Ce soir j’ai de la fièvre et toi tu meurs de froid : La fièvre de Fréquence Gaie drappée de noir – Théâtre Paris-Villette (Paris)
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2025. La cassette est activée et l’enregistrement commence. Yaya (Julien Lewkowicz) a soixante ans. Il semble malade. Il adresse un dernier message à son amie de toujours Fanfan (Laure Blatter). La cassette se rembobine avec les souvenirs. La lumière se diffuse sur le plateau et avec elle, apparaît les coulisses de la radio libre Fréquence Gaie. Elle est le symbole de revendications, de l’expression de libertés pour la communauté gay. Elle représente la première radio FM homo en continue dans le monde dont la diffusion couvrait l’Ile-de-France.
Années 80. Nous suivons la dernière de l’émission Lune de Fiel. Les appels s’enchaînent, chaque auditeurrice parle de leur regret de cet arrêt. Mais la tristesse de la fin de la fin n’arrête rien : ici, la règle est la fin du tabou de la sexualité. Quelque soit son orientation, un jeune homme découvre son premier émoi une main sur l’appareil, une autre sur son sexe, pendant qu’une animatrice (excellente Sarah Calcine) lui parle. Avec ses airs premiers de talk-show, Lune de Fiel fait vriller les interdits de l’époque. Mais une voix s’élève parmi tous les animateurs : celle de David Girard (Guillaume Costanza), qui mène l’émission depuis sa création avec son humour potache et son insolence à faire rougir les spectateurrices. Le rire plutôt que le silence.
Pour rappel, dans la France de François Mitterand, les antennes de radio sont libérées en 1981 et l’homosexualité dépénalisée en 1982. La crise du SIDA commence à apparaître et se ressent dans quelques appels. Un témoignage d’un homme qui a peur de dégouter ses partenaires, plonge les rires forts dans un silence clair-obscur. Si la même animatrice citée plus haut encourage le témoignage et de briser le tabou, personne n’entend celui que tout le monde appelait « Dani ». « Dani » quitte son siège à plusieurs reprises sans explication, la main sur un ventre tordu. Sans développer les raisons précises, la fête, l’exubérance, les témoignages intimes et joyeux laissent place aux silences non entendus jusqu’à maintenant.
Un faisceau bleu aux tons blancs plonge chaque membre de l’équipe dans ses retranchements. Il raconte le silence que laisse Dani à ses 31 ans. Car Dani est emporté par le sida. Il n’en a jamais parlé. Silence qui fait parler, comme en parle Denis Sanglard. Lui qui conduit une émission où le tabou n’a pas sa place, que tout le monde doit vivre de sa sexualité et ses complexités, la clandestinité forcée que veut briser Zaza, compagnon de route (à la vie comme dans le travail de David). C’est « sa famille » qui le raconte, qui posent sur table tous les regrets et les non-dits de ce qu’il aurait pu vivre. Comme des milliers de garçons.
En cette magnifique journée mondiale du théâtre (meilleur art qu’il existe sur cette terre, bisous aux autres cultureux.ses), Julien Lewkowicz fait revivre le travail colossal d’assemblage d’archives qu’il a effectués depuis 2020 aux côtés d’Emmanuelle Lafon puis de la Jeune troupe des Comédies de Reims et de Colmar qui se frotte à un effort de fictionnaliser pour soulever les liens de ce groupe d’animateurs pour faire des revendications et constituer sans prendre conscience, une partie de la mémoire de la communauté LGBTQIA des années 80 jusqu’à maintenant dans la cohabitation de la fête, du deuil, de la mémoire. Sans trahir les angles morts à cette nouvelle vague de lutte, tels que l’invisibilisation des luttes lesbiennes. D’autant que l’héritage communautaire n’implique pas une même représentation du SIDA qui décima la communauté, comme le montre très bien Romain Moor chez Têtu. Bouleversant et d’une conception très complète et maîtrisé !
Crédits photos : Marie Charbonnier
Écrit et mis en scène par Julien Lewkowicz
Avec Laure Blatter, Sarah Calcine, Valentin Clabault, Guillaume Costanza, Julien Lewkowicz
collaboratrice à la mise en scène Liora Jaccottet
1h15
La pièce s’est jouée du 19 mars au 4 avril au Théâtre Paris-Villette (Paris 19ème)
Tournée :
- Novembre 2026 à la Comédie de Reims et au Festival du Théâtre National de Bretagne à Rennes
- 18 et 19 mars 2027 à la Comédie de Colmar
Jade SAUVANET
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