Critique : A pied d'œuvre : L'écriture ou la vie selon Valérie Donzelli
La précarité vécue par les intellectuels pose un problème à la bonne société ordinaire, c'est ce qu'entend montrer Valérie Donzelli avec A pied d'œuvre.
C'est aussi la vraie vie tirée du roman de Franck Courtès (A pied d'œuvre, Gallimard, 2023) que porte honnêtement, et subtilement à l'écran la réalisatrice de L'Amour et les Forêts (2023).
Paul, photographe qui gagne bien sa vie, lâche tout, métier et famille, ses deux enfants adolescents, qu'il laisse partir avec leur mère, "Ils sont grands, ils sont heureux avec leur mère…"
On aime à déplorer que les poètes maudits soient morts dans la misère au XIX è siècle, mais on ne veut pas voir un artiste se couper de tout confort dans notre XXI è siècle d'abondance : "Pour toi les vrais pauvres sont ceux que tu vois en vacances en Inde", lâche Paul à sa sœur dans le film, "en France, il y a 11 millions de pauvres" ; " Pourquoi tu t'obstines avec tous ces petits boulots ?" raille son père (André Marcon) à l'écrivain.
C'est au sous-sol de la vie normale, dans son logement glauque, que Valérie Donzelli filme Paul Marquet (Bastien Bouillon), là où il vit et écrit pendant une bonne partie de l'histoire. Une existence qu'il mène en solitaire face à l'incompréhension totale ou la gêne de ses proches.
Les passages en images à grains, telles du Super8, intercalés par la réalisatrice, plongent le spectateur dans l'œil subjectif du héros, de ses souvenirs et images mentales, et accréditent le transfert du vécu à l'écrit.
Valérie Donzelli décortique la logique aliénante des petits boulots dénichés sur les plates-formes, dont les algorithmes contraignent à baisser toujours plus les prétentions salariales des chercheurs de job.
Le regard de l'écrivain sur notre société depuis le statut social précaire qu'il a choisi, ou qui s'est imposé à lui au grand dam de son entourage, évoque l'aventure de Florence Aubenas dans Le Quai de Ouistreham (Gallimard, 2010), et sa déclinaison ciné éponyme d'Emmanuel Carrère avec Juliette Binoche (2022).
Des talons et des mollets en mouvement vus par la caméra de Valérie Donzelli, à travers le soupirail d'un studio en sous-sol où vit Paul, appelle de multiples souvenirs de cinéma imprimées dans nos rétines de cinéphiles, du Vivement dimanche de Truffaut (1983) au Parasite de Bong Joon-ho (2019) en passant par le Talons aiguilles d'Almodovar (1994).
Entre le Ken Loach de Sorry we missed you (2019) dénonçant l'ubérisation et le Boris Lojkine de L'Histoire de Souleyman (2024), décrivant l'esclavage des livreurs à vélo, Donzelli filme avec beaucoup de sensibilité, sans misérabilisme ni pathos. Si ce n'est le passage de la chanson tire-larmes Le Vieux couple, de Reggiani, qui ferait sortir les kleenex à un commando de la Légion étrangère.
Bastien Bouillon tient là un rôle remarquable, avec plusieurs scènes clés, notamment lorsque son personnage, invité par un ami, sort de table sans un mot, comme il sort de la vie des autres, d'un monde auquel il n'appartient plus. Radicalement.
A pied d'œuvre
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