Sébastien Lifshitz est un très grand réalisateur français, auteur notamment d'un documentaire, "Les Invisibles" qui nous avait profondément marqué il y a près de dix ans.  

Et "invisible", on peut dire que l' adverbe colle parfaitement à son nouveau- ambitieux et passionnant- long métrage "Adolescentes" dont on longuement parlé il y a quelques semaines. 

Depuis, on a appris que le film sera visible- si tout va bien- le 3 juin prochain dans les salles. Mais comme on avait interviewé le cinéaste lors de sa venue sur Lyon le 2 mars dernier, on vous fait partager nos captivants échanges sur ce film  et sur son travail; propos qui seront évidemment toujours d'actualité lors de la sortie du film .

Rencontre avec Sebastien Lifshitz ,

pour son film documentaire "Adolescentes "

 

Portrait Sebastien Lifshitz

Baz'art : Est ce qu'on peut dire qu'"Adolescentes" est à ce jour le projet le plus ambitieux, de votre filmographie? 

Sébastien Lifshitz  : Disons que c'est certainement le projet plus ample, notamment en terme de temps que j'ai passé dessus.  

Je n'avais jamais tourné sur une durée aussi longue, car en tout, c'est 7 ans de ma vie ( un an de préparation et un an de post production encadrant 5 années de tournage), donc c'est évident que c'est un gros investissement  et j'y ai engagé sur ce film une grosse partie de ma vie.

Après, d'un point de vue artistique, je ne suis pas la personne la mieux placée pour vous dire si c'est le projet le plus ambitieux ou non (sourires).

Disons  quand même que le film repose sur un pari inédit pour moi, celui d'aller sur des vies en ,en construction et non pas comme, sur mes films précédents, de se baser sur des témoignages de personnes dont la vie était, il faut bien l'avouer,  plutôt derrière elles.

Baz'art : Vous parlez à juste itre de défi; le vrai challenge au départ du film, vous le situez à quel niveau exactement?

Il est simple, ce défi : on ne sait pas du tout ce que va devenir la vie sur cinq ans d'adolescentes. 

Quand je réalise  "La traversée," ce documentaire sur cet homme qui n'a jamais connu son père d'origine américaine  et qui part aux États-Unis tenter de le retrouver il y avait quelques éléments dramaturgiques au départ qui sont comme des promesses , et les éléments que l'on découvre au fil du film (comme par exemple, la découverte de la tombe du père par Stéphane) reposaient sur une vie préalable, une histoire du passé.

Alors que là,  on ne peut par essence,  anticiper la forme  que va prendre la vie d'une adolescente; c'était quand même un pari assez risqué.  C'est une chronique qui se veut au plus près du quotidien d'un adolescent, et le propre d'une vie adolescente, c'est de subir un quotidien très répétitif où l'attente et l'ennui sont prégnants.

On peut donc se demander où sera la clé de cette histoire. Il y avait un certain nombre de risques et aussi en filigrane ce projet bien excitant de faire un film sur une aussi longue durée. Montrer à ce point le passage du temps et la construction d'un être, pouvoir suivre sur une aussi longue durée la vie de ces deux- jeunes- personnes ,c'est un peu cela, je crois, qui fait événement dans le film . 

J'avais envie de me coller à cette idée, d'observer un âge où en est en pleine construction, entre cette volonté d'autonomie et ce désir de rester un peu encore sous l'emprise de ses parents, d'essayer de se jeter dans le monde avec ses armes, même si celles ci sont encore réduites.  

Je trouvais cela très beau d'observer cela sur une durée aussi longue. 

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Baz'art : Le passage du temps qui passe est quelque chose qui vous a toujours obsédé dans vos films et même dans vos autres projets (expositions photos notamment), ce film "Adolescentes" est, d'une certaine manière,  dans cette continuité là, mais en l'explorant d'une façon différente, n'est ce pas?

Sébastien Lifshitz  : La notion du passage du temps, dans le temps où je l'entends, à savoir utiliser le temps comme un espace pour pouvoir observer une transformation, est quelque chose qui, effectivement, m'a toujours beaucoup interessé.

La différence entre "Adolescentes" et mes autres films comme "Les invisibles" ou "Bambi", c'est que ces films explorent un temps qui est passé, on pose un regard rétrospectif  sur le parcours de toute une vie alors  qu'ici la vie de ces adolescentes se construit sous nos yeux; on est dans le temps présent.

En cela, c'est quelque chose d'inédit pour moi, qui interroge d'une autre manière ce passage du temps dont vous parlez.

Baz'art : Vous avez dit dans le dossier de presse que la perspective de filmer les scènes de la vie quotidienne vous faisait un peu peur, car vous n'aviez jamais fait cela et que la première année de tournage a été un peu difficile car votre caméra était trop visible et pouvait géner vos adolescentes. Or, ce n'est pas tout à fait exact, vous avez bien filmé quelques scènes de vie quotidienne dans Bambi ou les invisibles justement si on reste sur ces films là, c'est un exercice que vous connaissiez déjà non? 

 Sébastien Lifshitz  : Si bien sûr, j'ai toujours tourné des scènes de la vie quotidienne mais dans tous mes autres films j'utilisais aussi des entretiens face camera.  

Et ce dispositif restait d'ailleurs un contrepoids salutaire, qui vient faire des pauses et expliquer certains éléments  pour impulser le récit. Je pouvais me reposer sur cet élément narratif précieux.

Dans "Adolescentes", je ne voulais pas du tout utiliser ce dispositif d'entretiens face caméra.  J'en ai certes réalisé un petit nombre   pendant ces 5 années avec les deux jeunes filles mais c'était plus dans le but de les aider à exprimer des émotions qu'elles éprouvaient au plus profond d'elle, car j'avais le sentiment que ca les aidait pas mal, de pouvoir mettre des mots sur des émotions un peu à fleur peau, mais il n'était pas question de les utiliser dans le montage final.

Bref le fait de ne me reposer que sur des scènes de la vie quotidienne pendant deux heures de film était vraiment une nouveauté pour moi. 

Et c'est vrai qu'au début du tournage, je n'avais pas trouvé la bonne distance, on avait un peu l'impression que j'étais trop spectateur, comme au théâtre, cela ne sonnait pastoujours juste et cela se ressentait sur Anais et Emma, Mais intuitivement, jai réussi à la trouver cette distance,  à changer la focale.

Très rapidement,  les filles se sont habituées à la caméra et à notre présence et on s'est aperçus que leur intensité, leur présence étaient bien plus fortes que notre dispositif.

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Baz'art: Comme vous l'expliquez, vous n'avez jamais recours à la voix off dans votre film. Du coup, comment faire pour rendre explicite les moments importants où vous n'étiez pas présent pour les films, puisque vous filmiez que 2/3 jours sur un mois?  

Sébastien Lifshitz  : Ah, j'ai beau  adoré faire des documentaires,  je n'ai absolument  rien contre utiliser quelques stratagèmes de fiction lorsqu'ils servent la narration et le film que je suis en train de faire.

Ainsi quand j'avais raté des moments qui semblaient essentiels  à mes yeux, je provoquais avec les filles des discussions en mettant sur le tapis des sujets dont je voulais qu'elle parle ensuite quand je les filmais..

Par exemple pour la maladie de la mère d'Anaïs, je l'ai un peu poussé à en parler à son père au supermarché, mais elle l'a fait de façon tellement naturelle que ca fait vraiment très sincère et cela s'inscrit totalement dans cette recherche de vérité que j'ai cherché à avoir pendant le film..

Et pareillement, ces entretiens face caméra, dont je vous parlais tout à l'heure,  ont beaucoup aidé aussi à rendre explicite ce que je voulais pour construire ensemble les scènes à venir  cela les aidait beaucoup à mettre des mots sur ce qu'elles ressentaient par rapport à leur vie et plus globalement au tournage. 

Baz'art :  Il parait qu'au départ, vous aviez prévu de filmer non pas deux adolescentes mais un adolescent et que plusieurs paramètres, lors du casting et lors de la préparation, vous ont fait changer d'avis, c'est bien vrai?

Sébastien Lifshitz  : Oui tout à fait.  J'avais d'abord l'idée de filmer un garçon un peu par paresse, en me disant qu'étant moi même un garcon,  je pourrais mieux les comprendre et je m'étais aussi dit qu'une fille pourrait être génée par le regard d'un homme sur elle.

Mais en effet, les proviseurs des collèges, que j'ai pu rencontrer lors de la préparation du film, m'ont vite conseillé d'ouvrir mon casting aux filles, ils avaient en effet pu observer que cette génération de filles était différente, plus affirmée, plus indépendante, plus mature que les garçons.

Mais en fait, si vous voulez tout savoir, au départ j'avais quand même choisi de filmer un garçon, Raphaël, en même temps qu'Anaïs et Emma. J'étais même incapable de choisir un parcours en particulier parmi les trois; les trois pouvant raconter chacun à sa mnière ce qu'était une adolescente. On a ainsi réalisé un essai de tournage  sur 24 heures,  avec ces trois jeunes que j'avais sélectionné.

Il se trouve que, si pour Emma et Anaïs, ces essais ont été formidables, il y a eu un problème avec Raphaël et plus particulièrement avec  la maman de Raphaël qui  n'a pas supporté la caméra et d'être filmée, et cela d'emblée a éliminé le jeune homme. On ne pouvait pas tourner la vie d'un adolescent sans filmer sa mère .

 Le hasard a voulu que trois ans après, il  intégre la classe d'Emma, les scènes ne sont pas restées au montage final, mais quand même ca m'a oté une part de ma culpabilté et ma frustration  de ne pas l'avoir conservé (sourires) . 

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Baz'art : Et ces jeunes filles, qu'avaient elles en elles, pour vous taper dans l'oeil et vous convaincre de les filmer, à part des parents qui supportent d'être filmés par une caméra (rires)?

Sébastien Lifshitz  : Oh, elles avaient- et ont toujours- plein de choses,.qui ne pouvaient que me convaincre de les filmer. Vous savez, j'ai reçu environ une bonne cinquantaines d'adolescentes et Emma et Anaïs sont très vite ressorties du lot.

Elles étaient tellement curieuses excitées et si différentes de par leur caractère , leur milieu social,  elles incarnaient chacune d'entre elle une couleur différente de l'adolescence que je les avaient choisi très vite mais sans réussir à en départager une plus que l'autre.

Je les avais reçues séparement sans savoir qu'elles se connaissaient et qu'elles étaient même très bonnes copines,  depuis la sixième, cela me semblait même assez inenvisable en les voyant séparement.  

Et c'est à ce moment là que j'ai su que je tenais le coeur de mon long métrage,  à savoir faire le portrait de chacune d'entre elle et de leur amitié à travers les années qui passent. 

Bazart : Filmer l'adolescence d'aujourdhui a dû être aussi l'occasion pour vous de pouvoir, en creux, la comparer à votre propre adolescence, n'est ce pas?

Sébastien Lifshitz : Oui, totalement, j'avais envie d'interroger, à travers ce film, ce qu'est une adolescence aujourd'hui par rapport à ce que j'ai pu vivre à cette même période.

Globalement, s'il existe évidemment des éléments intemporels inhérent à cette période si particulière, j'ai l'impression que la génération d'aujourd'hui est plus inquiète moins insouciante que la mienne, avec des parents plus angoissés pour l'avenir  , qui sont plus dans le contrôle et l'interdit que ce que j'ai pu connaitre moi et les adolescents que je fréquentais.

Le monde était moins anxiogène, il me semble, au début des années 80,  quand j'étais adolescent,  avant l'arrivée du SIDA, des attentats et j'ai le sentiment d'avoir connu une adolescence très libre. 

Emma et Anaïs sont de la génération des attentats de 2015/2016,  avec un avenir économique bien bouché, et je pense que cette inquiétude se ressent dans mon film.  

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 Baz'art : Et justement, vous montrez  longuement  ces séquences des attentats et la réaction des jeunes. On voit alors que les jeunes sont quand même assez préoccupés par ce climat anxiogène?

Sébastien Lifshitz, : Ah tout à fait, on a tendance à penser que les adolescents d'aujourd'hui s'intèressent à peu de chose, sont trop autocentrés sur eux même.

Montrer les attentats offrait ainsi l'occasion de leur donner la parole sur un évenement qui a été traumatisant pour tout le monde.

Ils ne s'interèssent pas exclusivement à leur micro monde, à leur musique, leurs vetements leurs petits copains , quand un évenement de l'extérieur a lieu , ils ont leur propre opinion dessus, qu'il est pertinent d'aller sonder.

Et on voit que l'école les fait aussi réfléchir sur ces questions là.

Baz'art: La bande sonore de votre film est très belle avec notamment cette composition originale de Thindersticks, qui collabore souvent avec Claire Denis.. Est-ce votre travail antérieur avec Claire Denis qui a convaincu le groupe d'accepter de travailler pour Adolescentes?

Sébastien Lifshitz  : Non, cela ne s'est pas vraiment passé ainsi. 

 C'est vrai que Stuart (Staples, le leader de Tindersticks) a travaillé souvent avec Claire et que moi même, j'ai eu la chance d'avoir réalisé en 1996 un portrait de cette réalisatrice et que j'ai même été son assistant réalisation pour "Nénétte et Boni", cela a du jouer inconsciemment dans mon envie de travailler avec ce groupe.

Mais jai pensé aux Tindersticks dès le début du projet sans avoir besoin de passer par Claire .  J'ai montré assez vite mon travail à Stuart qui m'a dit avoir été fasciné par ce projet et ma façon d'avoir été aussi proche des deux filles, tout en restant peu visible.

Très vite, il a tenu à réaliser une musique qui pareillement était peu explicite et faisant preuve de délicatesse pour bien accompagner les deux jeunes filles et bien exprimer les pensées d'Emma et d'Anais...

Mais il faut savoir que Stuart est peu habitué  à composer pour des musiques de films il a fait des exceptions pour Claire et pour moi et fait tout à l'instinct, de manière pas vraiment réfléchie et intellectuelle.

Quoiqu'il en soit j'adore ce qu'il a fait sur ce film, vous ne trouvez pas? .

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Baz'art: Ah si énormément, cette bande son est magnifique. Et pourquoi avoir choisi de tourner dans la ville de Brive, une ville moyenne, dont on parle assez peu?

 Sébastien Lifshitz  : Justement pour cette raison ( sourires).  Je voulais une ville assez "neutre" où la délinquance est assez relative. J'avais l'impression que souvent quand on fait un film sur l'adolescence, on va filmer les adolescents de banlieue, que ce soit la fiction ou les films doucmentaires, et il m'intéressait d'aller filmer des adolescents vivant dans une ville moyenne, à l'abri de Paris et des grandes villes de province, avec une vraie douceur de vivre.

 En plus , de par son climat, Brive est une ville qui est marqué par la nature et les saisons et cela me permettait de bien montrer le passage des saisons. 

Enfin, Brive est une ville qui ne possède  pas d'université, les jeunes qui viennent d'obtenir  le bac doivent partir à Limoges, Toulouse ou même mais plus rarement à Paris.. 

Du coup, le cap de leurs 18 ans est sans doute encore plus un âge charnière que pour ceux qui ne doivent pas quitter leur famille après le bac, puisque j'avais dès le départ, j'avais envie de filmer ce moment là ou tu dois quitter tes repères et ta famille..  

J'ai en tout cas énormément aimé  ce tournage à Brive, j'y ai eu énormément de liberté pour filmer tel ou tel endroit, je ne pense pas que j'aurais eu les memes facilités en tournant à Paris..

 Baz'art : Dernière question, Sebastien : on peut en sortir totalement indemne d'un tournage aussi long et aussi impliquant  émotionnellement ? 

Sébastien Lifshitz,: Indemne,  oui j'espère,  mais c'est vrai que je ne suis plus tout à fait le même réalisateur qu'avant de me lancer sur ce projet.

Déjà, car quand on tourne tout le temps ( on allait tourner 2/3 jours tous les mois et à coté je faisais d'autres films) ca désacralise un peu le moment du tournage et forcément, quand on arrête un tournage qui a duré 5 ans, il y a un côté assez douloureux; j'aimais beaucoup cette routine du voyage  Paris / Brive  et le tournage  en lui même...

 Ces deux jeunes filles ont fait partie de ma vie et continuent d'ailleurs d'en faire partie, je les appelle encore régulièrement, leur donne des conseils et là  avec la promotionn forcément elles m'accompagnent et devraient m'accompagner encore une bonne partie de ma vie...