Baz'art  : Des films, des livres...
7 avril 2020

Interview de la romancière Amélie Cordonnier pour son livre "Un loup quelque part "

 Vendredi dernier, on vous a expliqué pourquoi il fallait absolument dévorer le second roman d'Amélie Cordonnier, publié chez Flammarion juste avant le confinement .

Pour ceux et celles qui n'auraient pas encore été convaincus, on vous fait part sans plus attendre de notre long entretien- par téléphone forcément-  avec la romancière qui a nous a expliqué en détail la génèse et l'élaboration de son roman, et du contexte bien particulier de sa sortie. 

Amélie Cordonnier

 Baz'art : Bonjour Amélie. Ma première question sera liée au contexte particulier qu'on traverse actuellement: comment vit-on le fait d'avoir sorti chez Flammarion un roman- qui succède à « Trancher », un premier roman au succès incontestable- le 11 mars, soit deux jours avant ce confinement général et la fermeture des librairies ? 

 Amélie Cordonnier : Ah, je n’ai pas d'autre choix que d’accepter la chose avec philosophie.

Je me dis que mon Loup est confiné, comme tout le monde, et qu’il faut bien faire avec. Au vu de la situation actuelle, il y a plus bien grave que mon petit cas personnel.

Evidemment, je suis un peu chagrin, car cela représente beaucoup de travail, un livre. J’attendais la sortie d’« Un Loup quelque part » avec énormément d'excitation et d’impatience. Tout avait commencé en fanfare avec des retours incroyables de lecteurs particulièrement enthousiastes.

Et puis RTL avait fait une chronique formidable, la veille de la sortie en librairie. Et des papiers extras paraissent dans la presse. Il faut espérer un nouveau départ du livre quand le confinement sera terminé.

Bazart : Et malgré ces circonstances, les gens arrivent àtrouver le livre et en être vraiment ravis, daprès ce que je peux voir sur les réseaux sociaux, non ?

Amélie Cordonnier : Oui, ça fait chaud au coeur.

J’ai eu encore cette semaine des retours de certains lecteurs qui disent avoir réussi à se procurer « Un loup quelque part ». Leur engouement me console.

Mes enfants m’ont fait remarquer que nous étions aussi emmitouflés pour sortir qu’Alban, le bébé de mon roman. Je  me rends compte maintenant que j'ai été un peu dure avec lui quand même (rires)...

Baz'art :  Justement, j’aimerais qu’on aborde plus frontalement la thématique de votre roman. Comme dans « Trancher », vous étudiez les violences domestiques mais là, ce n'est pas par le prisme de la violence verbale conjugale, mais celui des violences filiales... Je serais curieux de savoir d'où vient cette obsession. Vous aviez dit avoir été totalement habitée par l'écriture de votre premier roman avec un sujet qui s'était totalement imposéàvous, est- ce aussi le cas pour celui-ci ou bien la mise en place a-t-elle été un peu plus laborieuse ?

Amélie Cordonnier: Oui ce roman-là aussi m’a hantée tout le temps de l’écriture. L’intimité de la famille, ce qui se passe dans la maison chauffée, une fois la porte fermée, c’est ça qui m’intéresse, c’est ce sillon que j’ai eu envie de creuser. Vous avez raison, dans « Trancher » j’ai parlé de l’ amour d’un couple ravagé par les mots. Cette fois c’est l’histoire du désamour d’une mère pour son enfant que je raconte.

Cette femme a un mari, une petite fille de huit ans, Esther, dont elle s’occupe tout à fait normalement et qu’elle n’a jamais eu le moindre problème à élever ni à aimer. Ce n’était pas prévu, mais elle retombe enceinte et accouche d’un fils, prénommé Alban. Tout se passe bien jusqu’à ce qu’elle découvre, à cinq mois, une tache noire dans le cou de l’enfant. Sa peau s’assombrit peu à peu. Et à mesure qu’il fonce, elle s’enfonce.

En tant que lectrice, j’aime les histoires qui dérangent, secouent.

C’est ce que j’essaie de faire dans mes livres. J’aime regarder ce qui se passe derrière les portes fermées, fouiller nos zones d’ombre, nos hontes inavouables. J’essaie de poser sur ceux qui blessent un regard douloureux, mais compréhensif. Et j’ai à coeur que malgré leur noirceur, mes personnages restent malgré tout des frères.

Les images de bonheur familial et de familles parfaites défilent sur les réseaux sociaux. Le désamour maternel reste selon moi un grand tabou. On parle de l'instinct maternel, comme s’il était naturel. Or quelle mère n’a pas, un jour, regretté que son enfant ne lui ressemble pas? Quelle mère n’a pas, un jour, eu peur de ne pas réussir à aimer son bébé? L’amour maternel ne va pas toujours de soi, mais ose-t-on le dire?

Baz'art : Comme dans "Trancher", on est totalement plongédans la tête de cette femme à la dérive, mais là, on nest pas du côté de la victime, mais plutôt du bourreau, vu les sévices qu'elle inflige à son bébé. Est-ce que cela a étédifficile de déplacer le curseur ? 

 Amélie Cordonnier : Comme dans « Trancher », cette femme souffre en effet.

Mais pour moi, elle n’est pas un bourreau. Elle perd pied.

Ce qui ressemble chez elle à la folie, n’est peut-être qu’une détresse inouïe. Bien qu'elle soit entourée de gens qui l’aiment (son mari, sa fille de 8 ans, son père, ses amis), elle se sent  terriblement seule.

J’ai voulu parler de la solitude insoupçonnable qui entoure la maternité.

Baz'art: Sans trop déflorer le roman, on peut dire que le personnage- qui n'est jamais nommé, comme c’était déjàle cas dans "Trancher"- devra percer à jour un secret familial qui lui a été caché pendant longtemps. Pensez-vous que tous les secrets familiaux que l'on dissimule aux générations postérieures ne sont que des bombes prêtes à exploser à un moment ou à un autre de sa vie ?

Amélie Cordonnier : Oh, je ne sais pas! Sûrement. Il faudrait poser la question à un psy (rires).

Ecrire un roman, c'est assembler petit à petit les pièces d'un puzzle. Pour qu'elles puissent s’emboîter, il fallait trouver un élément dramaturgique fort qui permette de comprendre pourquoi cette mère perd pied. Comme elle et son mari sont blancs, elle ne comprend pas: comment est-il donc possible que leur fils soit métis?

C’est son père qu’elle interroge qui lui donne la réponse. A ce moment-là, elle s’effondre, c’est ground zéro dans son cerveau. Je le révèle assez vite au début du roman, car je ne voulais pas écrire l’histoire d’un secret, mais celle d’une mère qui n’arrive pas à aimer son enfant.

 

loup quelque part

Baz'art : Vous parlez de métamorphose du bébé et, là encore, on ne spoilera pas la nature de cette métamorphose pour ne pas gâcher le plaisir de découverte du lecteur. Ce qu'on peut dire cependant c'est qu'on pense forcément au roman éponyme de Kafka et dailleurs, vous devancez vite cette analogie dans l'esprit du lecteur puisque vous faites apparaitre rapidement le personnage de Gregor Samsa qui vient dialoguer avec la folie de votre héroïne ; un livre que par ailleurs, elle dit détester depuis longtemps. Kafka, c’était une évidence pour vous dans la construction de votre fil narratif ?

Amélie Cordonnier : Oui, j’ai eu cette idée, une nuit, puisque j’écris entre 4h30 et 7 heures avant les tartines des enfants et le départ au travail. Mon personnage est professeure de lettres.

Quand elle comprend que son fils change de couleur, elle pense instantanément à « La Métamorphose » qu’elle a lu en troisième.

Parce que c’est un livre sur l’étrangeté au sein de la famille, je trouvais intéressant de faire un rapprochement avec le texte de Kafka. C’est quand même dingue, quand on y pense, que la couleur des métis mette du temps à se fixer. Peut-on s’imaginer ce que c’est pour un parent de ne pas savoir quelle couleur prendra son enfant?

C’était aussi l'occasion de parler du pouvoir qu’exerce sur nous la littérature. En tant que lectrice je ne peux plus passer devant les Invalides sans songer au « Lambeau » de Philippe Lançon, et je pense au dernier roman de Sylvain Prudhommme « Par les routes » chaque fois que je tombe sur un autostoppeur.

De la même façon, Kafka s'est enkysté dans mon personnage qui voit son fils comme un cafard.

 Baz'art : Vous parlez à juste titre du pouvoir de la littérature qui simpose un peu malgré la propre volontéde votre héroïne. C'est un pouvoir qui à mon sens s'exerce aussi au détriment des réseaux sociaux et des forums qui ne semblent pas convaincre le personnage d« Un loup quelque part », un peu comme l'héroïne de « Trancher » ne semblait pas satisfaite par ces recherches sur internet face aux problèmes que rencontrait son couple, non ?

Amélie Cordonnier : Votre réflexion est tout à fait juste. Quand cette femme commence à comprendre ce qui arrive à son enfant, sa première réaction est de chercher sur internet une réponse à ses questions. Elle veut savoir si d'autres mères sont passées par là et si certaines font comme elle un rejet.

Mais elle se rend vite compte que sur la Toile, tout le monde ne donne à voir de soi qu’une image de parents aimants et pleinement épanouis.

Baz'art :Au rayon des analogies littéraires, une fois quon a écarté Kafka, on pense en lisant votre livre,à des parutions françaises récentes tels que « Marche Blanche » de Claire Castillon avec une même volontéd'aller du côté des sujets dérangeants et une même violence sourde prête àexploser à tout moment. A la différence près que contrairement à ce livre et d'autres, on pourrait s'attendre à ce que vous alliez crescendo dans la folie de cette femme, alors qu'au contraire, la seconde partie amorce un virage différent. C'est quelque chose que vous avez identifié et pensé dès les premières versions de votre récit ?

Amélie Cordonnier : J’ai lu « Marche Blanche » de Claire Castillon et il y a effectivement quelques points communs entre nos romans même si dans le fond ils se différencient complètement.

Le plus étonnant, c'est que c’était déjà le cas avec son précédent livre « Ma Grande », dont la thématique s'avère assez proche de celle de « Trancher ». On devait d’ailleurs participer cet hiver à une rencontre littéraire qui finalement n’a pas eu lieu.

On aurait des choses à se dire toutes les deux!

Mais pour répondre à votre question sur le virage que prend mon roman, sans en en dire trop: oui, j’ai tout de suite su comment cette histoire devait se terminer.

 Baz'art : Ce qui est fort aussi dans votre roman, c'est de voir à quel point vous donnez corps  les personnages qui gravitent autour de votre personnage central. Par exemple, les deux personnages masculins, son mari et son père sont des gens bienveillants, qui « tranchent », si je peux me permettre, avec le personnage masculin de votre premier livre tandis quEsther, la sœur dAlban est un peu la personne, qui du haut de ses 8 ans, essaie d'écoper comme elle peut le navire familial qui prend l'eau de toute part, non ? 

Amélie Cordonnier : Merci pour la justesse de ces remarques, cela me fait plaisir que vous ayez remarqué cela ... 

Je pense en effet que dans toute famille, chacun essaie de jouer sa partition avec les moyens du bord.

Dans la vraie vie, les enfants voient tout et font tout ce qu'ils peuvent comme Esther pour aider leurs parents.

Quant aux personnages masculins en effet il me tenait à cœur de ne pas les caricaturer.

Pour « Trancher » déjà, il était important qu’Aurélien, le mari violent verbalement, ne soit pas un monstre. Il s’excuse toujours, jure qu’il ne recommencera plus, fait de réels efforts pour endiguer sa violence; c’est un bon père qui veut le bonheur de ses enfants et de sa femme. C’est pour cette raison qu’il est si douloureux pour elle d’imaginer le quitter et qu’elle hésite entre partir ou rester.

Dans « Un loup quelque part », l’héroïne peine à aimer son enfant, mais elle a ses raisons. Son mari travaille beaucoup. Souvent absent, il ne voit pas tout ce qui se passe à la maison, mais quand il est là, il fait preuve de sollicitude et souffre de voir son épouse en grande détresse psychologique.

Quant au personnage du père, il a été pêcheur dans le Nord de la France. Il est d'un niveau social modeste, ce qui ne l’empêche évidemment pas d’avoir les mots et d’être là pour sa fille.

 Bazart : On sarrêtera là, chère Amélie, puisque les lecteurs qui veulent en savoir plus tâcheront de se précipiter sur votre magnifique roman, soit dès maintenant en version numérique, soit en version papier dès que le confinement sera derrière nous. Merci beaucoup Amélie pour toutes ces précisions et longue vie à« Un loup quelque part » !

Amélie Cordonnier :C’est moi qui vous remercie, cher Baz’art !

 amelie cordonnier

Un loup quelque part; Amélie Cordonnier Flammarion 

  https://editions.flammarion.com/Catalogue/hors-collection/litterature-francaise/un-loup-quelque-part

 

 

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