre dans le film que l'histoire de cette main pour que tous les éléments de la narration doivent participer à la construction de cet arc. 

 

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Baz'art :  A cet égard, tout votre défi en tant que réalisateur sur ce projet est de développer un langage sensoriel pour inventer ce personnage assez incroyable d'une main sans corps, n'est ce pas? 

  Jérémy Clapin   : Oui tout à fait, c'était exactement à ce niveau là  que se situait le gros challenge de l'écriture et de la mise en scène.

J'ai vraiment cherché à faire advenir par le charnel de la main, d'insuffler un peu de poésie dans les endroits les plus inattendus.

Par exemple,  j'ai assez vite supprimé l'idée de la voix-off de la main, très présente dans le livre de Guillaume et j'ai du  réfléchir à d'autres manières de la caractériser.

C'est pour cela que le film s'ouvre directement sur le sensoriel avec le vol de la mouche, puis le titre et enfin les coups.

Le titre, par exemple,  c'est mon idée, c'est quasiment le seul moment où la main prend la parole et le fait de manière un peu autoritaire, ce qui est très efficace vis-à-vis du spectateur. 

Le point de vue de la main est imposé tout de suite au spectateur.  C'est par le sens qu'amène le charnel que la poésie peut naître au ras du sol.

J'ai ainsi voulu que la caméra s'attaché à s'accrocher aux objets afin de donner l'impression que la main est observée par la ville et l'environnement qu'elle parcourt. et qu'elle existe par contraste.

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Baz'art : Et pourquoi avoir choisi de placer cette histoire dans les années 90?

  Jérémy Clapin,: Ce choix est totalement en lien avec la recherche esthétique au cœur du film. Il fallait soustraire cette histoire à l'ere du numérique,  ou l'on manipule les choses plus facilement qu'il y a vingt ans...

Aujourd'hui, la main aurait facilement retrouvé son corps, il aurait suffi qu'il fasse l'application "uber "et c'est bon, Naoufel était trouvé dans les 5 minutes, le périple était bien moins long et périlleux  que ce qu'on voit dans le film ( rires)..

Au delà de cet aspect là, les années 90, ca correspond totalement à mon adolescence (NDLR: il est né en 1974), et toutes les références qu'on voit dans le film correspondent aux miennes.

 Et une fois que vous avez autant travaillé sur la pré production et sur cette recherche esthétique, comment réussir à coordonner cela avec vos équipes artistiques?

 Jérémy Clapin,: Ah c'est aussi évidemment une des clés pour que tout fonctionne et c'était d'autant plus difficile que je venais du court métrage, donc je bossais avec une équipe forcément plus restreinte... 

Mais dans l'ensemble, sincèrement cela a bien marché;  il faut dire que j'ai travaillé avec une équipe de gens qui croyaient énormément à ce projet et qui avait très envie que cela fonctionne. 

Par ailleurs, comme j'avais réalisé lui-même le storyboard et l'animatique, je pouvais me rendre compte immédiatement de ce qui marchait ou pas, de ce que je  devais  faire pour développer le langage corporel de la main et où placer sa caméra.

J'avais  la possibilité, dans cette étape clé, de développer le vocabulaire et la grammaire du film, ce qui a entraîné des réécritures du scénario afin d'être le plus proche possible de la main et de l'émotion.

 Baz'art : Et on imagine qu'il y aussi, après le travail de réalisation, un gros travail de montage pour rendre l'ensemble plus fluide?

Jérémy Clapin:  Oui bien  entendu,  le travail de Benjamin Massoubre, le monteur est essentiel, et en effet, il vient dans un second temps, une fois que le film est découpé en animatiques précise.

Il offre au réalisateur une vue sur la globalité du film, et non plus à l'échelle de chaque séquence.

Il m'a ainsi permis de gagner en lisibilité et en compréhension.

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Baz'art Un mot enfin sur votre collaboration avec Dan Levy (co leader du groupe The Dø), qui offre une partition d'une immense émotion qui contribue pour beaucoup à la beauté du film ....

 Jérémy Clapin:  Ah cette collaboration avec Dan, j'aurais tendance à la qualifier de très heureux "accident du destin". C'est une rencontre artistique et humaine incroyable.  Il fallait aller à fond niveau spectaculaire dans le son et dans l'ambiance musicale et ce  travail avec dan levy permet une belle  transition entre le  sound design et  la musique.

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Dan  est arrivé sur le projet lors du montage financier.

Une musique de fond était posée sur les quelques animatiques qu'on avait déjà produite.

Ce n'est qu'en  juin 2018, donc très tardivement, dans l'avancée du projet,  qu'on a décidé de se débarrasserde cette musique de travail et sur les conseils du premier assistant Matthieu Garcia, je suis  entré en contact avec Dan Levy.

Dan avait déjà fait des scores pour le cinéma, mais  il en avait gardé un souvenir assez douloureux et désenchanté en raison de dialogues peu constructif avec les réalisateurs.

Heureusement, ce n'est pas ce qui s'est passé ici., et je peux même carrément dire que  le compositeur est un des auteurs du film.

En fait, je voulais voulait une musique qui vienne arracher le film à trivialité du quotidien pour l'élever à un niveau cosmique ou mystique. Dan Levy lui a alors proposé de faire un "mood musical" pour tout le film. 

J'ai alors  été saisi par sa musique et  me suis rendu alors compte que c'était la manière la plus pertinente de travailler. 

La musique m'a  fait totalement repenser des scènes du film et c'est exactement ce que j'attends d'un compositeur.  

 

 

 Propos recueillis par Thomas Chapelle et Philippe H 

Merci au cinéma comoedia, au festival d'Annecy et à Auvergne Rhône Alpes cinéma pour que la réalisation de l'entretien .