Présidé par Anthony Palou, le jury du prix Jean Freustié 2020 a récompensé, lundi 29 juin dernier, Anne-Sophie Stefanini pour Cette inconnue, publié en janvier chez Gallimard.  L'occasion de mettre en avant un roman assez formidable qu'on avait lu et beaucoup apprécié pendant le confinement :

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 « Ils ne pouvaient pas vivre en essayant de retrouver les enfants qu’ils n’étaient plus, en ayant peur que l’autre disparaisse encore. Leurs nuits étaient mauvaises et, même le jour, ils voyaient des fantômes partout : Constance regardait Ruben et c’était son père qui était là face à elle. Ruben regardait Constance et c’était sa mère qu’il retrouvait et il pensait : Tu n’es pas revenue à Yaoundé pour y vivre comme ta mère ? Tu ne vas pas te faire tuer toi aussi ? C’était impossible d’être leurs héritiers. »

Ruben, chauffeur de taxi à Yaoundé roule toute la nuit dans les rues de la capitale. Ruben un homme de bientôt quarante ans à qui l’on a arrachée Constance, sa petite voisine, sa presque sœur alors qu’ils n’étaient que des enfants. Une blessure inguérissable.

Constance est reparti vivre à Paris chez sa grand-mère quand Catherine sa mère n’a plus donné signe de vie en mai 1991.

Leur histoire est à jamais liée, même si un continent les sépare. Jean-Martial, le père de Ruben est mort en prison la même année. Il travaillait pour  un journal d’opposition au régime de Paul Biya.

Paul Biya règne sur le Cameroun depuis 1982 avec une main de fer et l’aide de la France, dans un régime de « dictature conviviale », doux euphémisme prêté à un homme politique camerounais.

 Au rétroviseur de son taxi, la photo d’une jeune femme blonde. Chaque nuit depuis presque vingt ans, Ruben espère qu’un client reconnaitra Catherine et pourra peut-être donner un sens sa disparition. Constance, veilleuse de nuit près de la gare du Nord à Paris, ne cesse de penser à l’enfance qu’ils ont laissée à Yaoundé.  La nuit, enveloppante, est leur domaine.

 

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Lente ballade dans les rues de Yaoundé, et déambulation introspective et intime pour Constance et Ruben.

Anne-Sophie Stefanini, qui connait bien le Cameroun pour y avoir vécu des années,  entraine le lecteur dans un doux et tendre voyage poétique, politique et mélancolique.

Laissons- la nous guider dans ses  envôutantes et assez fascinantes nuits camerounaises.

 
Cette inconnue, d’Anne-Sophie Stefanini, Gallimard, 216 pages, 18 euros.