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25 mars 2026

[FCEM 2026] Interview de Marta Bergman, réalisatrice de l'enfant Bélier : " Je voulais créer un vrai film, pas un manifeste."

 

Avec une licence en journalisme et communication à l’ULB, Marta Bergman (Bucarest, 1962) a débuté dans la presse avant de se tourner vers la réalisation à l’INSAS.

Elle a écrit et réalisé plusieurs films qui explorent la frontière entre fictions et documentaire.

Son œuvre est traversée par la question des migrations, avec une attention particulière portée au destin des minorités.

Son premier long-métrage de fiction, Seule à mon mariage (Cannes, 2018), incarne cette hybridité et racontait le parcours d’émancipation d’une jeune Roumaine qui s’exilait pour mieux se trouver.

Elle revient aujourd’hui avec "L’Enfant bélier", en salles le 29 avril prochain et qui sera présenté demain, jeudi 26 mars au Festival du Cinéma européen de Meyzieu, en présence de sa réalisatrice .

Là où on invisibilise en permanence, Marta Bergman appuie l’émotionnel, le cœur derrière les chiffres et parvient à capter ses douleurs avec une bonne distance pour que cela serve au mieux son propos. Jointe au téléphone avant son passage sur la région lyonnaise, elle nous a tout confié des enjeux et de la genèse de son projet.

 

Au début du film, nous apprenons qu’il s’agit d’une histoire fictionnalisée basée sur des événements réels. Qu’est-ce qui en fait à l’écran est réel et qu’est-ce qui a été scénarisé ?


Marta Bergman : Même s’il est en partie inspiré de l’affaire Mawda, L’Enfant bélier est une pleine fiction, qui évoque librement ce drame, fruit d’un système et d’une politique migratoire mortifères,

L’histoire s’est comme imposée à moi, Evidemment, ce film fait référence à l’histoire de Mawda, qui m’a à la fois secouée, révoltée et questionnée. Mais il s’inspire aussi d’autres histoires de migration, de passage… D’autres débordements et actions policières de ce type. J’étais obsédée par les questions “comment en arrive-t-on là?”, “quelle politique permet ça?”. Je dis “ça”, car je ne sais même pas comment décrire la mort insensée d’une enfant.

Tout était écrit, alors que mes sources  provenaient différentes histoires de la vie réelle qui m’ont profondément choqué. Sur la base de ce matériel, j’ai travaillé avec plusieurs collaborateurs pour construire une histoire longue avec des personnages imaginés, mais tous ancrés dans l’observation du monde réel.

 

 

Votre film est traversé constamment par un souci de véracité, qui vient sans doute de votre expérience de documentariste.

L’idée n’était pas nécessairement d’avoir quelque chose de réaliste, mais de proposer quelque chose de vrai, . Je ne voulais pas traiter les personnages d’un point de vue psychologique, mais les incarner dans du quotidien, de la vie.

Pour le jeune couple, dans l’amour, l’espoir et les projets qu’ils ont dans un futur avec leur enfant. Ils ont un passé traumatique, mais ils ont aussi des rêves. Le policier n’existe pas dans le film pour que l’on interroge ses motivations, son passé, mais parce qu’il est l’incarnation d’une politique. Les actions qu’il pose sont la conséquence d’un climat généralisé et délétère.

L’approche documentaire qui est la mienne n’a jamais été celle de prétendre reconstituer des faits. Il s’agit pour moi d’une responsabilité de cinéaste : celle de me confronter, dans un processus d’écriture fictionnelle, à la réalité vécue par ces jeunes gens, ces familles, ces destins jetés sur les routes de l’exil.  

Il faut savoir qu’un film ne peut être appréhendé qu’en tant que totalité : en isoler des fragments, c’est en déformer le sens. Le « contrat » avec le spectateur repose clairement sur une fiction inspirée de faits réels et non sur une reconstitution. 

 

Et pourquoi finalement avoir choisi d'aborder cette histoire sous l'angle de la fiction?

La fiction, est le lieu des questions, un endroit où tenter une approche approfondie pour que l’affaire ne soit plus réduite à un prénom par le temps accéléré de l’actualité. Pour que la situation prenne épaisseur et profondeur.
L’idée, bien sûr, est de rendre compte de la complexité du monde grâce aux outils de la fiction, sans en faire pour autant un film militant, J’espère transmettre de l’émotion à travers les personnages, et un point de vue, le mien, sur cette politique qui est menée de manière de plus en plus violente. Je voulais que ce climat politique, ces injonctions, infusent dans l’histoire et les gestes des personnages.

Quel type de recherche avez-vous réalisé pour le film ?


Les vraies histoires étaient partout – dans la presse, à la radio. Vous entendez souvent parler de personnes qui se font tirer dessus parce qu’elles ne s’arrêtent pas assez rapidement lorsque la police les poursuit. Ce que nous voulions mettre en avant, c’était l’aspect politique : la police qui chasse les migrants.

Je viens d’un milieu documentaire, donc j’ai passé du temps dans des camps de migrants et interviewé de nombreux réfugiés autour de Bruxelles – principalement des Syriens, car il y a une grande communauté ici. Leurs histoires nous ont beaucoup inspirés. Nous avons également collaboré avec plusieurs associations et ONG, et j’ai observé comment les médecins et les bénévoles travaillaient avec des femmes et des enfants dans ces camps.

La gynécologue du film s’inspire par exemple de cette médecin bénévole, détachée de son hôpital pendant un an, qui proposait des consultations aux femmes et enfants dans les camps du nord de la France. Les camps eux-mêmes sont illégaux, constamment détruits et reconstruits par des migrants qui vivent dans des tentes.

Les ONG fournissent une certaine assistance, mais la plupart du temps, ce sont les migrants eux-mêmes qui reconstruisent tout.

 

Votre film épouse deux points de vue en alternance, c'est un dispositif qui est arrivé vite dans le projet? 


Dès le départ, j’avais la volonté de traiter le sujet selon deux points de vue. Ce qui n’a jamais été confortable, ni pour l’écriture ni pour le financement. Ça ne le sera peut-être pas non plus pour la réception du film. Il m’importait non pas de comprendre –personne ne peut vraiment comprendre me semble-t-il– mais d’incarner et de confronter ces deux points de vue, celui des victimes et celui de ceux qui perpétuent le crime, dans un film très court, très serré et très noir.

Ça a commencé comme ça, par une révolte et un questionnement.

J’ai dès lors  imaginé une structure en miroir pour sortir des généralités sur les migrants comme sur les policiers, avec l’envie de travailler sur deux familles: Clara et ses parents d’un côté, la famille policière au sens large de l’autre, représentée par ces deux patrouilles que l’on suit dans l’action. Pour cela, on a travaillé sur leur quotidien.

Il y a cette première scène où Sara, Adam et leur fille Clara sont montrés sous la toile jaune et lumineuse de leur tente, comme un cocon, où ils inventent un jeu pour s’évader.

Puis on suit les patrouilles des deux binômes de policiers, leurs conversations, la vie au travail.»Si le scénario est le fruit d’une histoire inventée qui résonne avec plusieurs faits divers ou d’actualité, il brille par un pouvoir d’incarnation nourri de petits détails et d’une connaissance avérée du terrain.

 

 

Avez-vous également parlé à des policiers ?


Oui. Nous avons rencontré plusieurs policiers – hommes et femmes – et les avons rejoints lors de patrouilles nocturnes. Le personnage de Redouane, le policier du film, joué par Salim Kechiouche, s’inspire de l’un d’eux. Cette histoire d’un policier qui tue un enfant par accident puis fait face à une profonde tourmente morale s’est vraiment produite en Belgique. C’est tragique, et des cas similaires se produisent en France et ailleurs.

L’une des scènes les plus puissantes montre la mère empêchée d’entrer dans l’ambulance avec son enfant mourant. Cela s’est-il également produit en réalité ?


La réalité était encore plus dure. Dans le cas réel, la mère n’a pas été informée immédiatement que son enfant était mort. Le prétexte juridique était que tout le monde dans la camionnette était « suspect » et devait d’abord être vérifié par la police. C’est une forme cruelle de bureaucratie.

Comment avez-vous choisi vos acteurs principaux ?


Le père est interprété par Abdal Razak Alsweha, un acteur non professionnel et coiffeur dans la vraie vie, comme dans le script. Nous l’avons trouvé à travers les réseaux sociaux. Il s’est immédiatement senti bien – doux, pas trop masculin, très proche de ce que j’avais imaginé.

Le rôle principal féminin, Zbeida Belhajamor, je l’avais vu dans Une histoire  d’amour et de désir et j’ai été frappé par sa chaleur et son énergie. Elle vient de Tunisie ; il vient de Syrie. Leurs origines différentes ont ajouté quelque chose d’intéressant au film sans qu’il soit nécessaire de l’expliquer. Je voulais montrer une vie normale dans les camps au milieu des difficultés – amour, tendresse, soin.

 

Le film est assez critique envers l’attitude officielle envers les migrants en Belgique, mais vous avez quand même réussi à obtenir un financement de l’État. Était-ce difficile ?

Ce n’est pas le même « état ». En Belgique, le cinéma est financé régionalement. Mon film a été soutenu par la Wallonie et le Centre Cinématographique de Bruxelles, pas par le gouvernement fédéral. Vous pouvez facilement avoir un centre de cinéma de gauche et un gouvernement fédéral de droite.

Était-ce un processus globalement long ?


Le script a pris beaucoup de temps. Nous voulions être très précis, surtout sur la dimension politique. L’une des parties les plus difficiles à écrire et à tourner était la décision du policier – ce qu’il voyait exactement, ce qu’il pensait. Ce n’est pas un ordre direct ; c’est le climat de peur et d’autorité qui le rend possible.

 

Quelle a été votre motivation principale tout au long de la réalisation du film ?


Je voulais créer un vrai film, pas un manifeste. L’histoire est difficile, mais elle devait avoir un style et une émotion cinématographiques complets, pas pour ressembler à une imitation d’un documentaire. J’étais entouré d’une équipe très créative, surtout au Canada, où nous faisions de la post-production et du son.

Ces histoires et personnages – le couple, le policier, l’enfant – sont venus à moi soudainement. Ils m’ont hanté. Je voulais comprendre comment quelqu’un pouvait finir par commettre un tel acte et ce qui arrive à sa conscience après.

Le couple et l’enfant sont les vraies victimes, mais le policier est aussi dévasté. Ce sont des marionnettes d’un système. Je voulais leur donner des visages, des noms et des émotions – pour les rendre à nouveau humains.

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Depuis vingt-six ans, le Festival Cinémas du Sud, organisé par Regard Sud, offre un panorama du cinéma contemporain du Maghreb et du Moyen-Orient, à travers des œuvres rares

(Fictions, documentaires) avec la présence exceptionnelle de leurs cinéastes.

 Cette 26e édition qui se tiendra du 15 au 18 avril 2026, permettra de découvrir aussi des œuvres du patrimoine arabe, comme le film Gare Centrale de Youssef Chahine, et Said Effendi du cinéaste irakien Kameran Hosni (né en Irak et décédé en 2004 à Los Angeles) et le film du cinéaste marocain Ahmed El Maanouni, Alyam, Alyam.

Cet évènement sera aussi l’occasion de découvrir des œuvres inédites, des premiers long-métrages et d’assister à une avant-première. Elle accueillera des invités témoignant de l’importance du Festival Cinémas du Sud à l’Institut Lumière.

https://www.institut-lumiere.org/25e-festival-cinemas-du-sud

 

mauvais gones
 

Les Mauvais Gones 2026 : Lyon au cœur du cinéma criminel du 20 au 24 avril

Du 20 au 24 avril 2026, Lyon accueillera la 8e édition du festival Les Mauvais Gones, un rendez-vous désormais installé dans le paysage culturel lyonnais, dédié au cinéma policier et de gangsters.

Pendant cinq jours, le cinéma UGC Ciné Cité Confluence se transforme en véritable immersion dans l’univers du crime à l’écran, avec une programmation de films cultes, des soirées thématiques et des échanges avec des invités du monde du cinéma.

 https://www.lesmauvaisgones.fr/

 

 

Festival Caravane des Cinémas d’Afrique

La 18e édition du Festival Caravane des Cinémas d’Afrique aura lieu du 21 au 26 avril 2026 au Ciné Mourguet et dans 30 salles partenaires à travers la région Auvergne-Rhône-Alpes.

Créé en 1991, le Festival Caravane des Cinémas d’Afrique avait initialement lieu chaque année avant d’adopter un rythme biennal dès 1992. En 2026, il retrouvera son format annuel, marquant ainsi une nouvelle étape dans son histoire. Ce retour à une périodicité annuelle permettra au festival d’accompagner plus étroitement la vitalité et la diversité du cinéma africain contemporain, en écho à la richesse de sa production et à l’enthousiasme croissant de son public.

Le Festival en quelques chiffres : une trentaine de films présentés, 30 salles partenaires en Région Auvergne-Rhône-Alpes, une vingtaine de nationalités et invités, environ 80 séances, 6 films en compétition pour le Prix du Public, 10 courts métrages pour le Prix du Jury Jeune. 

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