Camille,  le deuxième film de fiction de Boris Lojkine est sorti sur nos écrans la semaine passée ( voir notre critique ici meme).

Le film étant passionnant et très réussi, nous avons voulu en savoir plus dessus et nous avons échangé juste avant sa sortie avec  son réalisateur qui avait évidemment pas mal de choses à nous raconter 

 Interview de Boris Lojkine pour son film "Camille"

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Baz'art : Qu'est qui, au départ, vous a donné envie de réaliser un film sur cette jeune photo journaliste Camille Lepage  que le grand public connait fort mal 

 Boris Lojkine :Disons qu'au départ  du projet, je suis parti d'une interview que Camille Lepage  avait accordé une interview à une revue américaine spécialisée,  dans laquelle elle racontait son quotidien et ses photos qu'elle avait réalisées au Sud-Soudan.

Et,  à la manière dont elle parlait de sa vie, comment elle avait loué une petite maison loin des quartiers où vivent les expatriés,  comment il lui semblait qu'elle avait enfin trouvé sa place je me suis senti incroyablement proche d’elle et de ce que j'avais pu ressentir au Vietnam quand je suis parti au début des années 2000 faire mes premiers reportages.  

Baz'art : Bref, comme Gustave Flaubert l'a fait avec  son Emma Bovary, pouvez vous dire que Camille Lepage, c'est vous? 

 

 Boris Lojkine : Pas tout à fait, mais il y a un peu de cela, c'est vrai.. ( sourires)...

Camille  avec toute la candeur, l'énergie et la bonne volonté  qui l'animait  s'est plongée tête la première dans ce reportage, s'efforcant de montrer la lutte de celui  qui veut essayer d'exister en dehors des engrenages de groupe,  des répressions et des dictatures sans fin. 

Ce combat là ne pouvait que me toucher, en effet ..  

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Baz'art  : Et l'écriture du scénario  elle s'est construite comment concrètement ? 

  Boris Lojkine.  Pour écrire le scénario , j’ai fait un long travail d’enquête.

J’ai rencontré tous les proches de Camille , sa famille bien sûr, ses amis, mais aussi tous ceux qui l’ont côtoyée dans le travail. Je suis allé à Perpignan assister  à  des  lectures  de  portfolio. 

 J’ai fait de longues interviews, de tous ceux qui l'avaient cotoyé son entourage familial ou les rares journalistes qui avaient travaillé avec elle , . J’ai beaucoup lu., ses articles ceux d'autres photo reporters...

 Et bien sûr je suis allé en Centrafrique.

Baz'art : car votre ambition avant tout c'était celle de parler de la Centrafrique au dela des clichés ?

 Boris Lojkine, Oui tout à fait, cela me semblait  crucial de bien raconter les événements de la Centrafrique. , c'était pour moi une grande responsabilité que je me suis donné . 

Des gens sont morts et il me semblait important de respecter leur mémoire. Dans le Bangui de 2014, la coalition Seleka, formée de rebelles musulmans du nord du pays, vient au contact des anti-balaka, milice d'auto-défense chrétienne., il fallait expliquer cela de façon claire mais sans trop de raccourcis qui aurait trompé la réalité. Toute la fiction que j'ai écrite ne va jamais à l'encontre de la réalité historique. 

Je ne voulais pas que la Centrafrique dans le film soit un simple décor où évolue notre héroïne française, sans qu’on s’intéresse à ce qui s’y passe. J’aurais trahi Camille Lepage qui a consacré sa vie à faire connaître  ce pays.

J’ai donc essayé de donner dans le film les clés nécessaires pour permettre au spectateur français de suivre les événements.

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Baz'art : Le propos de votre  film pourrait se résumer à cette question que soulève un des personnages du film, Cyril, sur le fait d'être Blanc en Afrique et de ne jamais réussir à se détacher d'un coté paternaliste et donneur de lecons dérivée du colonialiste. C'est quelque chose qui vous touchait particulièrement à coeur, n'est ce pas?

 Boris Lojkine. Tout à fait,  mon film raconte ce que c’est d’être un Blanc en Afrique, de chercher à avoir un  rapport de plain-pied avec les gens.

Ce qui me  frappe, dans des pays comme la Centrafrique, ou encore quand j’ai voyagé en  république démocratique du Congo  c’est que presque  chaque jour quelque chose me rappelle à mon statut de blanc et au fait que je suis, l’héritier de cette histoire coloniale  dont je suis malgré moi l'héritier en tant que blanc européen. 

Même si ce n'était pas forcément dans les écrits ou dans les témoignages de ses proches, c'est quelque chose que j'ai pu ressentir  aussi profondément chez Camille, cette volonté de briser la barrière, cette envie d’aller au-delà, de passer de l’autre côté du miroir, de ne plus être seulement cette journaliste blanche qui photographie les miliciens noirs

S'il est difficile de ne pas se sentir sans cesse blanc et héritier des empires colonisateurs, il est aussi difficile d'essayer de s'en affranchir et d'en affranchir les autres. Certains parviennent à poser leur petite pierre.

De leur vivant, ou après leur mort comme c'est le cas avec Camille.

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Baz'art : Pourquoi avoir opté pour ce choix de la comédienne, encore pas très connue,  Nina Meurisse,  dans le rôle de Camille  que la caméra ne lâche pas d'un bout à l'autre du film ?

 Boris Lojkine. En fait, j’avais tourné  "Hope" , mon premier film de fiction, avec des comédiens non professionnels castés parmi les communautés de migrants.  et je me suis longtemps posé la question de savoir si je prenais également une non professionnel pour ce rôle.

Finalement je me suis rendu assez rapidement  compte que je ne pouvais pas demander à une non professionnel de faire ce que j'exigerais pour ce rôle.

Mon travail avec Nina a été ma première collaboration  avec une actrice professionnelle , et j’avais un peu peur de e ne pas retrouver la même vérité que dans Hope.

. Nina Meurisse  possède en elle deux choses essentielles pour le rôle, les épaules, et la lumière. Elle porte  en elle ce mélange de naïveté et de détermination qui est pour moi la définition du personnage.  

D’un côté elle a ce grand sourire lumineux, ce visage aux pommettes hautes, cette joie enfantine. De l’autre, elle dégage une grande force morale, une véritable intériorité, une profondeur.

Nina a été totalement habitée par ce tournage, par ce personnage, et cela était cohérent avec la façon dont Camille elle même avait été habitée par son reportage et ses 8 mois passés en Centrafrique .  

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Baz'art :  Tourner directement en Centrafrique, c'était pour vous une condition indispensable au projet?

 Boris Lojkine :  Oui, cela m’a toujours semblé évident, depuis le début du projet qu’il fallait  tourner ce film en République centrafricaine, là où l’histoire s’était déroulée.

Tourner ailleurs, alors que Camille avait  donné  sa vie  pour la Centrafrique m’aurait semblé un non-sens total .  

Dans la capitale,  j'ai installé des ateliers documentaires pour former des jeunes au cinéma. Ces derniers ont ensuite travaillé sur le tournage du film, car je voulait absolument travailler avec une équipe centrafricaine.

Dans  ce  pays  quasiment   sans  cinématographie, dix jeunes centrafricains ont réalisé dix films qui racontent par dix entrées différentes le quotidien de leurs concitoyens et cela a été une première base pour mon propre travail sur Camille.

Baz'art  : Mais au delà de cela, j'imagine qu'un tel tournage dans un pays où la sérénité n'est pas totalement retrouvée ne doit pas être évident,  n'est ce pas?

 Boris Lojkine :  En fait, avec le recul je dois dire que  le tournage s'est révélé beaucoup moins difficile qu’on n’aurait pu le craindre. Les autorités du pays, voyant le travail accompli pour favoriser l’émergence d’un cinéma  centrafricain,   nous  ont aidés  sans réserve.  

Nous  avons  pu faire  ce qui semblait impensable  : bloquer  des carrefours, organiser des manifestations  sur la principale  artère de la ville, reconstituer des scènes de violence

La plupart des acteurs et des figurants avaient vécu directement  les événements tragiques de 2013. Ils savaient très bien de quoi il était question. Ils avaient envie qu’on le raconte sans travestir leur vérité, et c'était évidemment mon intention également.

C’est cela qui a rendu le film possible. Nous nous sommes sentis chez nous. Et le tournage a pu être ce que je rêvais : une magnifique aventure humaine.

Baz'art : Votre film est également passionnant par la façon dont il intégre les véritables photos de Camille Lepage? Qu'est qui a animé cette démarche là?  

 Boris Lojkine : On voit beaucoup de photos  dans le film, toutes  sont de Camille Lepage.

 Voir les photos de Camille  dans le film était,  à mon sens , le meilleur moyen pour permettre au spectateur d'accéder à la subjectivité de la photographe.

Ces photos nous disent ce que Camille regarde et nous montrent comment elle le fait, ce qu’elle cherche, ce qu’elle essaie de raconter. 

Elles créent un temps suspendu qui force le regard  à se concentrer  sur ce qu’on voit : le même événement raconté par le film ou par les photos donne deux sensations complètement différentes. 

 La photographie impose un cadre, et ordonne ainsi le chaos. Dans les photos, l’événement prend un sens et même une étrange beauté; c’est une autre manière d’accompagner l’évolution du personnage. 

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 Baz'art: Et ce parti pris se matérialise directement sur le format du film, un format particulier pour un long de métrage de fiction,  n'est ce pas ?

 Boris Lojkine :  Oui en effet, afin de  faciliter l’intégration des photos de Camille, j’ai choisi d’adapter le format du film au format des photos de Camille. Nous avons adopté cet inhabituel format de 1.5.

Le film repose sur un tricotage complexe d’images de statuts différents : images de fiction, images d’archives  filmées par les télés au moment des événements, photos de Camille Lepage.

Photos et images d’archives viennent nous rappeler que ce qu’on est en train de regarder n’est pas que du cinéma. Elles lestent le film du poids de la vérité. Des gens sont morts pour de vrai.

J’aimerais qu’elles forcent le spectateur à s’interroger sur ce qu’il regarde, sur le statut des images, sur la manière dont on regarde les images de la guerre.

Parce que c’est cela en fait  le vrai sujet de mon film....  

"Camille", la bande-annonce

 
Crédit photos et Remerciement UGC cinéma et  Pyramide distribution