"Un pays qui se tient sage" est un des films événements de la rentrée.

C'est un film qui marche bien en salles ( gros ratio entrées par nombre de copies, un film qui fait débat qu'on a longuement chroniqué deux jours avant sa sortie en salles mercredi dernier.

Son réalisateur, David Dufresne, tres sollicité par la presse - des Inrocks à Télérama- vu que le sujet de son film fait écho à l'éctualité a accepté lors de son passage à Lyon à répondre à nos questions, donnant lieu à un échange forcément passionnant sur le pouvoir du cinéma sur la télévision et sur le fait de débattre avec des contradicteurs sur ce sujet ô combien brulant des violences policières..

Voici une large partie de ces échanges  : 

un pays

 Baz'art: Commençons par parler de votre film à travers le titre, si vous le voulez bien. Est-ce que ce titre s’est imposé des que vous entendu cette phrase prononcée par un policier à des lycéens dans la vidéo de Mantes la Jolie ou bien elle préexistait dès l’origine du projet ?

David Dufresne  : Non, en fait, on avait un titre de travail comme cela se faisait souvent, un titre de travail très bateau – Ordre et désordre qui ne pouvait être le titre définitif…

Un jour, en montage, devant cette vidéo en particulier, ce titre m’a paru être comme une évidence pour le film dans sa globalité.  

Baz'art : Avant "Un pays qui se tient sage" , vous avez déjà à votre crédit deux autres projets sur les violences policières. Le roman Dernière Sommation et votre compte twitter" allo place Beauvau". Comment "Un pays qui se tient sage"  s’insère-t –il à l’intérieur de ce  qui semble former un tryptique sur un seul et même sujet?

Permettez moi de nuancer un peu votre question... Quand on parle de tryptique, on fait référence souvent aux oeuvres de peintres qui savaient à l’avance qu’ils allaient réaliser trois tableaux qui se répondent les uns aux autres. Moi, je ne savais pas du tout où cela va me mener,

Le point de départ de tout ça, c’est une indignation, une colère, une incompréhension devant tous ces documents.

Quand je crée ce mon compte twitter Allo Place Beauvau, c’est vraiment dans l’objectif de provoquer le débat.Alors que quand j’ai écrit Dernière Sommation, c’est ma version intime et personnelle de ce sujet. 

Au moment où j’écris la dernière phrase de ce livre il me semblait que j’en avais fini avec cette thématique, mais en fait, je me rends vite compte qu’en fait non, j’ai encore des choses à dire dessus, et ce coup-ci par le prisme de l’image.

Ce qui est sûr,  c’est que l’un est arrivé après l’autre, cela n’a jamais été pensé comme un ensemble homogène dès le départ.

Baz'art : Votre roman était plus une fiction, bien qu'étant quand même  largement autobiographique. Est-ce que vous considériez alors que pour provoquer le débat, pour être plus percutant, comme vous dites, la fiction n’était pas forcément  le médium idoine ?

David Dufresne  : Vous savez, "Dernière sommation" est vraiment quelque chose de différent du film. C’était quelque chose de plus personnel.

 Pendant des mois et des mois, j’avais  collecté tous ces signalements de violence policière avec ce compte twitter, j’avais donné pas mal d’interviews qui étaient souvent très techniques. J’avais eu ce sentiment que le versant humain, sensible manquait un peu et qu’il me fallait l’exprimer.

Ce n’était pas,  dans le but d’apporter des pièces au débat, c’était plus une sorte de poste d’observation. À contrario, le long métrage possède vraiment cette vocation à nourrir le débat.

L'angle de la fiction que j'ai choisi avec "Dernière Sommation" me permettait sans doute d’aller à l’essentiel, mais résultait vraiment des échanges, parfois cordiaux, parfois plus animés que j’ai pu avoir avec les policiers sur les réseaux sociaux.

Le roman me permettait de glisser quelques éléments qui sont les fruits de ces échanges.

Écrire ce roman a été pour moi un exercice de liberté qui m’a beaucoup plu, je pense que c’est cette liberté que j’ai voulu conserver avec mon documentaire.

 Ce dernier s’affranchit  quand même des formats télévisuels, et même si évidemment il n’y a pas une once de fiction dans « Un pays qui se tient sage », j’ai tendance à penser que cette liberté-là, provient en quelque sorte de celle que j’avais pu trouver en écrivant « Dernière Sommation ».

20200920_194352

Baz'art : Car vous me confirmez qu' il n’a jamais été question du coup d’intégrer un peu de fiction pour "Un pays qui se tient sage" ?

David Dufresne  Ah non, vraiment jamais. Autant par le passé, j’ai pu réaliser quelques web documentaires un peu interactifs, autant dans un film documentaire, je n’ai jamais trouvé un seul film documentaire intégrant de la docu fiction qui soit vraiment à mes yeux, convaincant.

Le mélange des deux genres ne me semble jamais vraiment efficace, mais peut etre je n'ai pas vu les bons films '( rires).

Baz'art : Sur un plan plus technique, comment on arrive à intégrer tous ces formats différents que sont les films  parfois très amateurs apportés par les témoins de violence policière, les images plus léchées des conversations entre vos protagonistes. Est-ce dès l’écriture que vous gérez cela ou bien c’est le montage qui est essentiel pour donner une homogénéité à cet ensemble disparate ?

David Dufresne  : En fait, il faut savoir qu’avant d’arriver au résultat final que vous voyez sur l’écran il faut savoir qu’Ill y a des mois de réflexion sur ce dispositif. (Rires).

On se pose beaucoup de questions, notamment celle-ci : Comment filme-t-on la pensée ?  

 Comment peut- on être le plus naturel possible ? Cela passe par supprimer l’aspect interview, pour être dans le dialogue entre des gens qui se connaissent pas forcément.

L’idée des conversations a pris plusieurs mois mais une fois que je l’ai trouvé je ne l’ai plus lâché.

Pour l’idée des natures mortes, ces lieux que je filme après les violences et que je fais correspondre aux lieux qui ont été dévastés, celle-ci m’est venue au moment d’une tournée  des villes de France que je faisais pour mon roman Dernière Sommation.  

À chaque fois je prenais mon téléphone et j’allais filmer dans le même axe les mêmes lieux que j’avais vu dans les vidéos de manifestations qu’on m’avait envoyés.

Les scènes de nature morte du Fouquets, de  l’Apple Store à Bordeaux, c’est moi qui les ai filme directement. Avec mon petit smartphone (rires)  

Baz'art : Ces scènes de nature morte justement, quelle portée avez-vous voulu mettre dedans : de dire que tous ces lieux ne sont que du matériel et peuvent se reconstruire par rapport à de l’humain ?

David Dufresne : Oui, tout à fait, c’est en tout cas le premier objectif : dire qu’un arc de Triomphe peut être nettoyé rapidement, un Fouquets, reconstruit plutôt vide aussi  alors qu’une main arrachée, ça ne reviendra jamais. Il y a pour moi une différence entre « les familles des victimes et les familles des vitrines », pour reprendre une expression chère aux mutilés et j’ai tenu à le montrer par cette voie-là.

C’est aussi une façon de dire que la vie reprend certes, mais qu’il s’est quand même passé des choses.

On est vraiment dans une démarche documentaire, on est dans jamais dans le descriptif.

 Mais j’ai voulu aussi que ces natures mortes soient un peu comme des moments de décantation, de souffle, de repos avant de repartir soient dans des discussions assez denses ou des images assez éprouvantes.

Tous ces éléments font partie du dispositif global et ce n’est qu’une fois que je les ai trouvé que je peux proposer à un producteur  de cinéma de faire ce film ensemble.

Baz'art : Et justement  « Un pays qui se tient sage » est votre premier long métrage de cinéma après être passé par des documentaires TV ou pour le web. Qu’est-que cela change concrètement dans  votre travail de passer sur le grand écran ?

David Dufresne : Oh là, cela a changé  beaucoup de choses. Il y a déjà des changements en termes de financement, j’ai eu la chance de trouver un producteur qui a accepté de prendre des risques financiers et j’ai pu faire le film sans avoir besoin de demander une autorisation quelconque.

En TV, vous avez une relation qui devient assez vite très compliquée avec le diffuseur qui était le donneur d’ordre.

À titre personnel, ce qui m’a délivré, c’est de ne pas être contraint par une durée précise comme c’est le cas avec un documentaire TV qui dure souvent  52 minutes. J’ai trouvé cela assez fabuleux de ne pas me sentir à l’étroit.

 Au bout du compte, on fait un film d’une heure 26 mais il aurait pu être bien plus long, c’est vraiment moi qui ait décidé de cette durée.

Comme dans un roman, où écrire sans note m’a permis de libérer l’imaginaire, le fait de ne pas avoir de durée fixée préalablement était pour moi vraiment bénéfique  en terme de créativité.

Enfin si j’ai aussi voulu faire un film de cinéma, c’est pour rendre hommage à ces cinéastes et à ces images  et montrer que les images sont plus grandes et plus fortes que nos téléphones et nos ordinateurs, et pour cela, seul le grand écran pouvait le donner toute leur grandeur.

Ces images ne sont pas que des témoignages d’actualité, elles possèdent une portée historique indéniable à mes yeux, et pour les figer dans le marbre

Seule la transposition sur un écran de cinéma pouvait le montrer.

20200920_194306

Baz'art  : Et pourquoi ce parti pris de l’anonymat et ce choix de ne pas indiquer les noms et les professions des intervenants avant le générique de fin? Pour niveler les a priori et remettre tout le monde au même niveau, c'est bien cela l'objectif ? C’est quelque chose qui ne passerait pas en télé pour le coup, n’est-ce pas ?

David Dufresne : Tout à fait;  en TV, ca serait impossible d’imposer ce parti pris là. La Télé, elle a peur d’une chose avant tout, le zapping.

L’avantage du cinéma, c’est que le plus dur est fait quand le spectateur est dans la salle, donc on peut tenter des trucs un peu risqués…

Au cinéma on ne peut pas détourner son regard… Le réalisateur peut tabler sur la concentration du spectateur …

L’idée  de ce choix-là, c’est  en effet de briser la hiérarchie sociale, de dire qu’on écoute de la même manière telle ou telle personne tant qu’on ne sait pas qui est qui.

 Il y a évidemment cette idée de casser nos propres préjugés car on en a tous plus ou moins malgré nous. On n’écoutera pas de la même manière une personne si on sait qu’untel est sociologue, l’autre chauffeur routier, l’autre policier

Baz'art :  Sauf que dans le cas des gilets jaunes, les corps et leurs mutilations parlent un peu malgré eux.

David Dufresne :  Oui, évidemment …On voit des gens avec des bandeaux sur les yeux; donc on comprend très vite qu’ils ont été mutilés.

On donne aussi quelques indices ici où là. sur leur identité  Par exemple, Michel Forst, le rapporteur de l'ONU le laisse entendre dans une de ses interventions et ça on l’a laissé, ou les policiers qui parlent de  collègues on devine que ce n’est.

Il y a un côté assez ludique, léger à essayer de deviner qui est qui…A la fin, lors des révélations les gens ont souvent une surprise ou deux … Quand le policier parle de Pasolini, notamment on perd  d’ailleurs totalement nos repères …

Baz'art : Comment vous les  avez-vous choisi d'ailleurs, ces intervenants?

David Dufresne :   Je devais choisir des gens prêts à débattre  qui en éprouvent l’envie et le besoin, des personnes vraiment  ouvertes au dialogue.

Il y en a que je connais depuis de nombreuses années : comme Bertrand Cavallier ou des intervenants que j’ai pu rencontrer via Allô Place Beauvau : l’avocat Arié Alimi, le journaliste Taha Bouhafs .

 J’ai rencontré Benoit Barret, secrétaire national du syndicat de police Alliance, lors de deux plateaux sur Arte.

Le film est donc un concentré de plusieurs rencontres. Je voulais aussi absolument éviter d’aller au clash, ne surtout pas tomber dans une écriture racoleuse dans laquelle chacun des intervenants y va de sa contre-vérité, de ses mensonges.

20200921_082624-1

Baz'art :   Malheureusement, il manque quand même à votre table certains contre intervenants je pense aux hautes autorités de la police qui n’ont pas répondu à votre demande comme vous le signalez à la fin du film

David Dufresne  Oui bien sûr, mais cela n’est assurément pas de mon fait. Je voulais  vraiment chercher à créer de vraies conversations.

Il est évident que les policiers qui interviennent dans mon film ne sont pas tout à fait libres de leurs paroles, contrairement aux autres. Même si il y a aussi un peu d’autocritique dans certains de leurs propos.  

Pour moi c’est un film de dialogue, et la police avait tout intérêt à s’y montrer, même les plus hautes sphères.

Le propos de mon film c’est montrer que la police c’est l’affaire de tous, et pour cela on a doit tous pouvoir dialoguer et contre argumenter avec eux…

Le film s’ouvre par une phrase bien connue de Max Weber  sur le monopole par l’état de la violence légitime et on se rend compte qu’on ne connait qu’une version tronquée en fait. C’était important pour vous d’aborder ce débat-là ?

David Dufresne Ah oui tout à fait….   Dans le film, le romancier  Alain Damasio ne cite pas Weber mais reprend la phrase telle qu’elle est effectivement énoncée aujourd’hui dans les médias. On la décortique ensemble. La différence entre les deux est très importante 

Le film questionne la phrase exacte de Weber. Je demande aux intervenants quel est, selon eux, le mot le plus important : « violence » ? « légitime » ? « monopole » ?

Pour moi, c’est « revendique » : c’est une façon de dire à l’État que cette violence n’est pas coulée dans le marbre.

Si toi, État, tu la revendiques, tu te dois d’être exemplaire.

Et comme on possède  aujourd’hui des documents qu’on n’avait pas avant pour prouver les violences policières on peut affirmer que l’exemplarité n’est pas forcément leur principe premier (rires).