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On a eu la chance de la rencontrer longuement sur Lyon il y a deux semaines: Mariana Otero est une documentariste française dont le travail est particulièrement reconnu.

  Trois de ses  films  ont connu un beau succès d'estime, "Histoire d'un secret", en 2009,  en 2011 "Entre nos mains" , et "A ciel ouvert ", en 2013, film  sensible et pudique qui permet de comprendre la vision singulière du monde d’enfants psychiquement et socialement en difficulté;  voir notre critique d'"A ciel ouvert")

 Son nouveau film Histoire d’un regard -  qui sort en salles ce mercredi  (voir notre chroniqueest né, selon ses intentions, "du désir de  faire revivre un artiste à partir des images qu’il laisse et exclusivement à partir d’elles".

Cet artiste, c'est le photographe Gilles Caron  qui a relaté par l’image la chronique des grands conflits contemporains (guerre des Six Jours, du Viêtnam, au Biafra et en Irlande du Nord, Mai 68, répression du Printemps de Prague…). et qui  finira par payer cet engagement de sa vie, lors d’un reportage au Cambodge.

Rencontre avec Mariana Otero pour son film "Histoire d'un regard"

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 A propos de la génèse du projet 

"Un jour, alors que je finissais le montage de mon film À ciel ouvert  il y a maintenant six ans, le scénariste Jérôme Tonnerre m’a fait parvenir un livre, la biographie d’un photographe.  

En le feuilletant, j’ai découvert de superbes photographies, dont quelques-unes m’étaient familières mais assez étrangement, je ne connaissais  pas le nom de celui qui les avait faites : Gilles Caron.

 Je trouvais les photos très fortes, mais je ne voyais pas forcément pourquoi Jérôme m'avait envoyé ce livre.

Et c'est lorsque je suis tombé sur une de ses dernières pellicules, où se mélangeait ses photos de ses filles et celles de son dernier reportage au Cambodge que j'ai fait le lien avec l'histoire de ma mère que j'ai raconté dans mon film Histoire d'un Secret.

Ces photos de Gilles faisait énormément penser aux derniers dessins que ma mère avait fait de ma soeur Isabelle et de moi même, très peu de temps avant sa disparition, qui est survenue quasiment à la même époque que celle de Gilles .

L'histoire de ma mère et celle de Gilles Caron se supersposaient alors totalement, et c'est de là qu'est parti le désir de faire ce film c'était comme une invitation cachée à laquelle je ne pouvais que répondre favorablement.

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La préparation du film et le travail énorme de tri des photos de Gilles Caron 

Très vite, la famille a accepté de mettre à ma disposition sous leur forme numérique les 100 000 photos prises par Gilles Caron au cours de sa fulgurante carrière.

 il me fallait entreprendre  un travail titanesque, examiner, inventorier, et parfois reclasser, les 100 000 clichés et 4 000 rouleaux, heureusement numérisés par la Fondation Caron. 

Face à cette quantité gigantesque d’images, je me suis vite rendu compte qu'elles n'avaient pas été triées dans l'ordre où elles avaient été prises.Il a donc dans un premier temps les remettre en ordre et reconstituer tous les déplacements de Gilles Caron.

Ce travail obsessionnel et quasi archéologique a duré plusieurs mois. Il m’a permis d’aiguiser peu à peu mon regard sur les photos  et de comprendre  les cheminements  à la fois physiques  et intérieurs  de Gilles Caron. Par cette immersion intense, j’ai eu l’impression  d’être à ses côtés, de revivre avec lui.

Les photos mythiques de Mai 68 

Comme c'était son reportage le plus connu en terme de renommée,  j’ai commencé par m’intéresser au reportage d’où est issue la célèbre photo représentant Cohn-Bendit face à un policier en 1968.

Je voulais comprendre et reconstituer le trajet de Caron dans les quelques mètres carrés qu’il avait arpentés ce jour-là. C’est à ce moment-là,  pendant le temps de cette recherche, alors que j’avais l’impression d’accompagner le photographe derrière son épaule que le désir du film est devenu évident, impérieux.

Oublier l'angle de l'enquête sur la disparition de Gilles 


Avec Jérôme Tonnerre,  on a commencé à  structurer   notre projet autour du thème de la disparition mystérieuse de Gilles Caron.  

Mais rapidement,  je me suis rendu compte que le film emprunterait  un chemin trop  convenu,  et de toute  façon  c'était vraiment voué à l’impasse.  

Les recherches menées pour retrouver les traces du disparu qui ont été faites à de nombreuses reprises n'ont jamais rien donné au Cambodge.

C'est un pays où les survivants du génocide, bourreaux et victimes, entretiennent  une relation traumatique  avec leur propre mémoire ( NDLR : comme en témoignent d'ailleurs les films de Rithy Panh)  il fallait donc opter pour une autre approche, plus humaine et intime.

 Gilles Caron et sa soif d'humaniser ses sujets

En observant toutes les photos de Gilles, je me suis rendu compte à quel point son regard sur les événements mettait toujours en avant les individus , et nous laissait entrer dans leur petite histoire, en plein milieu de la grande.

On a une identification grande entre la personne photographiée et le photographe et qui explique l'émotion forte qu'on ressent en regardant ses photos.

C'est notamment prégnant sur le reportage en Irlande qu'il a fait en pleine guerre catholique/protestante, et c'est aussi pour cela que j'ai voulu aller sur place pour aller tenter de retrouver ces individus que Gilles avait mis en valeur. 

Lors de ce reportage à Derry, Caron s’était senti, plus que d’autres fois peut-être, en accord avec cette lutte. Jamais il n’avait fait autant de photos en si peu de temps. Alors, toujours dans cette idée de me mettre dans ses pas, je suis allée vers celles et ceux dont cinquante ans plus tôt il avait tenté de s’approcher.

Lécriture du film : rendre sensible la trajectoire de Gilles 

 Pour structurer le film et dégager les moments charnières dans le travail et la réflexion de Gilles Caron, j’ai dû évidemment  prendre  de la distance  avec les 100 000 photographies  observées  et les centaines  d’informations, d’analyses, d’anecdotes, que j’avais accumulées pendant mes six mois de recherche.

Ce qui nous a en permanence guidé dans l’écriture, mon coscénariste Jérôme Tonnerre et moi-même, c’était mon désir de rendre sensible la trajectoire  du photographe; une trajectoire  d’abord  physique comme dans le cas de la séquence autour de la célèbre photo de Cohn-Bendit  mais aussi trajectoire mentale, intérieure.

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A l'intérieur de la tête de Gilles Caron 

Sur ce film, sans doute encore plus que les précedentes, j’ai eu envie que ma subjectivité  et que mon enquête sur Caron soient présentes dans le film à travers des scènes et à travers mon récit.

Je ne pouvais tout simplement  pas imaginer un film qui aurait ignoré mon propre regard cherchant le sien.

Et six mois de travail et de côtoiement des images m’ont amenée tout naturellement à m’adresser directement  à Gilles Caron et à le tutoyer.

Le parti pris de mise en scène du film : varier les formats 

Mon travail de réalisatrice sur ce film a été de tenter de faire entrer le spectateur dans les scènes qu'il avait photographiées, exactement comme je suis rentré dedans des que je les ai vues.

Pour cela, j'ai voulu créer une forme différente pour chacun des reportages. Les dispositifs visuels et narratifs varient d'un reportage à un autre.

Ainsi pour le reportage sur mai 68,  je donne à comprendre les déplacements précis de Gilles autour de son sujet alors que dans celui sur a guerre des 6 jours, je rencontre un historien qui replonge avec moi dans les planches prises par Gilles pour mieux cerner l'impact et les enjeux de l'évenement et la manière dont Gilles en a rendu compte. 

Après il y a eu un gros  travail de montage pendant lequel avec ma monteuse,  Agnès Bruckert, que je ne connaissais pas avant le film mais avec qui je me suis parfaitement entendu, on a essayé de faire ressentir la tension de ces scènes photographiées par Gilles.

Mon objectif principal c'était de  construire le film comme une enquête avec un ton résolument romanesque, afin de faire comprendre le regard de Gilles et lui redonner une présence et surtout de tenter de faire revivre au spectacteur les scènes que Gilles avaient captées avec son appareil, comme si le spectateur était là avec lui.

Histoire dun regard/ A la recherche de Gilles Caron- en salles le 29 janvier 2020- Distribué par Diaphana 

 

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Propos recueillis le lundi 13 janvier 2020 au Cinéma le Comoedia à Lyon