Le Français Arman Méliès célèbre le folk-rock californien des 70’s dans le 3e opus de sa trilogie américaine du nom de Laurel Canyon, quartier des collines de Los Angeles, qui lui sert de toile de fond d’un des plus beaux disques de sa discographie.

Un disque sorti depuis le 26 février dernier dont on avait chanté les louanges ici même.

On a eu l'immense privilège d'échanger avec lui la semaine dernière sur la génèse de ce projet et de ses sources d'inspiration.

Voici un  large compte rendu de cette discussion passionnante avec un artiste passionné et d'une intelligence rare.  

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Baz'art : Par rapport aux deux autres albums constituant cette trilogie américaine,  j’ai l’impression que Laurel Canyon a plus de visibilité, notamment en terme de portée médiatique, que les deux précédents volets. Est-ce que tu ressens aussi ce constat et si oui, est-ce parce que son format chant/guitare est certainement plus traditionnel et plus facile à appréhender que les deux autres ?

 Arman MELIES : Oui bien sûr, je ressens bien ce que tu dis.

On parle bien plus de « Laurel Canyon » que de mes deux autres projets  Roden Crater et Basquiat’s Black Kingdom,  qui ont eu une sortie plus confidentielle.

Mais cela est en fait assez conscient. 

Une fois qu’on avait  bien identifié qu’on allait concevoir trois disques différents autour d’un même projet, il semblait assez logique qu’on allait boucler la boucle par ce disque plus traditionnel qu’est Laurel Canyon et que c’était là dessus qu’il fallait axer une grande partie de la promotion….

Tu sais, si on attirait l’attention sur les trois disques à chaque sortie, vu les délais resserés entre les trois disques,  cela pouvait vite saturer les gens.

Il était important de « happer » public et médias sur ce disque, définitivement plus accessible et moins expérimental que les deux autres.

Ainsi, ceux qui ont aimé « Laurel Canyon" peuvent tout à fait aller voir ensuite du côté des deux autres disques les éventuels jeux de correspondance qu'on s'est amusés à mettre entre les trois disques.

 Baz'art : À t’écouter, cette idée de trois disques en un n’est donc pas un projet clairement envisagé depuis longtemps ?

 Arman MELIES :  Non, pas vraiment, tout cela est vraiment arrivé un peu par hasard. 

En fait, il y avait des esthétiques qui m’intéressaient depuis longtemps, mais auxquelles je n’avais pas vraiment consacré le temps que je voulais y mettre dedans .

 J’avais en fait depuis longtemps en tête une idée de disque inspiré de New-York et de l’œuvre de Jean-Michel Basquiat, mais c’est en travaillant sur deux autres disques aux tonalités très différentes (l’un inspiré de l’art de James Turrell, l’autre de la Californie) que s’est peu à peu dessiné ce projet de trilogie américaine.

Tout cela était trop hétéroclite pour un seul disque, il falait donc réaliser trois partitions différentes. 

En effet, l’esthétique folk-rock de Laurel Canyon est clairement aux antipodes des deux premiers opus de ma trilogie, qui revêtaient des couleurs synthétiques et post-rock. 

 Le fait de séparer les travaux m’a ainsi permis d’explorer chacun dans le détail et d’approfondir largement le propos. 

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Baz'art :  Tu as un jour affirmé  en interview qu'un artiste commence à constituer une oeuvre qui se tienne un peu avec une dizaine d'albums à son pedigree. Avec ces trois disques en moins d'un an, on peut dire que tu vas bien plus rapidement atteindre ton but que si tu avais eu un rythme plus pépère, non? ( rires)

Arman MELIES : J'ai dit ça moi? Je ne m'en souviens plus vraiment,  mais oui en y réfléchissant un peu, c'est plutôt raccord avec ce que je pense (rires) ...

Dans mon esprit,  il faut flirter avec la dizaine pour constituer une œuvre qui se tienne.

Quand je regarde certains artistes proche de mon univers  comme Dominique A ou Jean-Louis Murat, c'est à peu près ce chiffre d'une dizaine d'albums qu'on a commencé à prendre vraiment au sérieux ce qu'ils ont fait, qu'ils sont devenus vraiment des artistes clairement installés... 

Alors en effet, j'ai du inconsciemment vouloir mettre un peu le turbo pour arriver plus vite à ce chiffre là, c'est pas bête comme idée  (rires) ...

Baz'art :  Et sinon, concernant l’aspect plus marketing, les trois disques vont sortir dans un seul et même coffret ? 

  Arman MELIES :  Plusieurs choses sont encore à ce jour  en préparation et en cours de réflexion, disons qu’il  faudra encore patienter un peu avant d’en savoir encore un peu plus.

 On pense en effet à une sortie physique d’un coffret un peu collector qui regrouperait les trois disques, ça semble assez cohérent avec l’ensemble du projet.

ARMAN MELIES 201959696_NB©YANN_ORHAN

Baz'art : Et la tournée, quand tournée il y aura, tu la vois comment?. Tu reprendras sur scène un mix des morceaux des trois disques ou la couleur de l'un va l'emporter sur les autres ?

 Arman MELIES :  Tu penses bien que concernant les projets scéniques, c'est encore un peu flou, rien n’est encore signé à ce jour,  mais on table pour des concerts à l’automne.

Au départ, le concert qu’on avait prévu de jouer au Théâtre de la ville l’année dernière devait justement permettre de présenter un aperçu  assez équilibré des trois disques. 

Désormais, au vu de la réception du dernier disque et le plaisir que j’ai eu de chanter, je pense que Laurel Canyon sera très largement majoritaire dans la setlist des concerts à venir.

Cela sera un peu le socle de ce concert, je pense qu’on chantera tous les morceaux ou presque du disque avec certainement quelques passerelles avec les deux autres disques..

Même si on sera certainement dans une forme assez épurée, voire intimiste, on ne s’interdira rien  (rires).. 

 Baz'art : Justement à propos de "Laurel Canyon" plus précisemment,  c'était quoi exactement ton projet de départ? Rendre hommage à ta manière à ce point névraglique de la création musicale qu'était ce quartier de LA?

 Arman MELIES : Oui c'est clairement ça : Laurel Canyon a pour point de départ ce quartier de Los Angeles et ce qu’il représente

.J’ai réalisé  à un moment de ma vie que certaines de mes influences majeures comme Jim Morrison, David Crosby, Joni Mitchell avaient habité à cet endroit au même moment, je voulais dans cet album qu’il y ait une sorte de souffle de cette époque, avec une idée d’utopie, de monde à changer.

On a voulu concevoir l'album comme un point d'ancrage entre les deux précédents opus en illustrant  les processus créatifs déjà développés dans les deux autres

En même temps,  on n’est pas non plus obligés de le prendre sous cet angle pour l’apprécier j’espère ( rires)

 Moi ce que je voulais, c’était m’inspirer de ce lieu et du souffle de cette scène et de traduire ça à ma façon

Autrement dit j'avais envie de trousser des chansons actuelles d’un Français à travers le prisme d’un fantasme permettant de tordre un peu le cou la réalité. 

ARMAN MELIES 201959887_COLOR©YANN_ORHAN

Baz'art : C'est justement cela qui est important, je trouve dans ce projet. Car,  mine de rien, le défi autour de ce disque, bien que moins radical que les deux autres, restait assez casse gueule sur le papier,  avec cette idée de rendre un homme au folk californien en chantant uniquement en langue française. Tu aurais pu tomber dans un truc scolaire un peu appliqué, or tu contournes très joliment cet écueil en faisant du Arman Méliès ?

 Arman MELIES : Ah oui tout à fait, c’est exactement ce que j’ai voulu faire, faire du Arman Méliès, c'est quand même ce que je sais faire de mieux, tu ne penses pas? (rires)

L’idée n’était pas de faire un album de folk californien comme les Américains savent très bien le faire depuis longtemps et le font encore  du reste aujourd’hui.

 J’ai voulu rendre cet hommage sous le prisme d’un chanteur français, qui chante dans sa propre langue.  Alors c’est certain que Laurel Canyon s’inscrit davantage dans mon ADN de chanteur rock.

  Je suis par exemple un fan absolu de Neil Young ou  de Joni Mitchell, que j’ai beaucoup réécouté pour écrire l’album

Cependant, loin de moi l’idée de les singer ou de faire un disque à "la manière de" :  j’ai trop de respect pour eux pour m’oser m’affronter à ce que tous ces géants de la musique ont pu faire il ya quarante ans et plus..

  Baz'art : Ce qui est assez fou aussi,  c’est que tu arrives à parfaitement retranscrire ce lieu alors que visiblement tu n’y as jamais mis les pieds de ta vie n'est ce pas? 

 Arman MELIES : En effet, j’ai eu envie plusieurs fois de m’y rendre mais je n’en ai encore jamais eu l’opportunité.

Je le regrette, mais disons que pour moi ce n’était pas cela l’essentiel dans mon projet.

 J’ai lu de nombreux ouvrages, visionné des documentaires sur ce moment-là, en Californie, où il existait une effervescence politique, spirituelle, humaniste proprement insensée.

Je voulais avant tout rendre hommage à ces chansons “engagées”, pas spécialement dans le sens militant et simpliste du terme, mais dans une dimension universelle, qui actait la naissance d’un nouveau monde.

Baz'art : Et le choix de la langue française, pourquoi s'impose t-il à toi de manière évidente dans tous les projets que tu peux réaliser alors même que tu dis en écouter très peu?

 Arman MELIES : En fait,  j’apprécie beaucoup la sonorité de la langue anglaise, mais sincèrement je dois reconnaitre qu’il m’est très difficile  d’écrire dans une autre langue que le français, dont je maîtrise, par définition, les différentes grilles de lecture et  les éventuels double sens.

Si je commence à écrire un texte  en anglais, comme je te le disais un peu avant, je ne pourrais m’empêcher de penser à tous ces artistes que j’idolâtre et je trouverais cela ridicule.

Dans mon travail de création d’un titre, je compose toujours la musique avant puis des idées arrivent, des bribes de phrases s’invitent, et c’est toujours en français qu’elles arrivent c’est certain... 

 Baz'art Ton disque commence en fanfare  avec le formidable morceau AVALON et cette phrase qui résume bien l’ambivalence de cette période : "Ô paradis peuplé de loups". C’était important pour toi de sonder aussi la facette sombre de cette époque charnière,  un peu comme l’a fait Tarantino avec "once upon in time in America ", dans une dimension évidemment plus cinéma que musicale?

 Arman MELIES : Ah oui tout à fait, ton observation est très juste …

Je voulais que l’envers du décor soit présent dans toutes les chansons, qu’on voit tous ces artistes inspirés, qui veulent réinventer la société, et le côté plus sombre, plus mélancolique, qui m’a toujours beaucoup parlé je dois dire (sourires).

Il faut savoir que l' époque dont je parle dans le disque  est située en pleine période hippie avec une idéologie progressiste très affirmée.

 

Puis, ce mouvement,  au bout d'un moment,  a fini par rencontrer son versant diabolique : les hippies perdent leur illusions, les musiciens tombent dans la drogue, les dérives sectaires avec Charles Manson, justement, si on continue l'analogie avec le très beau film de Tarantino.

Ce sont deux faces de l'Amérique, d'un côté, le rêve d'un monde meilleur et de l'autre, le meurtre l'opposition et la contreculture. 

C' était, dès lors, essentiel pour moi qu’elles figurent de façon étroitement liée dans les textes et mêmes les mélodies du disque. 

Toute l’histoire de Laurel Canyon peut être racontée par le prisme de la transformation d’une utopie en cauchemar avec Altamont et Charles Manson.

ARMAN MELIES - LAUREL CANYON - Cover

  Baz'art : On a l’impression  en écoutant Laurel Canyon, que jamais, au cours de ta discographie ta voix n’aura été si ample, si belle. On a l’impression parfois d’entendre un peu du Johnny Hallyday. C’est quelque chose dont tu en as pris conscience pendant l’enregistrement du disque ?

 Arman MELIES : C’est vrai que j’ai pu, sur certains de mes disques précédents,  me restreindre un peu sur le chant. 

Disons que pendant longtemps, je me suis interdit énormément de choses, par pudeur et par peur d’une certaine emphase. 

 J’avais notamment tendance à traîner un peu sur les syllabes, de façon un peu artificielle, un peu lancinante.

 J'ai doucement commencé à me libérer sur  « Vertigone » (2015),  avec notamment des morceaux comme "Constamment je brûle" dans lequel j'osais sans doute enfin mettre autant de lyrisme dans la voix que dans les orchestrations..

Mais on peut dire que j’ai pris un plaisir physique à chanter que très récemment. Je peux identifier ce moment avec l’enregistrement de l’album hommage aux chanteuses françaises "Échappées belles" il ya deux ans.

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En reprenant ces chansons si éloignées de moi a priori, interprétées normalement par des jeunes femmes, je me suis rendu compte que les limites que subissait ma voix étaient pour la plupart artificielles car je me les étais crées moi même  et si je continuais à tout retenir, j’allais un peu scléroser tous mes morceaux à venir..

 Là sur ce disque là,  j’avais envie vraiment de me libérer et j’ai découvert un registre plus vaste que celui que je pensais avoir: je peux incarner mes chansons, être sur le devant de la scène, c’est assez jouissif quand même comme sensation, je te l'avoue (rires). 

J’ai eu envie de placer  ma voix  devant le rythme pour tirer les chansons, ce qui permet de les rendre instrumentalement moins nerveuses et d’alléger la musique.

Bref, dans cet album, j'ai eu envie de penser la voix comme l’instrument principal alors qu’avant,  j’avais tendance à l’utiliser comme une guitare parmi toutes les autres.

Baz'art : Il y a un morceau dans "Laurel Canyon" qui diffère avec les autres au niveau tonalité et même des textes. Je pense au  neuvième et  dernier titre, "Vise le coeur", plus apaisé et qui parle de la poétesse Emily Dickinson qui n'est pas forcément vécu à la même période et au même endroit que les artistes de "Laurel Canyon.". Cet hommage là te semblait néanmoins trouver sa place dans le projket ?

 Arman MELIES : Oui totalement, j'ai énormément d'admiration pour cette incroyable poétesse de la Nouvelle-Angleterre qu'est Emily Dickinson .

J'avais en fait déjà mis en musique dans mon disque échappée belles «J’habite le possible » un de ses très beaux poèmes interprété par la comédienne Céline Carrière .

Ses poèmes ont toujours reflèté à mon sens le tumulte de sa vie intérieure, sentimentale et mystique.

C'est une artiste qui a toujours questionné les affres de la création et du coup je trouvais que cet hommage s'intégrait parfaitement à l'ensemble du disque.

Et en effet, j'ai voulu apposer à ce texte  une mélodie moins tumultieuse plus apaisée pour finir le disque, c'était important de terminer cette quête créatrice d'une manière plus sereine que le reste du disque, bien plus tourmenté et fiévreux.  

 Baz'art : Un mot pour conclure sur ton beau duo, Météores, avec Hubert-Félix Thiéfaine, un artiste avec lequel tu as beaucoup travaillé.  Là encore, ce titre et ce duo étaient tout indiqué pour s'intégrer au projet Laurel Canyon

 Arman MELIES  : Tout  à fait, être accompagné de celui qui est sans doute le plus grand "clochard céleste "de la chanson française  me paraissait  en effet des plus logiques dans l'esprit du projet dans sa globalité. 

Pour moi, Hubert Felix est l’enfant français de cette scène, influencé à la fois par la musique des seventies et la poésie noire de Rimbaud et Baudelaire, qui a elle-même beaucoup compté pour Morrison.

On peut dire que par rapport aux thématiques du disque, entre utopie et désenchantement qu'aborde le disque, il avait parfaitement sa place (rires).

Comme tu le dis, cela fait plusieurs années que je travaille sur ses disques, j’ai eu tout naturellement envie de lui demander d’être présent sur le mien.

Je considère Hubert Felix comme un des meilleurs paroliers vivants en France, sans doute avec d'autres artistes aussi mystérieux que Murat et Manset.

Au sujet de ce duo, j'ai du reste eu beaucoup de retours sur le fait qu'il existerait un certain mimétisme dans ce duo avec Hubert-Félix qu’on a un peu de mal à identifier nos voix.

En tout cas, ce duo là,  c’est vraiment quelque chose dont je suis très fier !

Et plus largement, je dirais que de l'album tout entier, du résultat final, par rapport à mes idées de départ,  j'en éprouve une certaine fierté, j'avoue (rires)  

 Laurel Canyon, le nouvel album d’Arman Méliès, disponible partout depuis le 26 février 2021. 

  ((Royal Bourbon/Bellevue Music))