Interview de Jeanne Herry, réalisatrice de Garance : " Je fais des films pour avoir moins peur "
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Après deux films choraux remarqués, Jeanne Herry signe, dans « Garance », au cinéma ce mercredi, le portrait au singulier d’une femme qui boit trop.
Un film de grande qualité, à l’écriture aiguisée, et dont la force de frappe, s’avère implacable.
Rencontre, lors de son passage jeudi dernier sur Lyon, avec une réalisatrice qui fait du cinéma pour comprendre et dompter ses peurs.
Interview de Jeanne HERRY, réalisatrice du très réussi « GARANCE ».
Après le parcours d’adoption dans «Pupille» et la justice restaurative dans «Je verrai toujours vos visages», quel a été le point de départ de «Garance»?
L’idée était de faire quelque chose qui tranchait avec mes deux longs-métrages précédents, des films sur lesquels j’avais travaillé de la même façon.
J’avais envie de trancher avec « Pupille » et « Je verrai toujours vos visages » en m’attelant à un film centré sur une femme qu’on suivrait dans tous les compartiments de sa vie et dans tous ses états.
Je voulais faire le portrait d’une actrice, d’une femme qui boit et d’une histoire d’amour. Et aussi m’éloigner des décors de bureaux et de l’aspect huis clos de ces deux films, pour sortir et bouger beaucoup plus.
Je voulais rompre avec cette structure chorale à multiples points de vue pour m’attaquer au portrait d’une seule femme, une actrice qui boit un petit peu trop. Cette figure est partie d’une rencontre: une femme dont l’histoire m’a profondément marquée.
J’ai beaucoup moins documenté ce projet que d’habitude, que ce soit sur le milieu des acteurs et des actrices, qui m’est très familier, ou sur les mécanismes de l’addiction, que je connais aussi de l’intérieur.
Ce que j’en sais et ce que j’en ai éprouvé a largement suffi à le nourrir.
Comment avez-vous vécu cette exploration de la dépendance à l’alcool?
Même si ma propre consommation reste tout à fait raisonnable ( sourires), c’est une sensibilité présente en moi, comme si je devais faire attention depuis toujours. Je pense que cette angoisse vient de l’enfance.
J’ai vu beaucoup d’adultes boire quand j’étais petite, ce qui a généré chez moi des émotions difficiles à gérer, mêlant à la fois rejet, peur et dégoût.
Faire ce film m’a permis de mieux comprendre ces comportements, d’éprouver toute la puissance de l’addiction, mais aussi d’amorcer une véritable réconciliation avec ces souvenirs et, d’une certaine manière, avec moi-même.
L’alcoolisme masculin, on le voit et on le «romantise» même parfois, tandis que l’alcoolisme féminin est souvent dissimulé...
Oui, l’alcoolisme féminin est une réalité beaucoup plus taboue, empreinte d’une profonde honte sociale.
À l’inverse, ce qui m’a touchée chez la personne qui m'a inspiré Garance, c’est qu’elle ne manifestait pas cette honte habituelle. Elle assumait sa dépendance et disait ouvertement qu’elle était alcoolique.
Dès l’écriture, je tenais à dépeindre une femme «fonctionnelle» sous emprise, pas marginalisée, en évitant à tout prix ce traitement misérabiliste.
Adèle [Exarchopoulos, NDLR] est presque de tous les plans et réussit à incarner précisément cette retenue. Au cinéma, l’ivresse est souvent surjouée, et cela peut vite devenir embarrassant.
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Pourquoi choisir comme addiction l’alcoolisme ?
J’ai croisé beaucoup de mécanismes d’addictions, à différents produits, et ça m’a toujours fait peur. Ce n’est pas facile à comprendre de l’extérieur car on a parfois l’impression que ça dépend de la bonne ou de la mauvaise volonté de ceux qui en sont victimes.
Or, c’est une maladie qui arrive en glissement : à un moment donné, on perd le contrôle de sa consommation. C’est usant de voir quelqu’un se perdre avec ça, d’avoir envie qu’il ou elle arrête et de continuer à le voir consommer.
Je fais des films pour avoir moins peur et comprendre ce qui me fait peur me pacifie.
Il y a un cousinage entre votre film et « Drunk », de Thomas Vinterberg, dans cette représentation aussi bienveillante que frontale de l’alcoolisme…
C’est vrai que « Drunk » avait aussi une façon drôle et lumineuse d’en parler. On voyait très bien également les deux versants de l’alcool : celui qui nous fait sauter des barrières et est un accélérateur de détente et de partage, et celui qui est terrible.
Et il interrogeait la consommation sans disqualifier les gens qui boivent et l’idée de comment on fait avec la difficulté d’exister. On a besoin de béquilles. Est-ce que l’alcool est la meilleure possible ? Probablement pas mais c’est la plus accessible.
Le choix d’Adèle Exarchopoulos pour jouer Garance était-il une évidence ?
C’est une immense actrice et ça s’était très bien passé sur « Je verrai toujours vos visages », humainement et artistiquement.
J’écris des films qui doivent être de grands terrains de jeu pour les acteurs, au sens propre.
On n’est pas censé se faire du mal ni plonger dans des affres, on est censé jouer. Et joer, Adèle adore ça. Elle est hyper émotionnelle et instinctive.
Il y a chez vous une constante: des protagonistes confrontés à des épreuves majeures. Cette récurrence est-elle consciente chez vous?
C’est quelque chose dont je m’aperçois avec le recul, mais c’est une nécessité pour moi. Je ne parviens pas à m’atteler à des projets au long cours s’il n’y a pas une véritable densité dans les enjeux.
J’ai besoin d’être touchée par ce que l’existence a d’éprouvant et par la manière dont on parvient à surmonter ces épreuves.
Ici, c’est la première fois que je confronte un personnage à la possibilité de sa propre mort de façon aussi consciente.
Ayant un quotidien peu trépidant en dehors des plateaux, j’ai ce besoin d’aller chercher des choses extrêmement intenses dans mes films.
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C’est aussi la première fois que vous portez une histoire d’amour à l’écran...
C’était le bon moment. J’en avais envie depuis longtemps. Plus j’avance, plus j’ai la conviction qu’aimer consiste à accueillir l’autre tel qu’il est, à l’accepter avec ses fissures.
Mais je tenais à ce que cette relation ne soit pas un remède miracle, car l’addiction est une force surpuissante. Ce qui m’intéressait, c’était de voir comment le personnage de Pauline [Sara Giraudeau, NDLR], ancrée et indépendante, apprend à poser ses limites sans renoncer à ses sentiments. Comment Garance, à travers son propre parcours, redevient aussi capable de prendre soin de l’autre. C’est le portrait d’une femme, mais également celui d’un couple qui lutte pour exister.
Après cet itinéraire très intime et intense , quelles émotions aimeriez-vous laisser aux spectateurs qui iront voir Garance?
Qu’ils en sortent émus – c’est salvateur de pleurer pour une histoire à laquelle on est pourtant extérieur –, mais aussi plein d’espoir.
Malgré la dureté du sujet, le film ne se serait pas fait si la trajectoire de la personne qui m’a inspirée ne s’était pas terminée par une reconstruction. Je voulais aussi qu’on y trouve de la lumière dans les moments difficiles. C’est un récit de réparation par les autres, et j’espère que le public sera gagné par cette sensation de douceur et de chaleur portée par la vitalité de Garance.
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Garance», avec Adèle Exarchopoulos etSara Giraudeau. Durée: 1h55. En salle mercredi 23 septembre.
Interview réalisée le 17 septembre 2026- Merci à Pathé Lyon et Studio Canal-
Crédit photo : Fabrice SCHIFF
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