Retour sur le Festival Kourtrajmé au Théâtre de Belleville (Paris)
Créée en 2018 à l'initiative de Ladj Ly, L'École Kourtrajmé-Montfermeil est une école de cinéma gratuite, ouverte à toutes et à tous et sans conditions de diplôme. Née de la volonté d’accompagner les élèves de la Section Acting vers un parcours professionnalisant, la Compagnie Kourtrajmé a vu le jour en avril 2022 sous l’impulsion de l’actrice Ludivine Sagnier et du metteur en scène Sébastien Davis. La compagnie souhaite se place sous les valeurs de décloisonnement, d’exigence et juste représentativité de notre population au sein des arts.
Nous sommes allés découvrir 3 de leurs créations.
Andromak : Retrouver le tragique à sa racine - Théâtre de Belleville (Paris)
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Au début, la situation est la même. Oreste aime Hermione depuis son enfance. L’histoire a tourné court vite mais Oreste y a gardé un pied dedans, toujours persuadée de cette destinée. Hermione désire autant qu’elle ne hait Pyrrhus, maître des lieux. Ce dernier est prêt à tout pour posséder Andromaque, veuve d’Hector et loyale à Troie. Le peuple de Troie est soumis à la violence de Pyrrhus et Andromaque cherche tous les moyens pour sauver la vie de son fils. Le dilemme de fatalié s’inscrit dès les premiers instants avec les passions violentes émanant des alexandrins raciniens. Sauf qu’ici, Cyril Cotinaut injecte avec une écriture au plateau (en collaboration avec les comédien.nes, des éclats de vie d’aujourd’hui.
Les failles des héros tragiques résonnent avec les blessures des jeunes comédiens : Pyrrhus et Andromaque ou plutôt Wacil Ben Messaoud et Vera Cupic-Vojnovic portent le poids de leurs ancêtres, respectivement algériens et serbes. Celui d’un Empire Ottoman qui détruisit la Serbie. Oreste vit dans la peur d’un enième contrôle au faciès qui finirait mal, sous le genou d’un policier. Avec cette peur, il ressent un immense vide, celui d’avoir perdu l’amour de sa vie à l’âge de 15 ans. Quant à Hermione, elle incarne Troie qui tombe en ruine. Dès son enfance, son socle familial s’est démantelé au fil des années, de parents séparés en adultère. L’amour n’est que féroce et violent ici. Elle tente de s’en écarter. Mais l’amour non réciproque l’attire. Fatalité de la tragédie.
Sur un plateau nu, seuls la direction d’acteurrices et le jeu comptent. Et le défi est plus que réussi : le jeu est plus que sincère, fougueux commme si les vers de Racine devenaient les leurs. Via Phoenix, Pylade et Cléone, les confidents, la pièce questionne aussi la place de ces personnages marginalisés, pourtant fondamentale, avec en filigrane, le manque de représentation dans un théâtre toujours bourgeois.
Histoires raciniennes et émotions contemporaines s’entremêlent pour nourrir cette notion antique de tragédie. Face à un chaos du monde qui s’accélère, la destinée et le fatalisme nous rattrape-t-il ? Et jeunesses sont-elles condamnés à s’asseoir au milieu des flammes, dans l’attentisme face à des bandes-sons de « calme-toi » ? : « Si tous les arts et même l’Histoire nous enseigne que la haine n’entraîne que la haine et qu’on continue quand même, c’est ça la tragédie. »
D'après Jean Racine
Mise en scène par Cyril Cotinaut
Collaboration artistique Sébastien Davis & Ludivine Sagnier
Avec Habib Adda, Dayana Bellini, Wacil Ben Messaoud, Moussa Cissé, Vera Cupic-Vojnovic, Gradi Kumbi, Ana Lorvo, Kahina Lahoucine
1h40
Don't Disturb : Voyage en absurdie, cri pour le public - Théâtre de Belleville (Paris)
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« Les bibliothèques sont nos dernières forteresses d'enfance, où se croisent histoires minuscules, chefs d'œuvres, vieux, jeunes, précaires ou bien-né•e•s ; un lieu idéal pour notre rencontre ». De ces lignes de Claire Barrabès, elles sont un des derniers remparts face à l’effritement du lien social. Ces mots que certains dépolitiseraient par le qualificatif de vivre-ensemble mais qui sont les premiers à le vider de sa substance. Dans cette médiathèque, tout commence à s’effriter : les livres, les étagères, les étages et plus particulièrement, le sous-sol. autrement appelé « l’enfer ».
On demande à chacun des personnages archétypes : avocate qui s’occupe de mille dossiers à la fois, responsable de médiathèque qui ouvre une session pour la régularisation des cartes de séjour, médecin qui ne stérilise rien, éducatrice qui va jusqu’à assister le médecin. Tous font les efforts quitte à être « polyvalent » dans des espaces où ils n’ont pas de compétences pour rentabiliser la construction de cette belle médiathèque. Ça nous apparaît comme un cri de personnes qui manquent de s’étouffer.
Le cynisme et la dystopie sont fils rouge dans cette pièce donnant à vraiment de la surprise et à ce moment magique de chorégraphie où tu te dis « je ne comprends pas tout mais j’aime bien ce qu’il s’en dégage ». Mais ce qui guide la pièce, c’est l’absurdie à la Ionesco qui critique un new public management (émergé dans les années 70, qui renvoie à la volonté de transposer les outils, modes de gestion et d'organisation du secteur privé vers le secteur public), l’indifférence des pouvoirs publics de s’y préoccuper, alors que c’est le premier poste où tu verras ton électorat. Au lendemain, la gueule de bois pique…
Don’t disturb repond en partie à ceux.celles qui font « l’éloge de la nuance » dans les discours médiatiques ; ceux.celles qui demandent du silence face à des figures qui feraient trop de bruit (nommer la médiathèque Louise Michel plutôt que Angela Davis) mais en se donnant une bonne conscience remplie de discriminations, soit disant au nom d’un idéal républicain.
Le jeu est frais, toujours pétillant avec une troupe au top !
Écrite par Claire Barrabès
Mise en scène par Sébastien Davis
Avec Mohamat Amine Benrachid, Abdallah Charki, Antoine Cid, Gradi Kumbi, Romane Miccoli, Lucye Molangi-Likote, Lisa Nyarko, Valentine Soutif
1H30
Le Dernier Aïd : Wacil Ben Messaoud pris entre la tradition et le désir des planches dans un récit passionné et teinté d’humour - Théâtre de Belleville (Paris)
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5h du matin. Wacil s’apprête à quitter la boucherie de son père de Port-de-Bouc. Il s’apprête à rejoindre Paris pour devenir comédien. Ce n’était pas prévu.
Le duo s’arrête après 16 ans de transmission, laissant une seule solution pour le père : vendre la boucherie et rompre la tradition familiale. Wacil se raconte et raconte ces années de formation qui l’ont marqué, les clients et apprentis hauts en couleur avec le ton change lors des dernières heures mais aussi cette culpabilité à rompre une tradition familiale. L’adresse au public est passionnée et souligne le poids de la transmission familiale notamment pour les 2ème et 3èmegénérations d’immigrés en France. Le fil entre l’art et l’artisanat se tisse au gré du nœud intime qui se dénoue. Dans ce nœud, le lien père-fils doit mourir pour revivre sous une autre forme.
Cette tension entre tradition et émancipation est imbriquée en filigrane dans un récit plus vaste : celui du sacrifice d’Ibrahim. Au cœur de la fête de l’Aïd, la métaphore traverse toute la pièce. Ibrahim, à qui l’on demande de sacrifier son fils, reflète le dilemme contemporain d'un père qui doit laisser partir son enfant tout en luttant contre le poids de ce qui est traditionnellement convenu.
Écrit, mise en scène et interprété par Wacil Ben Messaoud
Lumières par Andrea Vida
Regard extérieur par Sébastien Davis
50 minutes
Vu à la Scierie en juillet 2025 dans le cadre du Festival OFF d’Avignon
Crédits photos : 1- Cyrielle Voguet / 2- Ecole Kourtrajmé / 3- Sonia Camélia Moussaid
Jade SAUVANET
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