À pied d’œuvre : "créer, survivre, persister" : notre entretien exclusif avec Valérie Donzelli, réalisatrice, et Gilles Marchand, co-scénariste
Adapté du roman autobiographique de Franck Courtès, À pied d’œuvre explore la précarité contemporaine, le travail artistique et la quête de sens. En amont de la sortie du film le 4 février, Valérie Donzelli et son co-scénariste Gilles Marchand, de passage au cinéma Le Comoedia de Lyon pour une avant-première, reviennent sur la genèse du scénario, les choix d’adaptation et leur vision de la création comme travail quotidien.
©Eric Séveyrat-Gilles Marchand a co écrit le scénario avec Valérie Donzelli. Le film a obtenu le prix du meilleur scénario à la Mostra de Venise.
Le film adopte une tonalité très sobre, presque âpre. Était-ce un choix dès l’écriture ?
Valérie Donzelli
Oui, clairement. L’histoire est très dénudée, très simple dans ce qu’elle raconte. Il aurait été étrange d’en faire un film totalement loufoque. La sobriété sert le récit, même s’il subsiste quelques moments de légèreté, presque en contrepoint. Il fallait rester au plus près de cette réalité.
Comment adapte-t-on un matériau littéraire dense à un film d’1h30 ?
Gilles Marchand
On fait des choix. On garde certaines choses, on en enlève d’autres, on en invente aussi. L’intérêt d’un livre, c’est qu’il pose un premier rail, une direction. Ensuite, l’adaptation suit la vision de la réalisatrice. Il ne s’agit pas d’être fidèle à la virgule près, mais à l’esprit. Franck Courtès a été associé au processus, informé des évolutions, et il a vu plusieurs versions du film.
Le film résonne aussi avec votre histoire personnelle, Valérie.
Valérie Donzelli
Oui. Je viens d’une famille d’artistes. Mon grand-père était peintre et sculpteur, il a vécu dans une grande précarité toute sa vie. Mon père en a beaucoup souffert et a choisi une voie plus sécurisante. Quand j’ai quitté mes études pour devenir actrice, cela a ravivé chez lui beaucoup de peurs. Ce film parle aussi de cela : de la transmission, du sacrifice, du courage — et du prix à payer.
Cela pourrait être l'histoire d'un cinéaste…
Valérie Donzelli : Bien sûr, cela pourrait être l'histoire d'une cinéaste, d'un scénariste ou d'un acteur. Dans le cinéma, on n'a jamais la garantie de pouvoir refaire un film, même après un succès. Je m’y suis beaucoup identifiée. J’ai moi-même connu cette précarité après mon premier film : La Reine des pommes était sorti, j'étais avec mon film, mais je n'avais plus d'argent et je ne savais pas comment j'allais vivre... puis il y a eu La guerre est déclarée. A pied d'œuvre raconte cette fragilité permanente. Je pense souvent à une cinéaste qui était très en vogue lorsque j'étais jeune, Laurence Fereira Barbosa, et qui n'a pas tourné depuis longtemps.
Le travail artistique est montré comme un véritable chantier…
Valérie Donzelli
Créer, c’est du travail. De la rigueur, de l’acharnement. Comme un artisan. J’ai un rapport très manuel au cinéma : prendre des décisions irréversibles, “mettre les mains dans le cambouis”. Écrire, ce n’est pas seulement écrire : c’est vivre, observer, accumuler du réel.
Pourquoi avoir conservé le texte original de Franck Courtès en voix off ?
Valérie Donzelli
Parce que le livre est magnifiquement écrit. Dès le départ, la voix off s’est imposée. C’est l’histoire d’un écrivain qui n’arrive pas à écrire, jusqu’au moment où il y parvient. Il fallait entendre sa langue.
Comment avez-vous fait pour vous immiscer entre Ken Loach et Boris Lojkine de l'Histoire de Souleymane ?
Valérie Donzelli
A pied d'œuvre n'est pas un “film social” au sens strict. Je ne raconte pas L’Histoire de Souleymane. Je raconte celui qui croise Souleymane. Le film parle de choix intimes, parfois incompris, et de la fidélité à ce qui fait sens pour soi. Quand j'ai arrêté mes études pour devenir actrice, je trouvais des petits boulots très facilement. On allait chez Ladurée ou dans une vidéothèque, on disait "coucou", on montrait une bonne énergie et on était embauché le lundi. Aujourd'hui, cette fluidité a disparu au profit de l' "ubérisation". C'est un système beaucoup plus dur, plus invisible. Mon personnage, Paul, se connecte à cette vérité-là : il côtoie ceux qu'on ne voit plus, les travailleurs des plateformes, et c'est cette mutation sociale, plus politique, que je voulais filmer.
Le personnage principal est incarné par Bastien Bouillon. Comment s’est fait ce choix ?
Valérie Donzelli
Le casting a pris du temps. J’avais peur qu’il soit trop jeune par rapport au personnage du livre. Mais il apporte une humanité, une vibration, une douceur qui étaient essentielles. Bastien n’a pas lu le livre avant le tournage — il l’a découvert ensuite en l’enregistrant en livre audio.
La fin n’est pas un “happy end” classique.
Valérie Donzelli
C’est une victoire fragile. Il trouve un équilibre : il vit chichement, mais librement. Il est reconnu par son fils, publié, et surtout à sa place. Réussir, ce n’est pas forcément réussir socialement ou financièrement. C’est être là où l’on doit être.
Le film est ponctué de séquences en super 8, très distinctes visuellement du reste. Pourquoi avoir choisi ce format et comment ces images ont-elles été intégrées au film ?
Valérie Donzelli
Le super 8 est arrivé presque par accident. Je voulais filmer un événement évoqué dans le livre, mais le tournage du film n’avait pas encore commencé et je n’avais ni l’équipe ni le budget. J’ai donc utilisé la seule caméra dont je disposais à ce moment-là. En découvrant les images, j’ai été frappée par leur beauté et par ce qu’elles racontaient : elles ressemblaient à des souvenirs, à une mémoire sensible. Très vite, j’ai eu envie d’en faire le point de vue subjectif du personnage, sa mémoire intime, artistique, ce qu’il retient du monde. Ces images ont alors trouvé naturellement leur place dans le film, comme une autre strate du récit, plus intérieure, presque mentale, qui dialogue avec l’écriture et le processus créatif.
La scène du cerf est particulièrement frappante…
Valérie Donzelli : C’est une scène qui était déjà dans le livre et qui m’avait totalement saisie. Mais au cinéma, c’est toujours un pari : il fallait réussir à l’incarner sans que cela paraisse artificiel. Pour moi, c'est un moment de bascule, une image mentale forte qui illustre la "folie" de la situation de Paul.
Gilles Marchand : C’était un moment déterminant. Dans un livre, une telle scène est démente par l'écriture ; au cinéma, elle devient une vision qui doit s'intégrer à la réalité du personnage. C’est là que le film rejoint cette dimension presque onirique du super 8 que Valérie a utilisé : on touche à la mémoire artistique de Paul, à ce qu’il retient de son vécu pour le transformer, plus tard, en littérature.
Le dispositif du soupirail et des jambes qui passent rappelle Vivement Dimanche de François Truffaut. Cette référence était-elle consciente ?
Valérie Donzelli
Oui, la référence à Vivement Dimanche est assumée. Ce qui m’intéressait surtout, c’était l’idée d’un personnage placé en dessous du niveau de la rue, légèrement hors du monde, observant sans être vu. Contrairement à Truffaut, il n’y a ici aucune dimension fétichiste ou érotique : le soupirail est avant tout un symbole social. Il dit l’invisibilité, le déclassement, cette position “en dessous” dans laquelle se retrouve le personnage. C’est une façon très simple et très cinématographique de raconter sa place dans le monde à ce moment-là.
Après À pied d’œuvre, êtes-vous déjà tournée vers la suite ? Travaillez-vous à un prochain film ?
Valérie Donzelli
Pour l’instant, j’attends surtout la sortie du film. En parallèle, j’ai plusieurs projets en cours : je mets en scène cet été au Festival d’Avignon la pièce Les Figurants de Delphine de Vigan, et je joue comme actrice dans un film de Clément Michel. Côté cinéma, je réfléchis à la suite, sans précipitation. L’adaptation est un territoire qui me stimule beaucoup, mais je n’ai pas encore arrêté la forme du prochain film.
A pied d'oeuvre est le huitième film long métrage de cinéma de Valérie Donzelli après L'Amour et les forêts (2023). ©Eric Séveyrat
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