Je l'ai annoncé dimanche soir : en mars dernier,  le cadre du festival LGBT "Ecrans Mixtes" : j'ai eu la chance de rencontrer, pendant près d'une heure, la cinéaste argentine Julia Solomonoff venue sur Lyon présenter son dernier et très beau film "Nobody’s watching".

 Dans ce long métrage, Julia Solomonoff, part d'une histoire très personnelle (elle a comme son personnage principal un comédien qui a quitté son pays natal, l'Argentine pour tenter de réussir aux USA)

 Entretien avec sa réalisatrice, Julia Solomonoff.
10 questions autour du film NOBODY'S WATCHING

 

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Baz'art :  J'ai découvert dans le dossier de presse du film  que "Nobody’s watching" était un film d'inspiration très personnelle puisque, comme le personnage central du film, vous êtes aussi née en Argentine et vous avez immigré à New York, où vous avez vécu plusieurs années en tentant de vous faire une place dans le monde du cinéma. Pourquoi, du coup, avoir pris un homme comme personnage principal, était -ce par souci d'y mettre une certaine distance?

Julia Solomonoff : Oui, tout à fait, c'était vraiment pour cette raison; prendre un peu de distance avec mon histoire personnelle, que j'ai choisi un personnage masculin comme héros de "Nobody’s watching" .

 Le film est évidemment d'inspiration très autobiographique : je suis  certes de Buenos Aires et suis arrivée à New York une première fois aux USA il y a 20 ans, je suis resté 7 années et suis revenue y vivre en 2009 après avoir fait 2 films notamment- notamment pour y enseigner le cinéma mais autant j'avais très envie d'y mettre des souvenirs et des retours d'expériences que j'ai vécu ou dont j'ai été le témoin, autant il fallait une distanciation nécessaire que le personnage de Nico permet.

 Mon film s'est nourri d'observations, et d'expériences différentes; les miennes et celles que j’ai pu observer chez d’autres migrants et, même, je le reconnais, de certaines  frustrations  que j'ai pu ressentir de mon expérience américaine, mais il me fallait transcender tout cela,  en tirant une véritable fiction.

Et puis au-delà de cela, j'avais envie aussi de parler du phénomène des "nanas", ces émigrées latinas qui viennent à New York et qui gardent les bébés de familles bourgeoises,  et qui se retrouvent toutes dans les parcs de la ville et je trouvais que c'était une idée assez incongrue et  assez original d'y mettre un homme parmi elles, ça donnait un côté un peu décalé qui collait bien au ton  que j'avais envie de donner au film.

Quel est pour vous le sujet principal de votre film: la chronique douce-amère d'un acteur star en Argentine qui tente de percer dans un autre pays que le sien ou la difficulté d'intégration d'un migrant dans un pays, les USA, pas si accueillant qu'ils veulent bien l'admettre?

Julia Solomonoff : Pour moi, ce n'est pas un long métrage avec une thématique clairement définie. Je n'aime pas forcément quand les films  sont sur un sujet fixe, ce que j'aime avant tout, autant comme réalisatrice que comme spectatrice, c'est quand un film développe un regard, une subjectivité et qu'il amène le spectateur dans une direction qui n'est pas celle qu'il aurait imaginé au départ.

Mais si vous tenez absolument à qualifier mon film (sourires), je  dirais que c'est un portrait intime d'un homme qui est en transition d'un individu qui essaye de retrouver un peu de son identité après une relation  amoureuse un peu toxique.

Nico est  quelqu'un de vulnérable,de pas toujours parfait et qui veut profiter de sa nouvelle vie pour se reconstruire  mais va s'apercevoir que ce n'est pas aussi simple que cela.

Il arrive à New York pour prouver sa valeur, mais il va s'apercevoir que les choses sont moins faciles qu'il ne l’imaginait.

 Baz'art : Ça l'est d'autant moins simple que New York est loin d'être la ville rêvée que  le cinéma américain  montre souvent: ici la ville,  apparait plus comme une machine qui peut facilement broyer les illusions que les immigrants ont en eux en arrivant: ce portrait assez cruel de New York, est-ce aussi directement lié à votre expérience personnelle?

Julia SolomonoffOui, forcément j'ai vécu sur mes 2 expériences fractionnées une dizaine d'années à New York et j'ai observé beaucoup de vies de personnes arrivant à New York la tête pleine de rêves.

New York est évidemment une ville de tous les possibles, de toutes les opportunités, mais c'est aussi une ville terriblement individualiste qui peut effectivement nous détruire si on a du mal à trouver sa place. C’est une ville qui peut contribuer à se perdre un peu, à perdre son identité, tant la tentation de l'anonymat est grande.

Les gens qui viennent d'ailleurs arrivent dans cette ville avec une forte espérance mais perdent un peu de ce qui ils sont, de ce qu'ils veulent vraiment.

Si on n'y vit pas, on ne sait pas forcément cela car New York donne l'image d'une ville incroyablement accueillante et incroyablement dynamique.

Baz'art: ce que votre film montre bien aussi, c'est que c'est aussi une ville qui semble posséder une l'énergie incroyable, n'est ce pas?

Julia Solomonoff :  L'énergie de New York est unique. Mais en même temps,  cette énergie fait que vous devez constamment vous  maintenir au niveau et ce n'est pas toujours évident.  On pense connaitre New York grâce aux films ou aux séries, mais en réalité y vivre c'est totalement différent: cette ville peut être terriblement cruelle pour quelqu'un qui arrive avec plein d'innocence et sans y être totalement préparé.

.L'arrivée à New York peut être grisante mais le coup de grisou peut parfois être puissant tant  c'est une ville très amère et difficile à  vivre.

 Et en même temps, cette ville continue à y  bénéficier d'un prestige immense. On sent que Nico tente de s'y accrocher coute que coute même quand il se rend compte que son rêve de départ n'est qu'une chimère, non? 

Julia SolomonoffOui tout à fait, d'après tous les témoignages que j'ai pu avoir en parlant à des migrants à New York,; je sais ce que cette ville signifie pour  tant de personnes à l'intérieur et à l'extérieur de New York.  Dans le cas de Nico,  New York c'est presque comme un cachet de validations sur un passeport il se dit qu'il s'il peut réussir ici - il est bon donc il peut le faire n'importe où.

Je connais pas mal de personnes  qui estiment que vivant à New York leur donne un sentiment, de prestige ou quelque chose et ils s'accrochent à la ville maintes fois, même quand ils ont essuyé quantités de brimades et d’humiliations. Mais je pense que Nico, c'est aussi quelqu'un qui tente de découvrir qui il est en réalisant comment les autres personnes le voient ou non et New York est un beau laboratoire pour cela  (sourires).

Mais ce faisant, Nico  commence à perdre sa propre épine, ses propres besoins, sa propre perspective, on a le sentiment qu'il essaie plus d'impressionner les habitants de New York pour leur prouver quelque chose au lieu de suivre  son propre chemin.

Mais vous savez, il y a un autre paramètre à prendre en compte : pour avoir vécu à New York sur deux périodes différentes, c'est  une  ville qui a beaucoup changé en quelques années, du fait d'une grande révolution immobilière 

Et on a toutes des zones qui étaient très importantes pour la vie communautaire et culturelle qui ont profondément changé, et cela a eu une incidence sur ces communautés qui se sont un peu disloquées, ce que j'essaie de montrer dans le film.

Baz'art : Pourquoi avoir choisi un comédien comme personnage principal et pas un migrant à la profession et au parcours plus "classique"?

 Julia Solomonoff : Disons qu'il y a eu ces dernières années beaucoup de films d'immigrants sans-papiers, qui quittent un pays en guerre et une vie terrible et qui arrive dans un pays d'accueil avec leurs  rêves des  espérances.

Mais il n'y a pas beaucoup de films d'un acteur qui laisse derrière lui un passé plutôt heureux, où il était épanoui, mais qui rêve juste d'un  nouveau commencement à New York, qu'il connaisse la même réussite à New York qu'en Argentine.

Le  fait de choisir un comédien comme personnage principal du film me permettait de parler d'une profession que je connaissais bien  et de montrer que pas mal de comédiens immigrés sont obligés d'exercer des professions qui n'ont rien à voir avec la comédie, comme ce métier de baby sitter que Nico fait.

Baz'art   :  Votre film donne l'impression d'être toujours en mouvement, d’être aussi insaisissable que son personnage principal...c'était quelque chose auquel vous teniez dès le départ ?

Julia Solomonoff : Oui pour moi c’était important que le film donne une impression de circulation, de mouvement permanent, qui épousent un peu la frénésie et le coté cosmopolite de New York.

Dans mon précédent film, "le dernier été de la boyita", on était dans un espace confiné,  isolé, presque un huis clos car le film l’imposait mais il était primordial pour moi de jouer sur le côté mobile et toujours en mouvement où la circulation est permanente.

Baz'art :  Votre film est aussi passionnant par ce qu’il dit sur la  fracture entre cinéma américain et cinéma  latino, en taclant notamment le racisme qui prévaut encore dans la recherche de représentation. Cela aussi, vous l’avez ressenti en travaillant aux USA ?

   Julia Solomonoff : Oui, tout au long de  son parcours américain,   Nico  souffre de ne pas  être assez « latino » dans ce qu’il dégage physiquement, du fait de la couleur de ses cheveux, mais il n’est pas assez américain non plus. Et on sent que les personnes chargées des castings des films ne savent pas vraiment quoi faire avec ces comédiens à la fois trop et pas assez typés.

Je l'ai vu avec mes amis latinos qui ont tenté leur chance aux USA : même en travaillant énormément leur accent, il  leur restera encore au bout du compte cette pointe d’accent qui limitera leurs possibilités et leur carrière.

Le cinéma américain fonctionne encore beaucoup en termes de stéréotype et de représentation, j’ai pu effectivement en être témoin quand j’ai travaillé la bas, et je tenais effectivement à le montrer dans mon film.

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Baz'art : Une des scènes importantes du film est celle du vol dans le Drugstore,  car même la caméra de surveillance ne regarde pas Nico. On a l’impression que c’est à ce moment-là que Nico se rend compte que personne ne va le remarquer à New York et qu’il faut peut-être qu’il abandonne ses rêves de gloire.. Vous aussi, vous voyez cette scène comme un tournant de l'évolution de votre personnage?

   Julia SolomonoffTout à fait, quand j'ai décidé de faire "Nobody’s watching,  j'ai trouvé important de cette scène de  vol à l'étalage à la moitié du film , parce que j'ai estimé que cette scène était importante notamment en fonction de mon titre  « personne n'osberve « .

Nico est un acteur, donc c'est a priori quelqu'un qui est totalement dépendant du regard des autres personnes et qui cherche absolument à capter le regard des autres ce qu’il a beaucoup de mal à faire à New York. On a l’impression qu’il cherche ainsi à tester cette caméra dans le magasin pas vraiment pour le délit, mais plus pour voir s'il y a quelqu'un qui va l’observer... et en fait  il s’aperçoit que cette caméra ne la regarde pas non plus.

Il faut savoir que  dans certains drugstores  américains, surtout après la crise de fin des années 2000, les gérants de boutiques ont préféré ne pas employer du personnel de sécurité que de payer des charges sociales en se disant que même s’il y a du vol ça leur coutera de toute façon moins cher, donc personne ne regarde ces enregistrements après coup.

Bref, même là, Nico va se retrouver totalement invisible aux yeux des autres  et effectivement ça va certainement jouer aussi dans sa prise de conscience progressive sur son incapacité à réussir à New York ..

Et cela devient de plus en plus difficile  pour Nico pour tenter de donner le change : si personne ne nous voit voler, peut-être ne sommes-nous pas des voleurs  mais en même temps, si personne ne nous reconnaît, alors nous ne sommes personne, c’est assez triste finalement comme prise de conscience même si je n’ai vraiment pas cherché à appuyer la dessus…

Baz'art : Vous appuyez d'autant moins dessus que sans raconter dans le détail le dénouement du film, on peut dire que, malgré ces ratés successifs et cette prise de conscience, Nico va au bout du compte profiter de ses échecs pour renaitre, n'est ce pas?

   Julia Solomonoff : Oui bien sûr, à la fin du film on se rend compte que toutes ces brimades et ses désilussions ont finalement pu aider Nico.

A la fin du film, il  s’est libéré de la pression liée à la nécessité de réussir. et c'est acceptant l’échec qu'il  peut enfin renaître et sortir de la pression qu'il mettait dans le regard des autres, voilà en tout cas ce que j'ai eu envie de dire avec ce film.

 Baz'art! et vous l'avez parfaitement réussi chère Julia, et tous les spectateurs qui iront voir Nobody's watching dès mercredi prochain s'en rendront aussi compte!