On continue avec nos entretiens de réalisateurs que nous avons eu la chance de rencontrer lors du  dernier Festival d'Annecy.  Nous sommes allés à la rencontre de Salvador Simó dont le premier long métrage "Buñuel après L’Âge d’or", consacré à un chapitre de la vie du cinéaste Luis Buñuel, un film sorti le 19 juin dernier.

Un entretien  très long et très riche, qu'on vous livre de suite :

 

Buñuel après l'Âge d'Or

Entretien avec le réalisateur Salvador Simó

 

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Salvador Simó explique que c'est son producteur, Manuel Cristóbal, qui est venu le chercher pour ce projet alors qu'il travaillait sur une série télé. Leur collaboration s'est très bien passée pour plusieurs raisons : d'abord, il lui a laissé toutes les libertés artistiques et créatives nécessaires, mais il a aussi pu le guider au cours de la production, car il avait une vision très forte de ce qu'était le film fini et de ce qu'ils pourraient en faire. 

Le réalisateur explique que cette vision est essentielle dans la production, car elle permet de ne pas se perdre et c'est là l'un des rôles essentiels du producteur qui n'est pas seulement que celui qui amène l'argent et réunis les gens. 

Enfin, Manuel Cristóbal a beaucoup aidé le réalisateur pour son appréhension du public et de ces réactions. Il se souvient de ces mots : "Salvador, dis-toi que tu fais ce film pour quelqu'un qui vient de Milwaukee et qui ne sait pas qui est Luis Buñuel". 

Avec cette audience pour cible, le réalisateur a pu simplifier son discours et travailler sur ce qui était le plus important dans chaque séquence. Il explique que la personne de Milwaukee, pour qu'elle aille voir qui est Buñuel quand elle rentre chez elle et que peut-être elle aille creuser un peu plus et pourquoi pas qu'elle aille voir un film du réalisateur, il faut, avant la réflexion sur le surréalisme, il faut que l'histoire d'amitié entre Buñuel et Ramón Acín la touche. 

 

Mais si le film n'est pas son idée originale, l'histoire de Salvador Simó avec le réalisateur est ancienne : il raconte avoir un souvenir très net de son père rentrant chez eux, après une séance de cinéma, tout excité, car il avait vu un film qui ne ressemblait à aucun autre. Il s'agissait d'un film de Buñuel (Le journal d'une femme de chambre) qu'il lui-même découvert plus tard. C'était la graine qui a nourrit une cinéphile qui a grandi avec les années. Le réalisateur explique également que pendant l'année d'écriture du scénario, le personnage de Buñuel est devenu très important pour lui. 

Bien qu'il ait mené des recherches poussées pour l'écriture du scénario (il est même allé jusqu'à lire la thèse sur Las Urdes de Maurice Legendre, document initial qui séduit Eli Lotar qui, ne pouvant avoir de financements en France ou en Espagne, le donne à Buñuel pour qu'il fasse le film.).

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Salvador Simó explique ne pas avoir recherché la véracité historique et factuelle. Il a dépeint le Buñuel qu'il connaissait. Ils ont modelé l'histoire pour que le spectateur la vive, toute en maintenant un ancrage dans le réel par l'utilisation des images du documentaire de Buñuel. 

Comme l'explique le personnage de Buñuel à Ramón Acín quand ils sont au monastère, le surréalisme est la représentation dramatique de la réalité. C'est cette idée qui a été au cœur du film, faire une représentation dramatique de ce qui a pu se passer pendant ce tournage à Las Hurdes. Tournage suite auquel Buñuel ne va rien produire pendant 7 ans.

 

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Salvador Simó a fait lui-même le découpage et le story-board. Il a composé son film d'animation en suivant les mêmes techniques que celles du live. Il y a pris un très grand plaisir.

Tout d'abord, il explique que l'animation de Buñuel après l'Âge d'Or est une animation continue, ils ont dû viser à l'épure et à la simplicité graphique. Ils ont travaillé très méticuleusement le moulage des yeux et de la bouche des personnages, car ils devaient être assez expressifs pour traduire leur vie intérieure, cœur même du film. 

Ainsi, le regard si particulier de Buñuel dans le film n'a rien d'innocent. Il dénote à la fois une d'un légère asymétrie véridique historiquement et un regard décalé sur le monde.

Les couleurs ont été aussi précisément travaillées que le design des personnages. Ils ont fait, avec José Luis Ágreda, des story-boards de couleurs et associés à chaque personnage une teinte. Le rose va avec Ramón Acín et le jaune avec Buñuel. Par ces gammes, ils peuvent indiquer inconsciemment au spectateur qui est au centre de la scène. Ils ont même poussé cette idée au point de régler l'intensité des couleurs en fonction de la perception de Buñuel. Aisni, Paris est dessaturé, car c'est une période moins vivante dans la vie de Buñuel et les couleurs de Las Hurdes sont chatoyantes, car c'est une période d'inspiration et d'aventure. 

 La séquence d'ouverture dans le café parisien est l'une des séquences favorites du réalisateur. C'est pour lui un moment historique, très intéressant, car il s'agit de l'évolution de l'intellectualisme au commencement duquel était Buñuel et qu'il va quitter car sa vision était trop forte, sa personnalité débordait la théorie.

 Il a dépassé le surréalisme théorique et visuel de Dalí pour se recentrer, après Las Hurdes, sur un surréalisme émergent du comportement humain et de son observation. C'est ce qui rend Buñuel si actuel pour le réalisateur et qui fait que ses films ne vieillissent pas et continuent à surprendre.

Le réalisateur s'est servi de la mise en scène pour traduire ce dépassement de la théorie et cette évolution de la personnalité de Buñuel.

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Tout d'abord dans les séquences surréalistes, en particulier celle des "éléphants" : terrible séquence de fuite dans les rues parisienne où l'univers de Dalí envahie progressivement le quotidien de Buñuel. Simó explique que pour ces séquences surréalistes, il ne voulait pas de coupure franche, mais une transition douce passant, comme au cinéma, par le changement d'objectif, passant du 50 mm au 18 ou au 24.

Le réalisateur commente ensuite la séquence de pardon entre Buñuel et Jamón Acín à la fin du film. Il s'agit d'une séquence extrêmement importante, car elle clôt deux arcs narratifs, d'une part celui de l'amitié entre Buñuel et Acín et d'autres part, l'évolution de la personnalité de Buñuel. 

Pour ce qui est de l'amitié entre Buñuel et Acín, toute la séquence précédente avait placé le spectateur du côté du peintre, faisant réellement de Buñuel un personnage antipathique, susceptible d'avoir tué un bébé pour les besoins de son film. La révélation final permet au spectateur, toujours du côté d'Acín de comprendre pourquoi Buñuel fait les choses, même s'il ne les accepte pas.

 

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Quand cette séquence est lue du point de vue de la mise en scène, elle raconte aussi une autre histoire, celle de la transformation de Buñuel. Le réalisateur explique comment il a composé cette séquence, en regard avec celle de la première rencontre entre les deux hommes. Quand Buñuel vient pour la première chez Acín pour lui parler de son projet de documentaire, l'autre, lui rit au nez et lui demande pourquoi le roi du surréalisme irait se fourvoyer dans un documentaire. La réponse de Buñuel, en dans le passage d'un plan moyen à un gros plan est la suivante : ça relancera ma carrière. 

Dans la séquence du pardon, Simó reprend la même mise en scène, indiquant inconsciemment à l'audience le parallèle entre ces deux scènes. Quand Acín, dit à Buñuel qu'il a fait toute cette mise en scène pour sa carrière, la réponse de Buñuel, une nouvelle fois dans le passage d'un plan moyen à un gros plan, est complètement différente. Ce n'est pas pour lui qu'il a fait ça, mais parce que c'était la seule chance qu'avaient ces personnes. 

 

Salvador Simó est d'abord un animateur qui, quand il a voulu se mettre à la réalisation est allé faire une école de cinéma. Il explique beaucoup apprendre des grands maîtres du live comme Tarantino, Godard, Wong Kar-wai, Sergio Leone, Satoshi Kon ou même Buñuel lui-même. Il est très attaché au langage cinématographique et à son évolution dans l'Histoire. Chaque langage permettant de raconter de nouvelles histoire et d'arrivée au spectateur d'une nouvelle manière car chaque histoire et chaque auteur à sa voix. Il explique que quand il travaille pour la télévision, il y a un langage commercial déjà existant qu'il faut utiliser, les séquences sont donc facile à construire. Ce n'est pas le cas quand il travaille sur ses propres projets. Il doit réfléchir très longtemps à l'essence même de la séquence et développer des moyens visuels pour raconter. C'est sa partie préféré du travail cinématographique.

 

L'interview se conclut sur l'annonce d'un prochain projet qu'il est en cours d'écriture, toujours avec Manuel Cristóbal, et qu'il espère présenter au Cartoon Movie en 2020.

 

Propos recueillis par Thomas Chapelle